Les Cahiers sont un ensemble de notes et de réflexions consignées par la philosophe française Simone Weil entre 1933 et 1943, publiés à partir de 1950 en plusieurs volumes chez deux éditeurs différents, Plon et Gallimard. Une édition critique en quatre volumes a paru au tome VI des Œuvres complètes de l'autrice chez Gallimard entre 1994 et 2006C'est à cette dernière édition que renvoie le présent article..
Composition Parallèlement à ses textes ou ses ébauches de textes destinés à des revues ou des correspondants, Simone Weil a rempli dix-huit cahiers de notes et de réflexions touchant à une multitude de sujets : philosophie, politique, histoire, science, littérature et, avant tout, religion et spiritualité. Ces manuscrits, sous leur forme matérielle, sont de modestes cahiers à feuilles lignées dans lesquels les étudiants prennent habituellement leurs notes de cours, à l'exception de quelques carnets à couverture rigide parfois couverte de moleskineIl s'agit du « petit carnet noir » (format 120 x 75 mm, 82 pages) et du « petit carnet grenat » (format non mentionné), datant de 1941-1942 (Marseille), mis respectivement en annexe aux volumes 1 et 2 des Cahiers, que Weil a partiellement recopiés dans les Cahiers IV et V, et du Carnet de Londres (format 175 x 110 mm, 108 pages), qui a été rédigé en 1942-1943.. Les plats et les contreplats sont ornés par Weil d’inscriptions diverses : figures géométriques, dessins et, surtout, une multitude de citations en sanscrit, grec ancien, latin et allemand, plus rarement en françaisL'édition des Œuvres complètes inclut les fac-similés de ces plats et contreplats, ainsi que de quelques autres pages.. Les cahiers matériels, comme tous les manuscrits de Weil, sont conservés par le Fonds Simone Weil de la Bibliothèque nationale de France.
Les cahiers, en tant que chantier ou instrument de travail, constituaient l'atelier de la pensée de Weil et n'étaient pas destinés à la publication, ne contenant que des esquisses spéculatives ou théoriques jamais complétées. Il n'en demeure pas moins que « lire les Cahiers de Simone Weil », comme l'écrit , « c'est participer, non sans exaltation, à une puissante marche en avant de la penséeFlorence de Lussy, « Introduction » aux Œuvres complètes, , , . ». L'ensemble des cahiers témoigne en effet d'une pensée en acte, conformément à la conception que Weil se faisait de la philosophie, qui la situe dans la lignée des penseurs grecs et orientaux, pour qui la philosophie est à la fois sagesse pratique, exercice spirituel et connaissance de soi : « l'Orient et la Grèce » sont en effet selon elle « deux sources de sagesse et de sérénitéSimone Weil, « La philosophie » (1941), Œuvres complètes, , , . ». Il n'est pas anodin que les Pensées de Marc Aurèle aient été l'un de ses livres fétiches : on y trouve des réflexions adressées « à soi-même », visant à clarifier sa propre action dans le monde et sa situation, tout autant que sa conception du monde.
Weil définit la philosophie comme « une transformation de l'être », « un travail sur soi » et donc « une vertu » ; c'est « une certaine manière de concevoir le monde, les hommes et soi-même », ce qui implique aussi « une certaine manière de sentir et d'agir, et cela à tous les instants, dans toutes les circonstances de la vieSimone Weil, « Cahier inédit I » (1940), Œuvres complètes, , , . ». La philosophie n'est pas, selon Weil, une activité purement intellectuelle ou spéculative indépendante de l'existence vécue ; en elle se rejoignent la théorie et la pratique, et la pensée n'y est pas coupée de l'action ou du sentiment. D'où cette idée, chez elle, que la philosophie est une « chose exclusivement en acte et en pratiqueSimone Weil, Carnet de Londres (1943), Œuvres complètes, , , . » et que, précisément pour cette raison, il est difficile d'écrire de la philosophie, puisqu'il s'agit d'exprimer par le langage des vérités qui, par nature, ne peuvent être connues par la seule raison, mais doivent être acceptées inconditionnellement et exprimées par des actes concretsVoir Simone Weil, « Quelques réflexions autour de la notion de valeur » (1941), Œuvres complètes, , , .. La philosophe tente ainsi, pour elle-même, d'élucider le sens de sa pensée et de ses actes, mais aussi de ces vérités fondamentales qui échappent en partie à la raison. vignette|397x397px|Dans ses Cahiers, Simone Weil se penche sur la signification des diverses croyances et expériences religieuses, afin d'en dégager un fondement qu'elle pense commun à toutes les religions.|gauche Les Cahiers rassemblent par ailleurs une suite de remarques dans lesquelles Weil développe une « métaphysique religieuseD'après le titre de l'ouvrage de Miklós Vető. » qui ne recule pas devant l’évidence d’une réelle unité sous-jacente aux diverses pensées religieuses, qu’elles soient occidentales ou orientales, anciennes ou modernes. Dans cette métaphysique ou cette mystique, à la fois très personnelle et tout à fait universelle, où elle articule, entre autres, les concepts de décréation, d’action non agissante et d’attention, Weil fait aussi une place à l’amour, au désir, à la souffrance, au malheur, à la joie et à la beauté. La philosophe se penche ainsi sur la signification des différentes croyances religieuses, afin d'en dégager un fondement qu'elle pense être commun à toutes les religions, lequel résiderait dans une réalité transcendante. Elle distingue toutefois l'expérience du divin proprement dite de toute forme de croyance, dans la mesure où l'expérience constitue un accès direct à la transcendanceSur la mystique, la religion et la métaphysique chez Simone Weil, outre le livre de Miklós Vető déjà mentionné, voir les contributions réunies par Gilbert Kahn dans Simone Weil. Philosophe, historienne et mystique.. Les Cahiers gagnent à être lus en parallèle avec les textes écrits à la même période que les réflexions qui y sont consignées : ils permettent de saisir l’arrière-plan métaphysique et spirituel à partir duquel ses textes de circonstance, ancrés dans l’actualité socio-politique et historique, doivent être lus et compris.
