Le féminisme en Belgique nait au dans un pays, de tradition majoritairement catholique, où les femmes n'ont quasiment pas d'indépendance sociale car la plupart sont soumises légalement à la puissance paternelle ou maritale ; les adultes célibataires vivent de leur héritage ou, le plus souvent, d'un travail souvent ouvrier et dont les revenus sont systématiquement inférieurs à ceux des hommes. Le féminisme y débute dans la moitié du siècle par l'action de bourgeoises et d'ouvrières, puis s'y développe par vagues au cours des siècles suivants.

Rappel historique thumb|alt=Profil de buste. Femme au nez mutin, cheveux longs bouclés surmontés d'une charlotte, corsage modérément décolleté, plissé, dessinée dans un cercle.|La Belle Liégeoise, féministe du . Après la révolution de 1789, dont l'une des rares héroïnes reconnues fut la Anne-Josèphe Théroigne, féministe avant l'heure, l'État français envahit et annexe le territoire de l'actuelle Belgique. Il y applique son Code civil qui exclut les femmes de la vie publique. Elles ont peu de droits, vivent « sans salaires, sans aides sociales, dans le mépris et l’isolement ».. L'article 340 qui interdit toute recherche de paternité, sauf en cas d'enlèvement, laisse à la seule femme toutes les conséquences qui découlent d’une grossesse hors mariage : mépris et rejet social, problèmes financiers supplémentaires ; l'interruption de grossesse étant interdite, la fille-mère est souvent réduite à l'avortement, l'infanticide, l'abandon d'enfant, la prostitution, voire au suicide.. thumb|left|alt=Face à une sorte de prêtre russe, sous la menace d'un canon et en présence desix hommes diplomates, la Belgique représentée par une femme détournant la tête épouse les Pays-Bas représentés par une homme triomphant.|Mariage de la Belgique (en femme) avec les Pays-Bas devant les diplomates de la Sainte-Alliance créée par le Congrès de Vienne. En matière d'instruction, filles et garçons ont pour professeurs des prêtres ou des sœurs, généralement catholiques. Les enfants pauvres fréquentent peu l'école.

De 1815 à 1830, ces territoires , perdus par la France, sont joints à la Principauté souveraine des Pays-Bas unis pour former le Royaume uni des Pays-Bas. La situation sociale y reste quasiment identique mais chaque commune se voit pourvue d'une école dépendant de l'État ; l'Église catholique conserve son réseau d'enseignement.

Suite à la révolution de 1830, la Belgique devient indépendante. Les femmes n'y jouissent ni du droit de vote ni de la participation politique. Le pays hérite d'un passé majoritairement empreint de catholicisme mais, la Constitution belge établissant que la liberté de religion est garantie, il sera combattu par les francs-maçons du Grand Orient de Belgique, par les membres du parti politique libéral et par les partisans de la laïcité.

Les deux réseaux d'écoles, le public et le catholique, s'affrontent et deux guerres scolaires auront lieu, la première au , la seconde au . L'enseignement constitue l'une des priorités des premières féministes belges.

Pionnières du : une approche spécifique

thumb|alt=visage de femme de trois-quarts, photo noir et blanc.|Zoé de Gamond.

Le féminisme naissant en Belgique est différent d'ailleurs : alors que dans d'autres pays, le droit à l'égalité politique semble prioritaire pour les femmes, c'est l'égalité économique et civile qui va l'être pour les Belges.

