Une élection législative partielle a eu lieu le 1873 dans le département français de la Seine.

La victoire, dès le premier tour, du républicain avancé Désiré Barodet face au républicain modéré Charles de Rémusat, ministre des Affaires étrangères et proche du président Thiers, est l'une des causes de la chute de ce dernier.

Contexte Lors des élections législatives de février 1871, la Seine, où domine l'électorat parisien, s'était distinguée du reste du pays en envoyant une majorité de républicains avancés ou « radicaux » siéger dans une Assemblée nationale dominée par les monarchistes.

Cependant, après le traumatisme de la Commune et sa répression, les élections partielles du s'étaient caractérisées par un virage à droite grâce à l'alliance, sous l'égide de l'Union parisienne de la presse, des monarchistes et des républicains les plus modérés. L'année suivante, une autre élection partielle, remportée par le républicain modéré Joseph Vautrain face au républicain avancé Victor Hugo, avait confirmé cette nouvelle tendance.

Le , l'un des députés de la Seine, François-Clément Sauvage, directeur de la Compagnie des chemins de fer de l'Est, est mort des suites d'une longue maladie. Il siégeait au Centre gauche, parmi les républicains modérés et les orléanistes fraîchement ralliés à la République qui soutiennent la politique d'Adolphe Thiers. Afin de le remplacer, un décret convoquant les électeurs pour le est publié dans le Journal officiel du . Ce décret concerne également plusieurs autres départements où un siège est vacantMonprofit, -34..

Candidats Rémusat, candidat de Thiers et des modérés vignette|Caricature de Rémusat par Reyem (La Timbale, 19 avril 1873).

Le bruit d'une candidature de Rémusat court dès la première semaine de Le Figaro, 6 décembre 1872, ..

Vieil ami de Thiers, le ministre des Affaires étrangères semble au sommet de sa gloire quelques mois plus tard, après avoir signé avec l'Allemagne la convention du relative au paiement de l'indemnité de guerre et à la libération du territoire français. Le , les maires de Paris, alors nommés par le gouvernement, se rendent auprès de Thiers et officialisent leur souhait d'une candidature de RémusatWartelle, .. Celle-ci prend dès lors l'aspect d'une candidature officielle, ce que les opposants ne manquent pas de dénoncerMonprofit, ..

Face à ces critiques, Édouard Degouve de Nuncques, adjoint au maire du arrondissement, assume être à l'initiative de cette démarche, qu'il justifie ainsi : « L'idée de la candidature de M. de Rémusat […] est entrée dans mon esprit le jour même où j'ai appris que nous pouvions désormais prévoir à époque fixe la libération de notre pays, et je me réservais de la produire aussitôt que les électeurs de la capitale seraient convoqués pour donner un successeur à M. Sauvage. La réunion des maires de Paris, rassemblés hier à Versailles pour offrir leurs félicitations à M. le Président de la République, l'a fait surgir tout naturellement. […] La France […] a une dette à acquitter envers M. de Rémusat. Cette dette, c'est Paris qui l'acquittera en donnant à l'élection de M. le Ministre des Affaires étrangères le seul et vrai caractère qui lui appartienne, celui d'une candidature éminemment et exclusivement nationale »Le , 26 mars 1873, ..

Rémusat ayant mis du temps à accepter la candidature qui lui était offerte, les modérés avaient songé, en cas de refus, à faire appel à l'ancien préfet du Rhône Marie-Edmond ValentinMonprofit, .. Finalement, Rémusat confirme sa candidature dans un manifeste daté du et publié dans les journaux du lendemainMonprofit, ..

Les soutiens de Rémusat se partagent entre deux tendances très différentes. Celle du centre droit, structurée par le comité Allou, est animée par des orléanistes libéraux (dont Rousse et De Plœuc) qui évitent toute référence à la république. Une autre tendance, celle des républicains modérés, menée par Hippolyte Carnot et Emmanuel Arago, est incarnée par de grandes personnalités républicaines telles qu'Émile Littré, Henri Martin, Jules Grévy et Pierre TirardWartelle, ., qui souhaitent soutenir le président de la République face aux intrigues des monarchistes.

