La Casa Susanna est une villa néogéorgienne dans l'État de New York aux États-Unis, utilisée au tournant des années 1960 comme destination de villégiature par des hommes travestis et des femmes trans, qui pouvaient le temps d'un week-end s'y habiller en femmes à l'abri des regards, et ainsi laisser s'exprimer leur , selon une expression populaire dans cette communauté. La Casa Susanna a remplacé en 1963 le , une autre villa utilisée de la même façon depuis le milieu des années 1950.

Ces refuges, appartenant à Susanna Valenti et à son épouse Maria, et la revue Transvestia, éditée par Virginia Prince et destinée aux hommes travestis hétérosexuels, sont emblématiques d'une sous-culture clandestine , qui s'est épanouie aux États-Unis à un moment charnière de l'histoire du féminisme et des transidentités, marqué par une forte répression des comportements non hétéronormés, par la médiatisation des premières opérations chirurgicales de réassignation, et par la définition de nouvelles catégories psychiatriques et identitaires liées au sexe, au genre et aux mœurs.

La redécouverte dans une brocante au milieu des années 2000 de photographies (principalement des portraits) prises à cette époque a relancé l'intérêt pour cette communauté : elle est devenue le sujet d'études académiques, d'une pièce d'Harvey Fierstein en 2014, d'un film documentaire de Sébastien Lifshitz en 2022, et d'expositions, dont une aux Rencontres de la photographie d'Arles en 2023.

Contexte historique

La Casa Susanna ouvre ses portes en pleine guerre froide et maccarthysme, une période marquée par la répression et la criminalisation des comportements genrés ou sexuels considérés comme pervers: c'est la peur violette (expression construite par analogie avec la peur rouge, celle du communisme).

Le rapport Kinsey, en dévoilant en 1948 la banalité statistique des relations sexuelles entre hommes, a fait redouter la contagiosité de ce que le psychanalyste Edmund Bergler présente alors comme . La rumeur d'une conspiration homosexuelle mondiale enfle, et le , prétendument vulnérable au chantage, menace la société. Dans ce climat de panique morale, des évolutions législatives font que les personnes homosexuelles, les exhibitionnistes, voyeurs et travestis peuvent être arrêtés, de même en fait qu', selon le psychiatre qui s'en indigne.

Les médecins considèrent les personnes homosexuelles ou qui se travestissent comme des malades qu'il faut soigner, et certains développent des thérapies de conversion dangereuses. L', particulièrement connu pour ses pratiques cruelles, prend le surnom de .

Donald A. Wollheim, habitué de la Casa Susanna, décrit la peur constante de faire l'objet d'un chantage, d'être dénoncé ou arrêté dans l'ouvrage , écrit en 1966 sous le pseudonyme de Darrell G. Raynor:Virginia Prince est arrêtée en 1960, pour avoir envoyé par la poste des documents considérés comme obcènes dans une correspondance avec un homme travesti, qui est lui-même sous surveillance de l'administration postale pour . La poste découvre ainsi l'existence du magazine Transvestia, qu'elle cherche à faire interdire. Prince écope finalement en appel de cinq ans de prison avec sursis, mais la poste est déboutée en ce qui concerne Transvestia, juste après que la Cour suprême, dans une décision historique, a rejeté une action similaire contre le magazine gay . Susanna Valenti est elle aussi inquiétée par les inspecteurs postaux en 1961, et tous les membres du réseau de la Casa Susanna vivent dans la crainte d'être découverts. Ils prennent cependant le risque de s'exposer dans l'espace public selon Isabelle Bonnet, dans un . Cela vaut à Pegie Val Addair de passer 72 heures particulièrement humiliantes en prison (décrites en 1965 dans le magazine Turnabout, concurrent de Transvestia), d'écoper de deux jours de prison avec sursis, et de perdre son travail au sein de la compagnie Eastern Air Lines à la suite d'un rapport psychiatrique qui interprète son travestissement comme . De nombreuses arrestations sont décrites dans les colonnes de Transvestia jusqu’à la fin des années 1960.

À cette époque, les définitions psychiatriques des nouveaux termes qui illustrent la diversité des identités à l'intérieur du système sexe/genre (homosexualité, transsexualité, transvestisme, intersexuation) se stabilisent. Christine Jorgensen a été qualifiée dans les médias d'hermaphrodite, puis de travestie (selon la définition de Magnus Hirschfeld), avant qu'Harry Benjamin ne propose le terme transsexuel pour distinguer les personnes comme elle qui souhaitaient transformer leur corps, de celles comme Virginia Prince, qui n'avaient pas ce désir.

La deuxième vague féministe de la fin des années 1960 se manifeste par l'émergence de mouvements qui s'opposent aux rôles de genre auxquels adhèrent les travestis de la Casa Susanna.

Personnalités

Susanna Valenti Tito Valenti, connue sous le nom féminin de Susanna Valenti, est née à Santiago-du-Chili en 1917, et émigre aux États-Unis au milieu des années 1940. Son premier mariage est malheureux, son épouse n'acceptant pas son alter ego féminin. Sa deuxième épouse est l'immigrée italienne Marie Tornell, la patronne d'un magasin de perruques dans la 5e Avenue de New York, dont elle faisait la publicité dans le magazine Transvestia. Malgré son éducation catholique, Marie est une femme émancipée qui se moque du qu'en-dira-t-on et respecte et apprécie les hommes qui se travestissent, qui forment une part significative de sa clientèle. Gregory Bagarozy, le petit-fils de Marie, évoque le couple lesbien que formaient Susanna et Marie après leur mariage en 1958. Les personnes qui l'ont connue prêtent à Susanna Valenti des activités professionnelles variées, de traduction dans les tribunaux de l'U.N., et d'animation radiophonique en langue espagnole dans l'armée américaine pour Voice of America. Susanna organise des événements sociaux pour travestis dans son spacieux appartement new-yorkais, et assiste avec ses amies aux spectacles de travestis au et aux bals de travestis organisés par le Phil Black et les National Variety Artists.

