Pierre-Joseph Proudhon, né le à Besançon et mort le à Paris ( arrondissement), est un polémiste, journaliste, économiste, philosophe, homme politique et sociologue français. Précurseur de l'anarchisme, il est le seul théoricien révolutionnaire du , avec Benoît Malon, à être issu du milieu ouvrier.
Il est autodidacte, penseur du socialisme libertaire non étatiqueDictionnaire des anarchistes, « Le Maitron » : notice biographique., partisan du mutuellisme et du fédéralisme. S'il est le premier à se réclamer anarchiste. Encyclopædia Britannica : The first person to willingly call himself an anarchist was the French political writer and pioneer socialist Pierre-Joseph Proudhon. (Le premier à s'être volontairement qualifié d'anarchiste fut l'écrivain politique français et pionnier du socialisme Pierre-Joseph Proudhon.. en 1840, partisan de l'anarchie.., entendue en son sens positif, , dans une lettre adressée à Millet, il explique comment l'anarchisme l'a conduit au fédéralisme : « Pour ne vous citer qu'un exemple de cette méthode, je vous ferai remarquer en passant que si, en 1840, j'ai débuté par l'anarchie, conclusion de ma critique de l'idée gouvernementale, c'est que je devais finir par la fédération, base nécessaire du droit des gens européens et, plus tard, de l'organisation de tous les États ».
Auteur d'une soixantaine de livres, il écrit en , son premier ouvrage majeur, Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement, dans lequel il rend célèbre la formule . Dans ce même ouvrage, il est le premier auteur à utiliser l'expression , lorsqu'il écrit : .
En 1846, il donne, dans son Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, une explication de la société fondée sur l'existence de réalités contradictoires. Ainsi, la propriété manifeste l'inégalité mais est l'objet même de la liberté. Le machinisme accroît la productivité, détruit l'artisanat et soumet le salarié. La liberté elle-même est à la fois indispensable et cause de l'inégalité.
En 1848, dans Solution du problème social, il élabore la théorie du crédit à taux zéro qui anticipe le fonctionnement des mutuelles d'aujourd'hui. Il imagine la création d'une banque d'échange ou « banque du peuple »., dont le but est l'abolition de la monnaie, du salariat, la suppression de toute prise d'intérêt et de toute réalisation de profit dans le cadre des structures d'échange entre les individus..
Anticlérical, il publie en 1858 l’ouvrage De la justice dans la Révolution et dans l'Église, véritable somme contre l'Église dans lequel il prône l'abolition de toutes les formes de pensée et d'organisation ecclésiales au profit des formes égalitaires, anti-hiérarchiques..
En 1863, dans Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le Parti de la Révolution, et en 1865, dans De la Capacité politique des classes ouvrières, il est un des premiers théoriciens du fédéralisme, entendu non pas seulement comme libre association des communes mais comme point de jonction entre l'industrie et la campagne, l'ouvrier et le paysan.
Dans Les Démocrates assermentés et les réfractaires, il pose les bases du refus de toute participation aux élections lorsqu'elles sont truquées, dévoyées par le pouvoir bonapartiste, détournées par le système capitaliste, manipulées par ceux qui font et défont les cartes électorales. Il ne condamne pas la démocratie ou le suffrage universel en eux-mêmes mais leur manipulation au profit des intérêts capitaliste et étatique.
Premières années vignette|redresse=0.8|Proudhon dans sa jeunesse. Proudhon naît à Besançon au 37 rue du Petit-Battant, d'un père tonnelier et d'une mère cuisinière, Catherine Simonin (1774-1847)Carnet, VI, 17 décembre 1847, « femme de cœur, de tête et de jugement » qui le marquera par son dévouement et son goût du travailPierre Haubtmann, Pierre-Joseph Proudhon : sa vie et sa pensée, 1809-1849, « L'enfance d'un campagnard », . D'un milieu modeste d'origine paysanne, il garde la seule vache de la famille et mène une vie simple. Dès l'âge de sept ans, il est placé comme bouvier. Il est élevé dans la religion catholique par sa mère et reçoit une solide formation religieuse.