Les cahiers sont souvent nommés selon leur lieu de rédaction, si l'on exclut le premier cahier, datant de 1933-1935, qui contient surtout des notes de lecture et des ébauches pour l'article qui deviendra les Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale. Les cahiers ont en effet été remplis à des endroits précis, qui scandent les dernières années de la vie de Simone Weil : les cahiers II à XII, avec les cahiers inédits I et II, forment les Cahiers de Marseille (1940-1942), les cahiers XIII à XVII les Cahiers de New York (1942) et le dernier le Carnet de Londres (1942-1943). Le début du cahier XIII contient cependant des notes prises alors que Weil était encore à Marseille.
Dans l'ensemble, les cahiers mêlent le plus souvent les spéculations théologiques, les idées ou les réflexions religieuses et spirituelles, les calculs ou les théories scientifiques, les ébauches de textes, les citations en langue originale et les traductions, ainsi que les notes de lecture de Weil, qui utilisait les pages en entier, n'hésitant pas à écrire dans les marges et à couvrir d'écriture, de dessins ou de figures les plats, les contreplats et les pages de garde.
Cahier I (1933 - 1935) Le premier cahier est le seul que Weil ait tenu avant la guerre. L'indication « 1933-34 » sur la couverture n'est pas tout à fait exacte : au milieu du cahier ont été transcrits des chants de soldats et de marins, placés en annexe au volume 1 des CahiersSimone Weil, Cahiers, Œuvres complètes, , , ., qui le séparent en deux parties : l'une qui précède la période en usine, l'autre qui la suit immédiatement. Ce cahier n'est pas utilisé lors de la période en usine, entre et , le Journal d'usine étant consigné dans un autre cahier. Les dernières pages reviennent toutefois aux années 1933-1934 : Weil analyse l'article de Julius Dickmann paru dans La Critique sociale en et amorce son propre article qui se transformera en essai, les Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale. Les marges comportent des pensées que Weil s'adresse le plus souvent à elle-même, ajoutées transversalement mais se poursuivant parfois sur une ou deux pages en continu ; leur caractère intime (certaines sont codées et des initiales sont caviardées pour éviter toute identification) rompt avec les réflexions de nature philosophique, c'est-à-dire impersonnelle, notées de façon habituelle. Ces pensées portent sur la valeur et les difficultés de l'amitié, ainsi que sur les tentations qu'il faut éviter ; elles occupent une section distincte, à la suite du Cahier ISimone Weil, Cahiers, Œuvres complètes, , , .. Quelques notes relatives à ses articles sur Hitler et l'Allemagne ont été ajoutées, probablement en 1938Voir Cahiers, Œuvres complètes, , , .. Weil a mis la mention « ne compte pas » sur la couverture, peut-être en raison de son contenu disparate et des remarques très personnelles qui s'y trouvent, ou pour exclure ce cahier des travaux plus officiels qu'elle voulait poursuivre et approfondir par la suite.
Cahiers inédits I et II (mi-septembre 1940 - janvier 1941) En , Simone Weil et ses parents quittent Paris qui est désormais sous l'occupation allemande. La philosophe se procure un cahier d'écolier lors de son séjour à Vichy et recompose sa pièce de théâtre, Venise sauvée, qui restera inachevée. Elle achète d'autres cahiers lorsqu'elle est installée à Marseille avec ses parents, puis parvient à se faire envoyer de Paris ses livres, ses papiers et ses cahiers, utilisés ou vierges, accumulés pendant ses études à l'ENSVoir Cahiers, Œuvres complètes, , , .. Les éditeurs ont jugé que deux des cinq cahiers remplis par Weil à cette période, dans lesquels s'entremêlent notes bibliographiques, notes de lecture, ébauches d'articles, réflexions et calculs, méritaient d'être publiés, d'où ces deux cahiers inédits, qui offrent un aperçu de l'atelier d'une pensée en cours d'élaboration, d'où naîtront « La Science et nous », l'« Essai sur la notion de lecture », « Quelques réflexions autour de la notion de valeur » et les « Réflexions à propos de la théorie des quanta », désormais publiés dans les Écrits de MarseilleSimone Weil, Écrits de Marseille, Œuvres complètes, , , .. Ces cahiers inédits sont encore des brouillons ou des versions préliminaires des cahiers « qui comptent ». Weil a en effet recopié dans le Cahier II certaines de ses réflexions sur la science occidentale qui avaient à ses yeux suffisamment de valeur pour être préservées.
Cahiers II et III (janvier - début septembre 1941)