Susanna Valenti contribue souvent au magazine Transvestia de Virginia Prince de 1960 à 1970, en y écrivant 53 chroniques d'opinion dans une rubrique intitulée Susanna Says (). Elle propose l'expression , devenue populaire parmi les lectrices de Transvestia: En 1961, elle écrit dans Transvestia que le travestissement fait .

Comme Virginia Prince, elle croit à cette double personnalité qui peut être développée et travaillée. Au docteur Hugo Beigel de la , qui rejette l'idée qu'une personne de sexe masculin puisse avoir une âme féminineNotamment en 1965 dans un article intitulé (Le mythe de la féminité latente chez l'homme), publié dans le magazine Turnabout, concurrent de Transvestia, Susanna répond dans Transvestia qu'il ne faut pas prendre la métaphore de la fille-en-soi au pied de la lettre ; elle n'est qu'un moyen simple d'exprimer les diverses motivations et pulsions qui constituent une seconde personnalité, un moi féminin qui doit rester caché dans les lieux publics par crainte de la désapprobation. Elle s'oppose également à l'affirmation selon laquelle le travestissement est un état acquis. Selon elle il faut Elle en déduit que le travestissement ne peut être guéri et qu'il ne s'agit pas d'un trouble du comportement.

Elle insiste aussi sur la différence entre travesti et transsexuel: . Elle connait des personnes travesties ayant eu recours à la chirurgie de réattribution sexuelle () mais estime que beaucoup d'entre elles se trompent, et remet en cause l'affirmation du docteur Harry Benjamin selon laquelle il ne connaît personne qui ait subi l'opération et en ait été déçu.

Susanna Valenti décide de vivre à plein temps en tant que femme à partir de 1968. Elle commence à faire connaissance avec les commerçants et d'autres personnes de Hunter et des villes environnantes. Elle évite de fréquenter d'autres travestis, qui risqueraient de . Dans le numéro d' de Transvestia, elle annonce qu'elle a perdu le qui accompagne la transformation du en , et qu'il lui est de plus en plus angoissant de revenir à . Elle envisage de quitter son emploi en ville et de gérer la Casa Valenti comme une chambre d'hôtes ouverte toute l'année. Elle est critiquée, comme Virginia Prince deux ans plus tôt, pour ne pas avoir réussi à maintenir l'équilibre. Dans sa dernière chronique, en , Susanna parle du soutien de sa famille et de ses amis, et de sa capacité à passer le cap. Elle ne dit rien de sa relation avec Marie, ni de ce que celle-ci pense de ce qu'elle fait.

Gregory Bagarozy, le petit-fils de Marie, explique dans le documentaire Casa Susanna que les dépenses financières liées à la convalescence de Marie après un accident sont telles qu'elles doivent vendre la Casa Susanna. Dans les années 1980, Marie devient atteinte de syllogomanie et Susanna s'en éloigne en s’installant sur la rue, vit en tant que femme à plein temps, mais développe au même moment une tumeur du cerveau qui n'est pas opérable. Marie et Susanna vivent séparément, mais elles continuent à communiquer et restent amoureuses l'une de l'autre, espérant être bientôt réunies. Susanna meurt une semaine après Marie. Elle est retrouvée allongée sur son lit habillée en femme. Leurs cendres ont été dispersées près de la Casa Susanna.

Virginia Prince

vignette|Portrait de Virginia Prince.Virginia Prince nait en 1912 à Los Angeles dans une famille protestante privilégiée, et commence à se travestir vers l'âge de douze ans avec les vêtements de sa mère, puis pour la première fois en public à l'âge de 18 ansPrince, Virginia. "My Accidental Career." How I Got Into Sex. Eds. B. Bullough, V.L. Bullough, M.A. Fithian, W.E. Hartman and R.S Klein. Buffalo: Prometheus Books, 1997.. Adulte, elle se confie au psychiatre Karl Bowman au sujet de son goût pour le cross-dressing. Celui-ci lui conseille alors , en lui rappelant par ailleurs que beaucoup d'autres personnes vivent de manière semblablePrince, Virginia. (1979). "The Life and Times of Virginia." Transvestia, 17.100: 5–120.. Son premier mariage en 1941 est « un échec » qu'elle attribue à son travestisme, lequel est mentionné sur ses papiers de divorce et fuite dans la presse.

Elle prend le prénom de Virginia à la fin des années 1950, et devient à partir de 1960 l'éditrice du magazine Transvestia, vendu par abonnement et via un réseau de librairies réservées aux adultes.

Elle distingue clairement le sexe et le genre, et explique dans ses prises de parole que la masculinité et la féminité sont des artifices sociaux et des constructions culturelles, et même que la binarité du sexe biologique n'est pas l'évidence qu'on croitVirgin Views, Transvestia #14 (April 1962) . Son discours est centré sur la notion philosophique de , selon laquelle les travestis possèdent une « personnalité » à la fois féminine (la « fille en soi » ou le « moi-femme ») et masculine, dont les deux faces méritent de pouvoir s'exprimer également. Il ne s'agit pas, dans les années 1960, de subvertir la binarité du genre, et en fait cette philosophie de la double personnalité maximisait les différences entre les hommes et les femmes. À partir du milieu des années 1960, quand la stigmatisation des comportements féminins chez les hommes commence à s'estomper, elle encourage l'intégration de la masculinité et de la féminité.