À douze ans, il est admis en (CM1)Et non en comme l'écrit Sainte-Beuve. Proudhon le précise dans Mémoires sur ma vie. Il rattrapera son retard puisqu'à 17 ans il est en rhétorique. au Collège Royal de Besançon où il côtoie pour la première fois les enfants de la noblesse et de la bourgeoisie qui le renvoient à sa misère. Brillant élève, il obtient une bourse d'externe. Il entreprend des études classiques, dans des conditions difficiles.
En 1826, à la suite de la faillite des affaires paternelles, il est contraint d'abandonner ses études alors qu'il est en classe de rhétorique, et donc avant de passer son baccalauréat.
En 1828, à dix-neuf ans, il intègre l'imprimerie Gauthier de Besançon, où il devient ouvrier typographe, puis correcteur. Il y découvre la vie d'atelier. Gauthier édite les pères de l'Église, ce qui lui permet d'apprendre l'hébreu, de se perfectionner en grec et en latin, et d'acquérir une bonne connaissance de la théologie. Il y corrige les épreuves du livre Le Nouveau Monde industriel et sociétaire de Charles Fourier (1829) qui l'influencera durablement.
La crise économique de 1830 l'oblige à quitter Besançon. Il fait un tour de France et travaille successivement à Neufchâtel, Paris, Lyon, Marseille, Draguignan, Toulon. Il chôme plus d'une fois et connaît le besoin, se sentant supérieur à son état, observant la société de près et sans indulgence, il devient républicainH. Bourgin, Biographie de Pierre-Joseph Proudhon, La Grande Encyclopédie, 1886-1902, , .. En 1832, il écrit de Paris : « Sur quatre-vingt-dix imprimeries, pas une n'avait pu m'embaucher ».En 1836, de retour à Besançon, Proudhon avec deux associés, fonde une petite imprimerieEn 1839, Proudhon récupère le brevet d'imprimeur de son associé Lambert, mort le 31 mars 1838. Ce brevet est récupéré en 1846 par M. Bonvalot, Proudhon étant considéré comme démissionnaire du titre. Archives nationales (France), dossier de brevet d'imprimeur de Pierre Joseph Proudhon, F/18/1903.. Il ne réussit pas à équilibrer les comptes et l'entreprise ferme rapidement. En 1840, sous le label L'Imprimerie de P-J Proudhon, est édité une Ode à la liberté signée par Un patriote bisontin et Au profit des indigents de la villeBibliographie nationale française, Volume 1840, page 271.
Premiers écrits vignette|redresse=0.8|Proudhon dans les . En 1837, c'est son Essai de grammaire générale, intégré sans être signé aux Éléments primitifs des langues de l'abbé Bergier, qui manifeste pour la première fois son audace intellectuelle, malgré le manque patent de connaissances philosophiques.
En 1838, l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon met au concours une pension d'Amélie Suard (en mémoire de son mari l'académicien Jean Baptiste Antoine Suard), une bourse de par an pendant trois ans, au profit d'un jeune littérateur reconnu comme le plus digne dans le département du Doubs afin qu'il poursuive ses études. Proudhon, qui n'a pas son baccalauréat, le passe à vingt-neuf ans, pose sa candidature et il est choisi, malgré une rude concurrence, le . Il est guidé dans ses études par le bibliothécaire Charles Weiss.
En 1838, Proudhon arrive à Paris. Il y mène une vie pauvre, ascétique, studieuse et découvre les idées socialistes. Il devrait préparer des ouvrages pour faire honneur à l'Académie, devoir vite oublié. Il n'a formellement promis à l'Académie qu'une chose, c'est de travailler à l'amélioration matérielle et morale de ceux qu'il appelle ses frères, les ouvriers.