S'il débute en Belgique par l'adhésion à un programme politique égalitaire à l'image du socialisme de Saint-Simon et Fourier, il reste confiné à une élite de jeunes femmes bourgeoises menée par Zoé de Gamond, fouriériste désillusionnée par expérience, qui se détourne de ce programme pour avoir constaté que la sujétion des femmes dépend moins des lois que des mœurs car publie-t-elle en 1832. Modifier cette situation passe par une mise à niveau intellectuel avec les hommes, et donc par l'enseignement, domaine auquel elle va travailler alors même qu'un homme, Lucien Jottrand, plaide en vain de son côté pour l'égalité politique des deux sexes par le suffrage universel. Dans son dernier livre paru en 1848, L'Organisation du travail par l'éducation nationale, Zoé explicite les thèmes qui seront caractéristiques du premier temps du féminisme belge : la réorganisation des classes et des rapports de travail qui impliquent la refonte des liens sociaux, l'aspect politique y étant mineur. Ce début spécifique du féminisme en Belgique, dont Zoé devient pionnière., se différencie donc de celui des autres pays.

Avec son amie Eugénie PouletEugénie Anne Marie Joséphine Poulet, parisienne résidant à Koekelberg dans la commune de Berchem-Sainte-Agathe (donc avant 1841), a publié Éléments de physique ou introduction à l'étude de cette science, Nouveau Traité de la Syntaxe des participes, Éléments d'astronomie ou introduction à l'étude de la géographie, outre des poésies et articles de critique littéraire dans L'Artiste, le Recueil encyclopédique, la Revue belge, etc. et des traductions de poèmes anglais. Avec Zoé de Gamond, elle était membre d'un cercle d'artistes qui, dans les années 1833-34, se réunissait rue des douze Apôtres à Bruxelles et qui comprenait André Van Hasselt, Philippe Lesbroussart, Albert Grisar, Eugène Verboeckhoven, Gustave Wappers, Henri Leys, Louis Alvin — cf. ., Zoé de Gamond a fondé en une école gratuite pour jeunes filles et femmes de la classe ouvrière (qui comptera plus de en octobre suivant), et dès mars une école normale à destination de de façon à former de nouvelles enseignantes. Littérature française, composition et italien y sont donnés par Zoé ; histoire, géographie et géométrie par Eugénie tandis qu'une autre jeune femme, Abas, donne les cours d'arithmétique et de .

Comme elles, d'autres femmes affirment, au milieu du siècle, que l'éducation des filles est essentielle à l'égalité politique et intellectuelle.. Cette éducation leur apparaît comme le moteur essentiel de l'émancipation féminine et d'un changement des mentalités.. Le mouvement féministe va donc créer des écoles professionnelles et secondaires pour les filles car, en 1849, 10 pensionnats seulement sont reconnus comme instituts de formation pour les institutrices, le plus haut niveau d'étude accessible aux femmes. Deux femmes se distinguent : Léonie de Waha et Isabelle Gatti de Gamond, la fille de Zoé qui a épousé en 1835 Jean Baptiste Gatti. Elles vont former de nouvelles « élites féminines », celles instruites par Isabelle Gatti étant surnommées « gatticiennes »..

En 1861, Isabelle Gatti de Gamond lance la revue L'Éducation de la femme ; en , elle ouvre le « Cours d'éducation pour jeunes filles » à Bruxelles : c'est le premier établissement d’enseignement moyen officiel pour filles en Belgique.. Léonie de Waha s'en inspire et crée, en 1868, à Liège, son « Institut supérieur libre de Demoiselles » qui organise des cours de niveau primaire et secondaire, dans un réel pluralisme philosophique ; professeurs et élèves de l'établissement se voient, en conséquence, excommuniés par l'évêque de Liège Théodore de Montpellier. En 1879, l'une des collaboratrices d'Isabelle Gatti, l'enseignante Henriette Dachsbeck, ouvre une nouvelle école secondaire à Bruxelles.

De ces institutions, sortiront les premières militantes féministes du XIX siècle.

Dans le dernier quart de ce siècle, les femmes peuvent théoriquement accéder aux cours universitaires. En 1880, l'Université libre de Bruxelles (ULB) ouvre des cours aux femmes ; l'Université de Liège (ULg) en 1881, l'Université de Gand (UGent) en 1882 font de même. Le 1890, une loi donne aux femmes, explicitement, le droit d'accéder à tous les diplômes universitaires, médecine et pharmacie inclus, par son article 52 : .

