La destruction de Friesoythe est un événement survenu le , lors de l'invasion de l'Allemagne par les Alliés occidentaux à la fin de la Seconde Guerre mondiale, au cours duquel des soldats canadiens rasent la petite ville de Friesoythe, en Basse-Saxe.

Le , le régiment des de la division blindée canadienne s'empare de Friesoythe. Le commandant du bataillon, très populaire auprès de ses hommes, est tué par un soldat allemand au cours des combats. Cependant, une rumeur selon laquelle il aurait en fait été tué par un civil se répand rapidement. Sur la base de cette rumeur, le major-général Christopher Vokes (commandant la division) ordonne la destruction complète de la ville en représailles. Aucun habitant n'est tué lors de cette destruction, puisque ceux-ci sont expulsés par les Canadiens. Une vingtaine de civils sont cependant tués les 13 et au cours des combats entre les Alliés et les Allemands. Après la destruction de Friesoythe, les ruines de la ville sont utilisées pour combler les cratères des routes des environs et les rendre praticables pour les chars canadiens.

Les événements de Friesoythe ne sont pas un cas unique au cours de la campagne d'Allemagne. Dans un contexte de frustration face à la résistance acharnée des Allemands, et de découverte des camps de concentration, les troupes alliées enfreignent de plus en plus les lois de la guerre au cours des derniers mois du conflit. Les mêmes hommes ayant rasé Friesoythe avaient déjà rasé Sögel quelques jours plus tôt, tandis que des troupes américaines et françaises se livrent également à des destructions méthodiques au même moment. Le cas de Friesoythe est cependant le plus significatif puisqu'il s'agit d'une ville de plus de avant la guerre.

La destruction de Friesoythe n'attire pas d'attention officielle et est à peine évoquée par l'histoire officielle de l'armée canadienne. Charles Stacey, l'historien officiel de l'armée canadienne pendant la Seconde Guerre mondiale (présent à Friesoythe le ) qualifie cependant de crime de guerre la destruction de la ville dans ses mémoires publiés en 1982. Trois ans plus tard, Christopher Vokes dit dans ses propres mémoires qu'il n'a .

La destruction de Friesoythe fait écho à une vision d'un habitant de la ville, Theodor Caspar Wreesmann, considéré dans la mémoire collective d'après-guerre comme un voyant prophétique qui aurait permis de sauver des habitants en les exhortant à fuir avant que la ville soit réduite en ruines.

Contexte

Tactiques alliées face à la résistance des civils alt=Carte montrant les différents axes de progressions des Alliés en Allemagne, indiqués par des flèches.|gauche|vignette|Invasion de l'Allemagne par les Alliés, entre mars et . Friesoythe est située à au nord d'Osnabrück et à à l'ouest de Brême. En , les Alliés occidentaux atteignent la frontière occidentale de l'Allemagne et, à la fin du mois d'octobre, ils réussissent à s'emparer d'Aix-la-Chapelle, la première grande ville allemande à tomber entre leurs mains. Au cours des six mois suivants, ils conquièrent une grande partie de l'ouest du pays. En novembre, le Grand quartier général des forces expéditionnaires alliées (ou SHAEF, pour ) déclare publiquement que les forces des Alliés occidentaux respecteront strictement le droit international en ce qui concerne le traitement des civils lors de leur avancée en Allemagne. Toutefois, un manuel du SHAEF intitulé (Combattre la guérilla) indique que, dans certaines circonstances, les commandants peuvent prendre des contre les civils pour répondre rapidement aux attaques de guérilla (dans un contexte de propagande allemande autour du réseau Werwolf), bien que cela soit contraire aux conventions de La Haye.

La fréquence et la nature des actions de représailles varient selon les contingents nationaux au sein des forces alliées. Conformément à la politique du SHAEF, les forces de l'armée américaine détruisent à plusieurs reprises des bâtiments allemands, parfois des villages entiers, et prennent diverses autres mesures à l'encontre des civils allemands. Les troupes françaises adoptent une approche similaire à celle des Américains, quoique plus rigoureuse. Les commandants britanniques quant à eux désapprouvent globalement les représailles contre les civils et les troupes britanniques en exercent donc peu.

alt=Photo noir et blanc montrant deux hommes en uniforme en train de discuter entre des maisons, près d'un véhicule blindé.|gauche|vignette|Le brigadier Robert Moncel (à gauche) et le major-général Christopher Vokes, à Sögel, en .

Les troupes canadiennes sont un cas à part. La armée de ce pays sert au sein du groupe d'armées du Royaume-Uni, majoritairement composé d'unités britanniques, mais exerce plus de représailles contre les civils que leurs homologues européens. La division blindée canadienne et son commandant Christopher Vokes se distinguent particulièrement par le nombre d'actions menées contre des biens civils allemands. Vokes juge en effet ce type de destruction comme le meilleur moyen de répondre à la résistance.

Sur le front de l'Est, les Soviétiques se montrent globalement bien plus violents que les Alliés occidentaux : le réseau de guérilla Werwolf est censé être avant tout dirigé contre eux, aussi les forces de l'Armée rouge n'hésitent-elles pas à tuer ou emprisonner un grand nombre de civils et à détruire des biens.

