Eileen Southern, née Eileen Stanza Jackson le à Minneapolis (Minnesota) et morte le à Port Charlotte (Floride), est une musicologue, chercheuse, autrice et enseignante américaine. Ses recherches portent sur l'histoire de la musique afro-américaine et de la musique de la Renaissance.
Après une jeunesse marquée par la musique, Eileen Jackson réalise des études en musicologie dans les universités de Chicago et de New York. Première étudiante noire à obtenir un doctorat dans cette discipline, elle choisit de se spécialiser dans la musique afro-américaine. Elle devient enseignante dans plusieurs universités, d'abord celles considérées comme historiquement noires, puis à l'université de la ville de New York et enfin à Harvard, et y milite pour qu'une meilleure place soit accordée à ce style, important dans l'histoire de la musique américaine. Elle écrit plusieurs ouvrages, le plus célèbre étant , dont la plupart sont considérés encore aujourd'hui comme des références. Dans le même temps, elle fonde avec son mari Joseph Southern une revue, , consacrée à l'étude de la musique noire.
Elle meurt en 2002 après avoir reçu de nombreuses distinctions, parmi lesquelles la . Selon plusieurs musicologues et historiens de la culture afro-américaine, son œuvre pose les bases de l'étude de la musique afro-américaine. D'ailleurs, plusieurs universitaires lui rendent hommage dans un recueil d'essais en 1992 et une exposition lui est consacrée en 2021 qui conclut un projet en sa mémoire fondé en 2018.
Biographie Jeunesse et études Eileen Stanza Jackson naît le à Minneapolis dans le Minnesota, de Walter Wade Jackson et Lilla Gibson Jackson.. Walter Wade Jackson est un chimiste diplômé de l'université Lincoln (en Pennsylvanie) en 1911 et de l'université de Brown, à Rhode Island, en 1912. Il enseigne dans plusieurs universités jusqu'en 1925, mais le racisme systémique en place à cette époque ne lui permet pas d'exercer dans les universités les plus prestigieuses, celles du Nord..
Elle grandit dans une famille attachée à la culture musicale : son père est violoniste., sa mère pianiste, et tous deux chantent dans un chœur religieux.. Les parents achètent un piano aux trois filles qui apprennent à en jouer et à chanter, un grand luxe pour une famille qu'elle décrit comme . Eileen Jackson donne son premier concert à l'âge de sept ans à Chicago en Illinois.. Son éducation, marquée par l'omniprésence de la musique, lui laisse d'ailleurs penser, selon ses dires, que . Ses parents divorcent, alors qu'elle est âgée de huit ans, et elle est chargée de s'occuper de ses deux jeunes sœurs, Elizabeth et Estella. La fratrie transitant entre Minneapolis et Sioux Falls au Dakota du Sud avec leur père avant de rejoindre leur mère à Chicago. Dans la maison de son père, à Sioux Falls, se succèdent des musiciens afro-américains voyageurs qu'il accueille, car aucun hôtel n'est prêt à leur louer une chambre ; parmi eux se trouve Louis Armstrong, dont la carrière commence à décoller. alt=Carte postale représentant un grand bâtiment en briques rouges aux multiples fenêtres.|gauche|vignette|La de Chicago. Eileen Jackson fréquente des écoles publiques de Minneapolis, de Sioux Falls et de Chicago.. Elle étudie notamment à la , où elle côtoie Nat King Cole et donne des cours de piano aux jeunes enfants. Ensuite, elle se lance dans un à l'université de Chicago, qu'elle obtient en 1940. En , elle poursuit avec un master dans la même université. Bien que son intérêt soit à l'origine dirigé vers le piano et la musique classique, sa thèse indique qu'elle souhaite se tourner vers l'étude de la musique afro-américaine. Elle réalise également des compléments d'études à l'université de Boston et à la Juilliard School qui enrichissent ses concerts.
En 1941, Eileen Jackson et Joseph Southern se rencontrent à la Prairie View A&M University. Le , Eileen se marie à Joseph, diplômé de l'université Lincoln et professeur d'administration des affaires.. Leur première fille naît en 1946 ; elle se nomme April Myra. En 1955, le couple adopte également un garçon, Edward Joseph, né en 1952.
Débuts dans l'enseignement alt=Photographie en couleurs d'un muret en brique où est inscrit le nom de l'université, sur lequel figurent plusieurs drapeaux aux couleurs des États-Unis, du Texas et de l'université.|vignette|Entrée de la , à Prairie View au Texas. Après avoir obtenu son master, elle commence une carrière dans l'enseignement, mais comme de nombreux diplômés afro-américains, elle est limitée par les lois ségrégationnistes, alors en vigueur aux États-Unis. Elle se tourne donc vers des universités historiquement noires et rejoint, en 1941, la à Prairie View (Texas) puis la en Louisiane. Elle enseigne, de même que son mari, dans plusieurs universités noires pendant huit à neuf ans et fait face au racisme de la société qui .
C'est durant cette période qu'elle décide d'entamer un doctorat sous la direction de Gustave Reese, après avoir lu l'un de ses ouvrages sur la musique de la Renaissance., motivée par le désir de comprendre ses écrits. Ainsi, elle revient à la musique classique pour son doctorat en musicologie qu'elle entame plusieurs années plus tard, en 1951. Refusée à Harvard car Afro-Américaine, elle postule à l'université de New York ; elle est acceptée et étudie sous la direction de Gustave Reese. Elle obtient son doctorat en 1961 après une thèse centrée, sur les conseils de Reese, sur l'étude du . Il lui faut trois ans pour transcrire l'intégralité du manuscrit, avant même de commencer l'analyse. Elle devient la première étudiante noire à obtenir un doctorat en musicologie. Elle en tire un livre intitulé et publié en .