Rémusat va donc devoir jouer sur deux tableaux, ce qui lui vaudra des accusations de duplicité. Dans une lettre adressée le lendemain de l'élection à son frère Paul, Louise Milliet écrit à propos du ministre : « Dans les quartiers populaires, il s'affiche : Rémusat candidat républicain, mais dans les quartiers aristocratiques, c'est M. de Rémusat tout court »Lettre de Louise Milliet à son frère Paul, 28 avril 1873, publiée dans : Paul Milliet, Une Famille de républicains fouriéristes, les Milliet, t. II, Paris, Giard et Brière, 1915, .. Le républicain avancé Auguste Vacquerie a ainsi comparé Rémusat à la chauve-souris de la fable : « Et la candiature du ministre des affaires étrangères continuera d'être d'un côté l'affirmation de la République (circulaire Carnot, Martin) et de l'autre "la répudiation énergique des idées radicales" (circulaire Allou, Rousse, de Plœuc, etc.) Et le candidat officiel continuera d'être oiseau à Paris, souris à Versailles, chauve-souris partout »Auguste Vacquerie, « La commision de permanence », Le Rappel, 20 avril 1873, ..

Barodet, candidat des républicains radicaux vignette|Caricature de Barodet par Alfred Le Petit (Le Grelot, ).

Le , la majorité monarchiste de l'Assemblée nationale vote une loi supprimant la mairie centrale de Lyon et replaçant cette ville sous administration préfectorale, à l'image de Paris. Le maire de Lyon, le républicain avancé Désiré Barodet, apparaît dès lors comme la cible d'une des mesures antidémocratiques et réactionnaires prise par la majorité parlementaire avec la complaisance du gouvernement. Une éventuelle candidature de Barodet à Paris, initiée le par le journal Le Corsaire d'Édouard PortalisC.C., « Une protestation », Le Corsaire, 6 avril 1873, -2., est dès lors érigée en candidature de protestation et d'affirmation par les républicains radicaux. Ces derniers appartiennent encore, à l'Assemblée nationale, au groupe gambettiste de l'Union républicaine (UR), dont il ne feront scission que trois ans plus tard pour créer leur propre groupe, l'Extrême gauche.

L'initiative lancée par Le Corsaire est suivie, entre le 7 et le , par L'Avenir national de Peyrat, puis par Le Rappel de Vacquerie, et enfin par La République française de Gambetta. Encouragé par ce dernier, Barodet télégraphie son acceptation le Wartelle, .. Fidèle au principe de mandat impératif, il accepte également d'adopter le programme des radicaux, qui tient en trois points : « dissolution immédiate de l'Assemblée de Versailles » ; « intégrité absolue du suffrage universel » (que la majorité parlementaire envisage alors de restreindre en imposant une durée minimum de résidence, et qu'elle a bafoué en privant les citoyens de Lyon de leur maire) ; « convocation à bref délai d'une Assemblée constituante unique et souveraine » (en opposition au projet d'un parlement bicaméral comprenant un Sénat non élu au suffrage universel), qui aura pour missions d'amnistier les condamnés de la Commune et de lever l'état de siègeWartelle, -613..

Auparavant, d'autres candidatures avaient été envisagées au sein des républicains avancés. On avait notamment songé à Alexandre Ledru-Rollin mais, selon Gambetta, l'ancien ministre du Gouvernement provisoire de 1848 avait trop perdu de son prestige « dans les faubourgs » et n'aurait pour lui qu'« une fraction relativement médiocre du parti républicain »Mayeur, ..

Stoffel, candidat des monarchistes vignette|Portrait du colonel Stoffel par Étienne-Gabriel Bocourt (Le Monde illustré, ).

