Les émeutes du à Paris sont des affrontements armés entre la police et plusieurs milliers de militants maoïstes et trotskistes qui comptaient empêcher la tenue d'un meeting néofasciste d'Ordre nouveau. Elles sont restées dans les mémoires en raison de la charge de plusieurs centaines de militants casqués et des brûlures subies par des dizaines de policiers du fait de plus de cocktails molotov.
Des mêmes affrontements avaient eu lieu les 8 et 9 mars 1971 contre un précédent meeting d'Ordre nouveau. Cette fois-ci, l'organisation, héritière d'Occident qui avait été dissout par le gouvernement, appelle à une grande réunion à la la Mutualité sur le thème . Dehors, figurent principalement parmi les organisations antifascistes la Gauche prolétarienne (clandestine), la Ligue communiste et le PCMLF – L'Humanité rouge (clandestin).
Les émeutes ont causé blessés parmi les rangs des policiers, dont 9 graves, essentiellement par brûlures, plusieurs de ces blessés subissant des conséquences sévères ; même si le service d'ordre de la Ligue avait interdiction absolue de faire des . Au journal télévisé de 20 heures, le lendemain, des images ont montré la puissance exceptionnelle de cocktails Molotov d'un genre nouveauJournal télévisé de 20 heures du 22 juin , au contenu modifié"Paris, l'insurrection capitale" par Jean-Claude Caron, Editions Champ Vallon, 2014.
Une semaine seulement après, les affrontements servent de justificatif pour dissoudre la Ligue communiste (qui deviendra la Ligue communiste révolutionnaire), qui ne l'avaient pas encore été, ainsi qu'Ordre nouveau (deviendra le Front national et le Parti des forces nouvelles). Plusieurs figures de la Ligue sont écrouées (Alain Krivine, Michel Recanati, Pierre Rousset).
Contexte Contexte général Les émeutes ont été précédées d'une montée de la tension, dont elles seront le point culminant avant une brusque retombée, et qui a progressivement suivi la fondation en novembre 1969 du mouvement d'extrême-droite Ordre nouveau (ON) par une équipe d'anciens adhérents du mouvement d'extrême-droite Occident, dissous après Mai 68.
Le , Robert Allo, un ex-militant d'Occident, cofondateur d'Ordre nouveau, et militant du Groupe union défense est repéré dans la rue par des gauchistesAux racines du FN. L’histoire du mouvement Ordre nouveau, par Nicolas Lebourg, Jonathan Preda, et Joseph Beauregard, Éditions de la Fondation Jean-Jaurès, 2014 . Il est matraqué avec une telle violence qu’il sombre dans le coma peu après avoir rejoint le local d'ON puis doit subir une trépanation"La violence, un phénomène répandu à l’extrême droite comme à l’extrême gauche" par Laurent de Boissieu, dans La Croix du 10/06/2013 Le lendemain, un premier meeting d’Ordre nouveau au Palais des sports, France-Soir titre sur une « Atmosphère néo-nazie »France-Soir, 10 mars 1971. Les militants de la LCRLa Tribune de Genève, 11 mars 1971 « attaquent le meeting avec des boulons » selon l'ORTFArchives INA qui montre les « contre-manifestants gauchistes qui chargent » les CRS et causent par ailleurs la blessure de du service d'ordre, pourtant casqués et armés de longue lances « à la japonaise » . L'ORTF diffuse des images où le service d'ordre du meeting a amené aux CRS un de leurs opposants après l'avoir « sévèrement corrigé » mais quelques mois après, le , les défilés anti-ON ne rassemblent que à Paris et 200 dans les cinq autres villes où ils ont lieuNicolas Lebourg, Jonathan Preda et Joseph Beauregard, Aux racines du FN L’histoire du mouvement Ordre nouveau, Éditions de la Fondation Jean-Jaurès, 2014 .. Puis en , face à l'Union de la Gauche qui se dessine, François Duprat affirme que la prise du pouvoir par le Parti socialiste entraînerait un coup de force du PCF menant à l’instauration de la dictature.