En même temps que ses activités d'enseignante, elle continue à se produire en concert. Elle joue dans de nombreuses villes des États-Unis, principalement dans le Sud, ainsi que dans des universités et des YMCA. En 1951, elle participe avec sa mère à des actions missionnaires à Port-au-Prince, en Haïti, se produisant là aussi en concert.
Malgré son statut de femme afro-américaine qui la place face à une double discrimination, elle devient professeure en 1968 au de l'université de la ville de New York dans le Queens, où elle milite pour accorder une plus grande place à la musique afro-américaine.. Elle est ensuite engagée par le .. En , alors qu'elle enseigne au , le pasteur et icône du mouvement américain des droits civiques Martin Luther King est assassiné à Memphis au Tennessee. L'université cherche alors par tous les moyens à répondre aux manifestations et aux troubles causés par de nombreux étudiants qui souhaitent l'ouverture d'un département d'. L'administration fait alors pression sur Southern pour qu'elle prenne en charge ces cours, elle finit par accepter l'offre, se chargeant notamment des cours consacrés à la musique afro-américaine.
1968-1971 : premier ouvrage, alt=Photographie en couleurs montrant la façade d'un bâtiment en briques rouges, avec un clocher blanc, et trois grandes arcades au-dessus de l'entrée. Devant le bâtiment se trouve un large espace de pelouse.|gauche|vignette|Le en 2016. L'idée d'un cours consacré à la culture afro-américaine n'est pas très bien accueillie par certains de ses collègues musicologues, en particulier par un doctorant anglais, en provenance d'Oxford, qui affirme, lors d'une réunion, qu'il n'y aura , et poursuit en déclarant que la seule réussite musicale afro-américaine est le jazzLa phrase originale du doctorant est, selon Jessie Carney Smith : . Cette affirmation la blesse profondément ; elle se , furieuse , mais la remarque la pousse à lui donner tort. Elle commence à faire des recherches pour trouver des publications sur le sujet, et se rend compte que les ouvrages sur le sujet sont très réduits en nombre : de William Monroe Trotter, publié en 1878 ou de Maud Cuney Hare et d'Alain Locke en 1936. Elle décide alors de faire une étude complète des compositeurs afro-américains à travers l'histoire, qui constituera son cours, en allant cependant bien plus loin.
Elle réutilise une partie des recherches liées à sa thèse de doctorat, en les agrémentant de sources, essentiellement primaires, issues des bibliothèques universitaires, notamment celle de Philadelphie, mais aussi de la . Elle correspond également avec plusieurs musiciens afro-américains, avec qui elle réalise des entretiens, parmi lesquels Thomas Jefferson Anderson. Comme son mentor Gustave Reese dans ses ouvrages, Southern réalise un travail centré sur des informations tirées de données d'archive.
L'ouvrage est divisé en quatre parties : , , et . Il retrace l'histoire de la musique afro-américaine, des origines aux genres les plus actuels. L'étude débute avec les conséquences du commerce triangulaire, l'arrivée des esclaves et de leurs traditions culturelles depuis l'Afrique de l'Ouest jusqu'en Amérique, se poursuit par l'étude du negro spiritual, du gospel, jusqu'à l'apparition des genres modernes comme le rhythm and blues. Finalement, au contraire des paroles des détracteurs de la musique afro-américaine, seulement un cinquième de l'ouvrage est consacré au jazz et au blues.
Un collègue plus bienveillant que le doctorant anglais, impressionné par le travail réalisé, l'incite à publier ce travail sous forme de livre, en plus de s'en servir comme cours. La recherche d'un éditeur est cependant difficile. Le premier à qui elle s'adresse refuse catégoriquement la publication, jugeant l'ouvrage . Jan LaRue, l'un de ses mentors à l'université de New York, lui conseille de s'adresser à W. W. Norton & Company qui accepte finalement de publier son livre. Le représentant de la maison d'édition chargé de son ouvrage, David Hamilton, lui demande cependant d'effectuer des changements dans le livre. Southern indiquera plus tard qu'il l'a aidée à équilibrer le poids des différents genres de musique dans son œuvre, en donnant une plus grande place au jazz et au blues, l'autrice s'étant plutôt concentrée sur la musique classique. Finalement, l'ouvrage traite d'un large éventail de genres, du gospel au jazz, en passant par le . Des illustrations d'époque, programmes de théâtre, gravures et photographies agrémentent le livre, qui paraît en 1971 sous le titre de .. Southern se fixe un double objectif : son livre doit pouvoir informer toute personne désireuse d'en savoir plus sur la musique afro-américaine, mais aussi constituer une base de travail pour de futurs travaux de recherche sur le sujet.
L'œuvre est reconnue comme un ouvrage de référence et ses critiques sont globalement positives : écrit que le livre . Selon , . est ainsi, selon David Horn, . Pour Guthrie P. Ramsey Jr., la publication de l'ouvrage au début des années 1970, peu après une période qui a , a permis de et a . Toutefois, l'ethnomusicologue Charles Keil critique le manque d'interprétation, le livre décrivant selon lui . Il critique aussi l'absence de mention de la bibliographie ayant permis la rédaction de l'étude.
Le livre est un succès commercial, et Southern est invitée dans de nombreuses universités pour le présenter, notamment dans le Kansas et le Nebraska. Elle participe à plusieurs séances de dédicace et reçoit des lettres de la part de lecteurs enthousiastes, parfois eux-mêmes professeurs.
1971-1973 : deuxième ouvrage et création de la revue Peu après, en 1971 également, elle publie un nouvel ouvrage : , complémentaire à son premier livre, qui regroupe des récits et témoignages en lien avec la musique afro-américaine, remontant pour certains au . L'œuvre est décrite par David Horn comme , et sera rééditée en 1983.