L'élection générale québécoise de 1960 (la générale depuis la confédération canadienne de 1867) est une élection s'étant déroulée le afin d'élire les députés de la à l'Assemblée législative de la province de Québec (Canada). Le gouvernement de l'Union nationale, dirigé par Antonio Barrette, est défait par le Parti libéral du Québec de Jean Lesage, qui forme un gouvernement majoritaire.

Ce fut l'une des élections les plus marquantes de l'histoire du Québec contemporain. L'élection de 1960 met un terme à 16 ans de gouvernement par l'Union nationale et marque le début de la Révolution tranquille, qui transforme la société québécoise au cours des années 1960, notamment en posant les bases de l'État-providence.

Contexte gauche|vignette|260x260px|Maurice Duplessis, dit le Chef, meurt en septembre 1959. Il aura passé près de vingt ans au pouvoir. Le , le premier ministre Maurice Duplessis meurt à Schefferville lors d'une visite dans cette ville minière du Nord québécois. La mort de Duplessis met fin à près de 20 ans de domination du paysage politique québécois par l'Union nationale. Le règne de Duplessis fut marqué par le conservatisme, le clientélisme, une proximité du pouvoir avec le clergé catholique, la défense des pouvoirs provinciaux face au fédéral, une opposition au keynésianisme et un farouche antisyndicalisme. Néanmoins, contrairement à certaines idées reçues de la «Grande Noirceur», le Québec de la fin des années 1950 était déjà en voie de modernisation, ayant une population majoritairement urbanisée et un important secteur manufacturier. Trois jours après la mort du «Chef», les membres du cabinet choisissent Paul Sauvé pour lui succéder comme premier ministre. Sauvé entreprend ses « cents jours » de changement sous le slogan « désormais », déterminé à moderniser la machine de l'État après des années de stagnation sous Duplessis. Le , alors qu'il a le vent dans les voiles et menace l'élan libéral, le nouveau premier ministre meurt subitement à son tour à Saint-Eustache, dans sa circonscription de Deux-Montagnes. Le 1960, Antonio Barrette est choisi comme premier ministre à l'approche des élections provinciales. L'Union nationale est alors désorganisée, ayant eu trois chefs en moins d'un an. De plus, le gouvernement unioniste est dans l'eau chaude depuis que le journal Le Devoir ait révélé le « Scandale du gaz naturel » le 13 juin 1958. vignette|313x313px|8 janvier 1960. Assermentation d'Antonio Barrette à titre de premier ministre du Québec, à l'Assemblée nationale. Les ministres sont réunis pour l'occasion. Élu à la tête du Parti libéral du Québec le (il succède à George-Émile Lapalme), Jean Lesage, ancien ministre libéral au fédéral, compte bien profiter des déboires du gouvernement. Critiquant notamment la corruption gouvernementale et les politiques unionistes en matière de relations provinciales-fédérales, il promet alors de créer un «État fort et créateur» face au «régime d'occupation». Le parti d'opposition peut notamment compter sur le candidat-vedette et journaliste René Lévesque, tout juste recruté, pour faire la promotion de son programme.

Outre l'Union nationale et le Parti libéral, une troisième formation politique prend également part au processus électoral: le Parti social démocratique du syndicaliste Michel Chartrand. Faute de moyens, il n'arrivera toutefois pas à présenter de candidats.

Le , deux circonscriptions sont ajoutées, faisant passer le nombre à 95. L'une d'elles porte le nom de Duplessis, en l'honneur de celui qui est mort seulement six mois plus tôt. Le , le bref d'élection est émis et la campagne électorale est mise en marche.

Plateformes électorales

Union nationale gauche|vignette|162x162px|Logo de l'Union nationale (UN). L'Union nationale, le parti au pouvoir, n'a pas publié de programme électoral pour l'élection de 1960. C'est à travers les interventions de leur chef, Antonio Barrette, que les Unionistes font part de leurs positions à l'électorat. Barrette défend le bilan de Maurice Duplessis et attaque de front le chef du Parti libéral, Jean Lesage, qu'il présente comme un «apprenti de la politique provinciale», un mauvais administrateur et un «centralisateur».

L'Union nationale insiste beaucoup sur le fait que les Libéraux compromettraient l'autonomie du Québec. Rappelant le passage de Jean Lesage en politique fédérale, on l'accuse de faire partie des «anciens de l'école centralisatrice libérale d'Ottawa». Barrette veut alors se présenter comme le gardien de l'indépendance politique du Québec sur la scène fédérale. On critique le bilan de Jean Lesage à Ottawa, opposant l'accroissement de la dette canadienne lorsqu'il était au fédéral à la diminution de la dette québécoise sous l'Union nationale. Les Unionistes citent des exemples de «gaspillages» dont il aurait été responsable. Outre sa gestion des finances, on lui reproche également d'avoir attiré plus d'un million et demi d'immigrants, qui seraient responsables du chômage au Québec.

En plus de la critique des Libéraux, c'est à travers la défense de ses «œuvres» que l'Union nationale compte convaincre l'électorat. Les milieux ruraux et agricoles sont souvent évoqués. On présente Antonio Barrette comme un «pionnier de l'électrification rurale» et on rappelle certaines mesures comme la création de l'Office des marchés agricoles, l'aide au coopératives, les octrois pour engrais chimiques, les prêts à court terme, la prévention des incendies et l'organisation et l'amélioration des fermes. L'Union nationale se félicite de sa «bonne administration» de la province: «sans augmenter les impôts l'Union nationale boucle ses budgets et réduit la dette de la province». Le parti n'évoque pas beaucoup le développement économique mais dresse un bilan très positif en matière de construction de routes et de ponts et d'accroissement de la production minière et électriqueVincent Lemieux (Dir.), Quatre élections provinciales au Québec, p. 40.. Parallèlement, les Unionistes présentent les promesses libérales comme étant «irréalisables» d'un point de vue financier.