Malgré le soutien d'une partie des orléanistes à la candidature du comte de Rémusat, ancien ministre du roi Louis-Philippe, d'autres partisans de dynasties déchues, hostiles au ralliement de Thiers à la République, décident d'unir leurs efforts en faveur d'un candidat commun, quitte à favoriser ainsi une victoire de Barodet qui leur permettrait de démontrer que la République « conservatrice », promise par Thiers dans son message du , est illusoire car ouvrant la voix à la République radicale, voire à la Commune.

Le premier nom qui s'impose à cette coalition des légitimistes et des bonapartistes est celui du bourgeois légitimiste Jacques Libman, connu dans ces milieux pour avoir sauvé la chapelle expiatoire de la destruction pendant la Commune. Libman accepte cette investiture le Lettre de Libman à Adrien de Riancey, rédacteur en chef de La France nouvelle, 13 avril 1873, reproduite dans La France du 16 avril 1873, ., mais son manque de notoriété le pousse à s'effacer moins d'une semaine plus tard devant une personnalité royaliste plus connue, le nom de Jean-Jacques Weiss, chroniqueur politique du Paris-Journal, ayant été mis en avant par certains conservateursLettre de Libman au bureau de la réunion de la salle Herz, 19 avril 1873, reproduite dans La Liberté du 22 avril 1873, ..

Afin de permettre la désignation d'un candidat, Edmond Tarbé, directeur du Gaulois, organise une « réunion publique conservatrice » le à la salle Herz. Après avoir écouté un discours antirépublicain enflammé de Paul de Cassagnac, les monarchistes présents à cette réunion élisent un comité électoral conservateur, doté des pleins pouvoirs, auquel sont adjoints les directeurs des journaux sympathisants. Lors du vote, le nom du colonel Stoffel est particulièrement acclamé. Par conséquent, le comité, réuni au cours des jours suivants sous la présidence du duc de Bisaccia, décide d'investir cet officier.

Bonapartiste, le baron Stoffel s'est fait connaître à la fin du Second Empire en tant qu'attaché militaire à l'ambassade de France à Berlin et auteur de rapports clairvoyants dans lesquels il mettait en garde Napoléon III contre la puissance de l'armée prussienne. Ancien officier d'ordonnance de l'empereur, il avait été brutalement mis à la retraite d'office par Thiers le .

Cette troisième candidature, tardive, est loin de faire l'unanimité à droite. Ainsi, Le Figaro, par la plume de Saint-Genest, juge que la candidature Stoffel est compromettante pour les conservateurs car vouée à l'échec en raison d'un vote utile prévisible des partisans de l'ordre en faveur de Rémusat face au danger BarodetSaint-Genest, « À qui le soufflet ? », Le Figaro, 24 avril 1873, -2..

Autres candidats vignette|Affiche de Marcus Allart À côté de ces trois adversaires, d'autres personnes, dont un octogénaire nommé Roux, artiste peintre et ancien garde nationalMonprofit, ., et un habitant du Marais nommé Hippolyte SaladinMonprofit, -101., déclarent leur candidature en dehors de tout soutien de la part d'un comité ou d'un journal.

L'un de ces candidats fantaisistes est Marcus Allart, fils d'Hortense Allart et bonapartiste anticatholique, qui défend un programme plus radical que celui de BarodetMonprofit, -65..

Auteur d'un pamphlet intitulé Rémuset et Barodat et renvoyant dos-à-dos les deux concurrents républicains, le bonapartiste Jules Amigues fait afficher une déclaration appelant le peuple à s'abstenir plutôt que voter pour un candidat républicain qui ne reconnaît pas le principe de l'appel au peupleMonprofit, -130.. Si sa déclaration le présente comme un « candidat rare qui ne veut point qu'on le nomme », c'est uniquement pour contourner les règlements n'exemptant de timbre que les affiches des candidatsJules Amigues, Les Aveux d'un conspirateur bonapartiste, Paris, 1874, ..

Campagne vignette|Tract anonyme présentant les deux candidats républicains. La campagne démarre véritablement le , quand Barodet accepte de poser sa candidature.