Le climat se durcit aussi du côté de l'extrême-gauche. Pierre Rousset, qui avait déjà été condamné en Mai 68 avec sursis pour « avoir transporté des produits susceptibles de rentrer dans la composition d'explosifs pour des militants latinoaméricains » puis libéré à la fin ., devient le chef de la Commission très spéciale (CTS) de la Ligue communiste, qui regroupe huit militants à la tête de son service d'ordre. Elle est ensuite rebaptisée « commission technique » (CT). Contexte immédiat en Allemagne Au cours des mois avant les émeutes à Paris, des violences extrêmes perpétrées contre des policiers à Francfort-sur-le-Main, où Daniel Cohn-Bendit s'est réfugié après son expulsion de France au moment des événements de Mai 68, ont été médiatisées en Allemagne, dans la presse et à la télévision. Fin mars, le maire Walter Möller (SPD) a annoncé la fin du moratoire sur les opérations de réhabilitation urbaine qu'il avait mis en place le après que 110 personnes parmi lesquelles Daniel Cohn-Bendit, Hans-Joachim Klein et Joschka Fischer, futur vice-chancelier allemand, se soient battus avec les policiers deux jours de suite pour tenter de les empêcher d'entrer dans une maison de briques de trois étages, squattée au 113 de la rue Grüneburgwep, lors d'un affrontement qui avait fait 20 blessés devant les photographes.
Le 7 avril 1973, le groupe armé de Joschka Fischer, une quarantaine de paramilitaires qui s'entraînent en forêt depuis plus d'un an, attaque les gardiens de la paix avec des tuyaux en plomb, des outils tranchants mais aussi des billes de verre tirées avec des frondes pour percer leurs boucliers . avant même qu'ils n'approchent d'une maison occupée au 51 de la rue Kettenhofweg. Au cours de cette « bataille à Kettenhofweg », prélude allemand aux émeutes de Paris, 48 fonctionnaires de police sont blessés avec un « niveau inconnu d'agressivité et de brutalité », selon le rapport de la police de Francfort. Le reportage de la télévision ouest-allemande et la série de photos parues dans la presse montrent Joschka Fischer attirer un policier dans un piège où il se fait tabasser à cinq contre un, avant d'être secouru. Peu après que Fischer ait levé la main pour le frapper, deux collègues du policier se sont précipités et ont saisi l’arme qu'il tenait"The long march of the German 68ers: Their protest, their exhibition, and their administration" par Gracie Morton, thèse au département d'histoire de l' East Tennessee State University en 2007 , les agresseurs s'enfuyant alors. Le photographe Lutz Kleinhans a publié dans le grand quotidien régional Frankfurter Allgemeine Zeitung des clichés montrant ce policier, du nom de Rainer Marx, violemment frappé par deux militants qui deviendront célèbres, Joschka Fischer, masqué avec un casque de moto noir, et le futur terroriste Hans-Joachim Klein, deux amis proches de Daniel Cohn-Bendit. La scène a également été filmée dans un reportage tourné pour le Tagesschau, le plus ancien journal télévisé ouest-allemand, diffusé sur la première chaîne, Das Erste. Contexte immédiat en France
Jours précédents Le vendredi précédent, le 15 juin, le juge d'instruction avait inculpé de coups et blessures volontaires et d'infraction à la législation sur les armes sept militants d'Ordre nouveau, arrêtés la veille, à 4 heures du matin, car le numéro minéralogique de leur fourgonnette, contenant cinq barres de fer et cinq casques, avait été relevé dans la nuit après qu'ils eurent frappé Bernard Leclercq, élève professeur à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm lors d'un collage d'affiches sur les mursArticle dans Le Monde du 18 juin 1973 . Les jours précédent le meeting, les militants d’Ordre nouveau s'étaient également promenés avec matraques et barres de fer dans le Quartier latin, provoquant des rixes.