Attitudes alliées à l'égard des Allemands et accroissement de la violence alt=Photo noir et blanc montrant des soldats, de dos, marchant dans une rue entourée de bâtiments en ruine et éventrés.|vignette|Soldats américains de la division d'infanterie progressant à travers les ruines de Nuremberg, le . Dans les rangs des soldats alliés, la résistance acharnée des Allemands pour une cause manifestement sans espoir suscite la frustration et la colère face aux pertes qu'ils infligent alors que la guerre est largement perçue comme presque terminée. Le sentiment général qu'un traitement sévère, voire impitoyable, des militaires et des civils allemands est justifié se répand donc chez les soldats alliés. De plus, les Britanniques atteignent le des camps de concentration, dont celui de Bergen-Belsen, où ils trouvent des détenus réduits au cannibalisme. L'historien écrit que chez les troupes du Royaume-Uni.

À cause de tous ces facteurs, l'attitude alliée se durcit à l'encontre des civils allemands. Un officier américain écrit : . Le général américain George Patton écrit pour sa part dans son journal : . Lorsqu'un tireur embusqué tire sur l'un des officiers de Patton, celui-ci ordonne de brûler plusieurs maisons allemandes. Lorsque le commandant de la division blindée américaine, Maurice Rose, est tué au combat à à l'intérieur de l'Allemagne le , plusieurs villages sont rasés par ses troupes en colère, les Allemands blessés déjà capturés sont abattus sur place et au moins 45 sont exécutés après s'être rendus plus tard. Un officier d'artillerie américain écrit à ses proches en avril que .

alt=Photo noir et blanc de deux petits véhicules à chenille transportant des soldats au milieu de maisons en ruine.|gauche|vignette|Des chenillettes d'infanterie britanniques Bren-Carrier traversant les ruines de Massendorf, un hameau de Spalt, le .

Au moins un bataillon britannique refuse de faire des prisonniers de la Waffen-SS ; il exécute systématiquement ceux qui se rendent : un officier de ce bataillon blâme la brutalité des SS tandis qu'un autre commandant de bataillon britannique résume l'attitude d'aversion au risque au sein de son unité : . Un caporal britannique exprime le sentiment général d'incompréhension des troupes alliées en écrivant : Certaines divisions alliées subissent en effet des pertes jusqu'à la mi-avril, alors que l'issue de la guerre ne fait déjà plus aucun doute. Pour l'historien Max Hastings, .

Destruction de Sögel alt=Photo colorisée montrant au premier plan un homme en uniforme, blessé, la veste ouverte, accompagné d'un homme portant un fusil d'assaut. Derrière eux, dans la rue d'un village, on voit de la fumée et un char d'assaut.|vignette|Le soldat Forrest Francis Thompson, une estafette attaché à la ambulance de campagne canadienne, escorte un sous-officier parachutiste de la Luftwaffe blessé et capturé à Sögel le . Thompson est armé d'un StG 44 capturé. À l'arrière-plan, des chars de la division blindée canadienne (photo colorisée à partir d'un original noir et blanc). À la mi-, les Alliés occidentaux se préparent à traverser le Rhin dans le cadre de l'opération Plunder. L'histoire officielle de l'armée canadienne décrit une atmosphère optimiste, car la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe est proche. Au début du mois d'avril, la division blindée canadienne, qui fait partie du corps canadien, quitte l'est des Pays-Bas à la suite du succès de l'opération Plunder. Le , les , qui font partie (avec les régiments et .) de la brigade d'infanterie canadienne, l'une des deux brigades de la division, traversent l'Ems et s'emparent de la ville de Meppen, ne subissant qu'une seule perte. Ils trouvent en face d'eux des jeunes de avec moins de huit semaines d'expérience militaire et en capturent plusieurs.

La division avance encore de jusqu'à Sögel, que le capture le . Le lendemain, elle repousse plusieurs contre-attaques allemandes avant que la ville ne soit déclarée libérée. Certains civils allemands se seraient joints aux combats et auraient tué plusieurs soldats canadiens. Christopher Vokes, estimant que les civils devaient recevoir une leçon, ordonne la destruction du centre de la ville, ce qui est fait à l'aide de plusieurs camions de dynamite. Les ruines sont ensuite utilisées pour combler les routes et les rendre praticables pour les chars. Vokes est alors conscient que ces actions violent les et prend soin de ne pas donner d'instructions écrites. La deuxième convention de La Haye de 1907 stipule en effet qu'.. Les soldats de sa division commencent alors à surnommer Vokes .

L'histoire officielle de l'armée canadienne n'omet pas cet incident :

Friesoythe

Capture de la ville alt=Photo en noir et blanc montrant une rue dans une ville, bordée par des maisons, avec des chars sur la route. Les bâtiments sont en bon état malgré quelques impacts..|vignette|Les chars de la division blindée canadienne entrent dans Friesoythe après la conquête de la ville.

L'avance canadienne se poursuit après Sögel à travers la plaine de Westphalie, atteignant les abords de Friesoythe, un carrefour stratégique, le . En ce début de printemps 1945, le sol est détrempé et les véhicules lourds ne peuvent circuler en dehors des routes principales : Friesoythe, à à l'ouest d'Oldenbourg, sur la rivière , devient un goulot d'étranglement potentiel. Si les Allemands parviennent à la tenir, le gros des Canadiens ne pourra pas poursuivre l'avancée dans le territoire allemand. Plusieurs centaines de soldats du bataillon Raabe de la division parachutiste allemande équipés de canons antichars défendent Friesoythe ; certains sont très jeunes. Ils sont secondés par des troupes paramilitaires de l'organisation Todt. Malgré des négociations avec les forces armées allemandes, les autorités locales ne peuvent empêcher que leur ville soit défendue et donc théâtre de combats (une décision prise à la mi-). Le commandant allemand sur place est décrit comme un jeune fanatique croyant en la victoire finale nazie et voulant faire de la ville une tête de pont.