C'est vers l'économie politique qu'il se tourne : il cherche dans les bibliothèques et dans les cours publics toutes les parcelles qu'il peut recueillir de cette science de l'avenir. Il suit les cours d'économie de la faculté de droit et du Conservatoire des arts et métiers, où professe Adolphe Blanqui, le frère aîné du révolutionnaire Auguste Blanqui, fréquente le Collège de France et la Sorbonne. Aux cours magistraux, il préfère la fréquentation des bibliothèques, en particulier celle de l'Institut. Il lit Adam Smith, Hume, Locke, Kant, Fichte, Condillac, Say, Cousin, Jouffroy, Montesquieu, Vico, Grotius, Rousseau, Leroux, Bossuet, De Maistre, Comte, Cuvier, Reid, Rossi, Turgot, Voltaire, Condorcet, Buchez, Troplong, Bentham. Soit plus de 150 auteurs différents, de traditions diversesDans son Proudhon, T I, éd.Beauchesnes, 1982, à 1093, Pierre Haubtmann donne une nomenclature quasi exhaustive des cahiers retrouvés après la mort de Proudhon. Trois cahiers recouvrent les années 1826 à 1832 ; trente quatre vont de décembre 1838 au milieu de 1842, le dernier étant complété de notes datant de 1843 à 1845 ; trois cahiers datent de 1844. Il est probable que Proudhon a continué cette pratique de notes après 1845, en particulier lors de son exil. Sans doute les cahiers ou feuillets ont été perdus.. Contrairement aux idées reçues véhiculées par Gurvitch, il ne semble jamais avoir lu et encore moins été influencé par Krause, à rebours de plusieurs proudhoniens comme Alfred Darimon. Proudhon transcrit dans 34 gros cahiers les passages qui lui paraissent les plus importants en y ajoutant des réflexions personnelles. À la fin du cahier il dresse une liste de plus de 120 ouvrages à lire. Il étudie, il fait la critique de ses maîtres, orateurs et écrivains. Il élabore les parties et les morceaux de théories nouvelles. Au début de 1839, il songe à écrire un gros livre sur la question de la propriété.
En février 1839, l'Académie de Besançon met au concours le sujet suivant : « De l'utilité de la célébration du dimanche, sous les rapports de l'hygiène, de la morale, des relations de famille et de cité ». Proudhon rédige un mémoire, L'Utilité de la célébration du dimanche, qui ne lui vaut qu'une mention honorable, une médaille de bronze. Le jury trouve trop hardies certaines digressions sur l'Évangile et certaines attaques contre la civilisation industrielle. Ce texte porte les germes de ses idées révolutionnaires.
Réflexions sur la propriété
Qu'est-ce que la propriété ? (1840) vignette|redresse=0.8|Édition de 1841. vignette|redresse=0.8|Proudhon (date inconnue).
De 1840 à 1842, il publie trois mémoires sur la propriété. Dans le premier, en , il pose la question : Qu'est-ce que la propriété ?, et répond « La propriété c'est le vol » : . Malgré cette comparaison entre esclavage et assassinat, à une époque où l'esclavage a toujours lieu alors dans les colonies françaises, Proudhon se prononcera en faveur d'une réforme de l'esclavage des noirs vingt ans plus tard, en 1861, dans La Guerre et la Paix, plutôt que de son abolition immédiate. Il déclare en parlant de la guerre de sécession que « bien qu'en principe je repousse, autant qu'homme du monde, l'esclavage, je suis loin cependant de donner aussi complètement tort qu'on a coutume de faire en Europe aux exploiteurs des États du sud », il affirme par la suite que les anglo-saxons n'abolissent pas l'esclavage par humanisme, mais qu'il s'agit d'un complot malthusien (thème revenant régulièrement dans ses écrits) pour exterminer les noirs « ce n'est pas l'amour du nègre qui les inspire : elles sont plutôt l'effet d'un complot qui, n'osant, commes les espagnols du XVI siècle, employer le massacre, tend à exterminer les races inférieures par la dépossession, les maladies et la misère », il y affirme aussi que le prolétariat est pire que l'esclavage « quand je m'élève en faveur des noirs, contre la pensée hypocrite qui, sous prétexte de les émanciper, et à en faire une boue prolétarienne plus immonde cent fois que celle de nos capitales ».