Le même jour, Rouge, l’hebdomadaire de la Ligue communiste, avait appelé, sur une pleine page, dans son édition du 15 juin, « tous les antifascistes à exiger en commun l’interdiction du meeting prévu le 21 juin à Paris par les nazis ».
« La décision unanime du BP a été d’empêcher le premier grand meeting fasciste après 68», rapporte Jeannette Pienkny, qui était alors la seule femme membre de ce bureau politique (BP).
Participants et organisation Le soir du 21 juin, les maoïstes de la Gauche prolétarienne (La Cause du peuple), de L'Humanité rouge, de Prolétaire-Ligne rouge et de Révolution ! (scission de la LC en 1971) sont présents, et rôle important dans . « Il n’y avait pas l’ombre d’une divergence » entre les organisations participantes, selon un des dirigeants de l’époque.
Un poste de coordination est installé rue Monge, dans l’appartement d’une militante de la Ligue communiste, au cinquième étage, d'où sont filmées les images en noir et blanc et plan très large qui serviront à la bande annonce et au contenu du film Mourir à trente ans, autobiographie de Romain Goupil sortie en 1982. On y voit une très forte affluence. . Les manifestants sont venus par groupes de vingt, avec des rendez-vous secondaires pour perdre les policiers : Place Monge pour le service d'ordre, métro Censier-Daubenton ou Cardinal-Lemoine pour les autres. La rue Monge a été choisie car elle mène vers la Mutualité, en pente, assez large, avec à proximité deux lignes de métro, la 7 et la 10. Des équipes en mobylette font passer les messages de coordination.
Vers minuit passé, les huit membres de la CT de la Ligue communiste se retrouvent une brasserie parisienne en face de la gare de l’Est pour faire le bilan mais n'ont pas pris conscience de la gravité des faits.
Déroulement Dans un premier temps, aux alentours du site, les manifestants d'extrême-gauche parviennent à faire reculer les rangs de la police parisienne mais doivent ensuite se replier. Dans un second temps, les manifestants d'extrême-gauche se retrouvent près du pont d'Austerlitz, à deux kilomètres plus à l'est et ont tenté, sans succès non plus, d'entrer au siège du mouvement d'extrême-droite Ordre nouveau, car ils y sont accueillis à coups de fusil. Environ 300 d'entre eux seront surpris à attaquer l'un des cars de police au cours de cette seconde phase des émeutes.
Les émeutiers sont au début très nombreux avec selon les sources, deux mille participants environ« Anatomie de la violence “révolutionnaire” d’extrême droite, entre dynamique subversive et contre-révolution préventive (1962-1973) », par Nicolas Lebourg, dans la Revue des sciences sociales, , décembre 2011., dont un millier casqués et armés de matraques.
Henri Weber, fondateur de la CTS, avait mis au point un système d'organisation de manifestations clandestines basé sur les « rendez-vous secondaires » : pour déjouer l'intervention de la police, le lieu de rassemblement n'était communiqué qu'aux militants de l'organisation qui le divulguaient alors aux autres à des « rendez-vous secondaires » convergeant ensuite vers la manifestation. Il s'était porté en tête de la manifestation, selon ses mémoires, mais les manifestants sont plus nombreux que le seul service d'ordre habituel, en raison d'un appel public à s'y joindreHenri Weber, Rebelle jeunesse, Éditions du Groupe Robert Laffont, 2018.. Les assaillants comptent alors quinze ou vingt rangs de gens casqués, alors qu’il n’y avait que cinq ou six rangs habituellement de service d'ordre.
Selon l'historien Jean-Luc Einaudi, qui supervisait à l'époque l’action des cellules et sections du PCMLF en région parisienne, le rôle des deux principaux groupes « maoïstes » de l'époque a été sous-estimé dans les émeutes du 21 juin 1973 à Paris, avec la police protégeant le meeting d'Ordre nouveau, le gouvernement souhaitant surtout interdire la Ligue communiste après le succès des manifestations lycéennes de mars 1973 organisées par Michel Recanati et la création de comités de soldats.