Marie Destrée et Sidonie Verhelst seront les premières étudiantes en sciences naturelles, respectivement à l'ULB en 1880 et à l'UGent en 1882 mais ne termineront pas leurs études ; le harcèlement de Sidonie Verhelst par un collègue masculin sera débattu devant le conseil de l'académie. Isala Van Diest obtiendra un doctorat à Berne en sciences naturelles en 1876, et en médecine en 1879 ; suivant ensuite les cours spécialisés d'accouchement et d'opération chirurgicale à l'ULB, elle y est diplômée en médecine, chirurgie et obstétrique en 1883, mais il faudra un arrêté royal spécifique pour qu'elle puisse être la première femme médecin exerçant en Belgique en 1884. Emma Leclercq, spécialiste des sciences naturelles, sera la première étudiante puis diplômée de l'ULB en 1883 et doctorante de l'UGent en 1885. Louise Popelin, diplômée de l'ULB en sciences naturelles, sera, en outre, reçue avec distinction en pharmacie en 1887 ; elle sera la première pharmacienne de Bruxelles.

Vers 1890, le protoféminisme pédagogique se transforme en un mouvement féministe revendicatif. Un des évènements déclencheurs est l'affaire Marie Popelin. thumb|left|alt=Une femme est jetée, à coup de pied, hors d'un palais de justice par un homme et en direction d'une cuisine.|Caricature de Marie Popelin parue dans le journal satirique Le Rasoir, Liège, 1888. Marie Popelin est institutrice chez Isabelle Gatti, puis dirigeante d'écoles à Bruxelles et à Mons. Elle est la sœur ainée de Louise Popelin, la première pharmacienne de Bruxelles. À 37 ans, en 1883, elle commence des études de droit à l'ULB ; elle les termine en 1888, avec distinction, et devient la première femme belge docteur en droit. En raison de son genre féminin, il lui est interdit de prêter le serment d'avocat et d'exercer publiquement. Défendue et soutenue par l'avocat belge Louis Frank, elle se pourvoit en appels jusqu'à la Cour de cassation qui rend son verdict le , considérant : que la profession d'avocat, selon le droit romain et celui de l'ancien régime, est un office viril que la (pudicité) imposée par les mœurs à la femme ne permet pas de remplir ; qu'il faut éloigner la femme de la profession d'avocat car celui-ci doit pouvoir éventuellement remplacer les juges et officiers du ministère public ce qui implique d'une femme de vingt-cinq ans pourrait être appelée à siéger dans les tribunaux de première instance ; qu'admettre les femmes à faire partie de l'ordre des avocats est contraire à l'esprit de la législation ; que si la prononciation d'un mot au masculin s'étend généralement aux deux genres, cela veut dire (pas toujours) et que, donc, cette règle n'est pas absolue ; qu'en ce qui concerne la profession d'avocat, il est manifeste que les termes des dispositions ne peuvent s'étendre aux deux sexes ; que si les lois ne défendent pas de conférer aux femmes le grade de docteur en droit, il ne s'ensuit pas que ce grade permette d'exercer la profession d'avocat ; que si, selon les articles 13 et 14 du décret du , un licencié en droit qui veut être avocat doit exhiber son diplôme, car ce diplôme obtenu par une femme ne constitue jamais un titre pour être reçu avocat (…). vignette|285x285px|alt=Photo posée, le visage à peine souriant, cheveux serrés en chignon haut, robe à longues manches et col montant jusque sous le menton.|Marie Popelin, fondatrice de la Ligue belge du droit des femmes. Marie Popelin ne gagnera jamais le droit de plaider au prétoire, et devra travailler dans le cabinet de confrères.

Égalité économique et civile, la priorité Naissance des associations

L'affaire Popelin, diffusée dans la presse belge comme étrangère, prouve aux féministes belges . Exemple des défis rencontrés par les femmes dans le domaine juridique., l'affaire est considérée comme l'origine du féminisme belge..