Comparant les politiques en éducation sous les régimes du Parti libéral (avant 1944) et de l'Union nationale, les Unionistes parlent d'ombre et de lumière. On rappelle que l'UN a aboli les dettes des commissions scolaires, remplacé les «hangars» du temps des Libéraux par 4 689 nouvelles écoles, construit 14 nouvelles écoles d'agricultures et réglé la question du financement des universités. On reproche au Parti libéral d'avoir abandonné les collèges classiques, qui n'auraient été fréquentés que par «les fils de bourgeois». Les Unionistes se targuent d'ailleurs d'avoir remplacé les «quelques bourses aux fils d'organisateurs politiques» par des bourses à plus de 100 000 étudiants entre 1946 et 1960. L'UN parle peu de santé durant la campagne de 1960. Le parti rappelle toutefois avoir «décentralisé la médecine» en agrandissant ou construisant 171 hôpitaux, sanatoriums et hospices depuis 1945 en plus de placer des lits additionnels «jusque dans les régions les plus reculées de la province».

L'Union nationale insiste aussi sur son bilan en matière d'autonomie provincial. On cite notamment la récupération par Antonio Barrette des sommes destinées aux universités (qui étaient retenues par le fédéral) et à l'augmentation de 1% de l'impôt provincial sur les bénéfices des entreprises, qui força Ottawa à retirer 1% dans le même domaine. Considérant qu'il y a encore «beaucoup à faire avant que nos Droits soient récupérés», Antonio Barrette affirme tout de même clairement qu'il compte poursuivre la même politique:

«Tout ce que Maurice Duplessis avait décidé pour la sauvegarde des Droits de la Province de Québec, et qui a été continué par Monsieur Sauvé, je le continuerai moi-même. Nous maintiendrons exactement la même politique suivie par mes deux prédécesseurs».

Parti libéral gauche|vignette|Logo du Parti libéral du Québec (PLQ) en 1960. Écrit par George-Émile Lapalme, chef du parti entre 1950 et 1958, le programme libéral est approuvé par la Fédération libérale du Québec le 6 mai 1959Dale C. Thomson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, p. 116.. Lesage affiche ses priorités: la création d'un État national québécois fort au sein de la Confédération canadienne, l'accès à l'éducation, l'assurance-maladie, la modernisation de la fonction publique afin de la rendre «politiquement neutre», l'élimination de la fraude électorale et du favoritisme (nommé «patronage» à l'époque par anglicisme), une nouvelle politique en matière de ressources naturelles et l'instauration de la planification économiqueDale C. Thomson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, p. 110..

Sur le plan économique, le Parti libéral veut augmenter les redevances des entreprises qui exploitent les ressources naturelles québécoises afin qu'elles «correspondent davantage à l'importance des revenus qu'elles retirent de leurs opérations». On veut créer un ministère des Richesses naturelles (dont René Lévesque sera plus tard ministre) qui exigerait l'emploi de personnel technique et administratif local en plus de donner à Hydro-Québec un plus grand contrôle des ressources électriques et gazières. Les Libéraux proposent la création d'un Conseil d'orientation économique de la Province de Québec et veulent donner plus de pouvoirs au ministère du Commerce et de l'Industrie (notamment pour qu'il puisse établir des agences commerciales en Europe et ailleurs dans le monde).

Dans le domaine agricole, le Parti libéral met de l'avant 19 mesures pour relever l'agriculture de «l'état pitoyable où elle est présentement»Vincent Lemieux (Dir.), Quatre élections provinciales au Québec, p. 39.. On propose notamment de rétablir et augmenter les primes et les octrois, moderniser la Loi des produits laitiers, rendre efficace l'Office des marchés agricoles (pour assurer la vente des produits), fournir des crédits pour diminuer les coûts de production et créer un service de recherches agricoles.

Les Libéraux s'attaquent également au clientélisme qui a caractérisé le règne de l'Union nationale, reprochant au parti de Maurice Duplessis son exploitation des dépenses publiques et l'octroi de contrats pour fin de «mobilisation» électoraleVincent Lemieux (Dir.), Quatre élections provinciales au Québec, p. 38.. Jean Lesage veut une commission royale d'enquête pour mettre en lumière les nombreux scandales (dont celui du gaz) qui ont éclaboussé les gouvernements unionistes. Le Parti libéral prévoit aussi une enquête générale sur la taxation provinciale et une répartition des sources de revenu entre le gouvernement provincial et les municipalités.

Sur le plan social, le Parti libéral propose la mise en place de l'assurance-hospitalisation et une plus grande intervention du gouvernement sur la question du chômage. D'autres programmes sociaux sont également promis: des allocations supplémentaires aux aveugles, aux invalides et à toutes personnes âgées d'au moins 65 ans, des allocations de 10$ par mois aux parents ayant des jeunes entre 16 et 18 ans encore aux études ou encore une allocation provinciale destinée aux veuves et aux femmes célibataires âgées de 60 ans et plusVincent Lemieux (Dir.), Quatre élections provinciales au Québec, p. 42.. Les Libéraux veulent également du changement en matière de droits du travail: promulgation d'un code du travail, réforme de la Commission du salaire minimum, publication et motivation des décisions de la Commission des relations ouvrières, abrogation des «bills» 19 et 20 (qui limitent la liberté syndicale) et création d'un fonds de retraite.