L'expression curés rouges, prêtres rouges ou prêtres-philosophes est un terme historiographique moderne, qui désigne les prêtres catholiques qui ont soutenu dans une mesure plus ou moins large la Révolution française (1789-1799). La formule « curés rouges » apparait en 1901 sous la plume de Gilbert BrégailGilbert Brégail (1869-1955) : instituteur dans le Gers, puis professeur au lycée d'Auch, il préside la Société archéologique du Gers de 1935 à 1954. et est ensuite reprise par Edmond CampagnacRéférences BNF.. Elle est anachronique, car la couleur rouge, qui connote les mouvements socialistes depuis 1848, ne connote pas les partisans de la Révolution française, désignés comme « Bleus » à l'époque des guerres civiles (1793-1799), par opposition aux « Blancs ». C'est pourquoi un historien récent propose la formulation de « prêtres-philosophes » pour désigner ce groupe, qui est un terme utilisé à l'époque pour désigner ces prêtres.
Parmi les principaux membres de ce groupe, on peut citer l'abbé Sieyès et l'abbé Grégoire ou Jacques Roux (1752-1794), qui se suicide en prison, alors qu'il a été incarcéré sur ordre du Comité de salut public dirigé par Robespierre, mais ils ont été beaucoup plus nombreux : notamment tous les prêtres qui ont prêté le serment constitutionnel à partir de 1791, les prêtres jureurs (par opposition aux « prêtres réfractaires »). Un certain nombre de prêtres font partie des extrémistes à l'époque de la Terreur.
Souvent issus du bas-clergé (curés et vicaires de paroisse), ils forment un groupe important au sein de l'Église catholique en France au début de la Révolution et soutiennent le gallicanisme, c'est-à-dire l'autonomie voire l'indépendance, en fonction des nuances, de l'Église catholique en France vis-à-vis du pape. Ils sont opposés aux privilèges du haut-clergé et de la noblesse, au pape, au célibat ecclésiastique et à l'intolérance religieuse. Si un certain nombre d'entre eux se défroque, souvent mais pas exclusivement en relation avec la critique du célibat ecclésiastique, une petite minorité entreprend quant à elle des actions de déchristianisation.
Terminologie L'expression « curés rouges » est utilisée pour la première fois en par Gilbert Brégail. Elle est reprise par Edmond Campagnac en 1913.
Elle est reprise par des historiens universitaires, comme Albert Mathiez, Albert Soboul (historien marxiste) et le père Bernard Plongeron de l'Institut catholique de Paris, spécialiste de l'Église constitutionnelle.
Le terme « curés rouges » étant un anachronisme, il est critiqué par Annie Geffroy, James C. Scott et Serge Bianchi, qui ne remettent pourtant pas en question l'existence de ce groupe de clercs. Serge Bianchi propose d'utiliser le terme , qui est contemporain et ne comporte pas le même problème historique d'utilisation.
Histoire
L'Église catholique en France avant la crise de 1788 vignette|Cahier de doléances de Saint-Louis, Sénégal, 1789
Le catholicisme est religion d'État.
L'Église catholique en France est profondément divisée en plusieurs factions, à la veille de la Révolution française. De manière générale, les évêques et les abbés forment un groupe social important, riche et proche du pouvoir, bénéficiant de privilèges fiscaux, économiques, judiciaires et de propriété. Les prêtres, particulièrement les prêtres de campagne ou de petites et moyennes villes sont quant à eux généralement bien plus intégrés dans les conditions de vie de leurs paroissiens, le Tiers état. Ils forment alors un groupe nombreux au sein de l'Église catholique en France et une partie importante de ces prêtres est formée intellectuellement, ayant accès aux écrits des Lumières, à l'Encyclopédie et, pour la plupart d'entre eux, à Jean-Jacques Rousseau. La plupart de ces prêtres, moines et responsables religieux sont très critiques de plusieurs points, comme le célibat ecclésiastique, qui pousse un certain nombre d'entre eux à quitter les ordres en se mariant, ou le fait que l'Église catholique soit soumise au pape, perçu comme l'allié des contre-révolutionnaires. Ils soutiennent donc généralement le gallicanisme. Jean-Jacques Rousseau est particulièrement important dans la formation de ces prêtres, il défend une Église chrétienne débarrassée des , le retour à l'interdiction apostolique de la guerre sainte et s'exprime de la sorte:
Des États généraux aux débuts de l'Assemblée nationale constituante (janvier-juillet 1789) Convocation des Etats généraux En 1788, après avoir fait plusieurs tentatives pour résoudre la crise financière du royaume, Louis XVI se résout à convoquer les États généraux, ce qui n'a pas eu lieu depuis 1614. La convocation est lancée en .
Les États généraux sont une assemblée exceptionnelle réunissant des députés des trois ordres du royaume : le clergé, la noblesse et le Tiers état. Les membres du clergé et de la noblesse doivent se réunir au chef-lieu de bailliage pour élire un député pour chacun. Pour le Tiers Etat, chaque paroisse doit élire un délégué, puis ces délégués, réunis au chef-lieu, doivent élire deux députés (principe du « doublement du Tiers », innovation de 1789). Les élections doivent être accompagnées, dans chaque paroisse et au chef-lieu de bailliage, de la rédaction de cahiers de doléances, que les députés devront apporter à Versailles.
Rédaction des cahiers de doléances
Les prêtres sont centraux dans la rédaction des cahiers de doléance dans leur paroisse car ils sont souvent les seuls à savoir bien lire et écrire, et qu'ils s'occupent des registres paroissiaux (baptêmes, mariages, sépultures).
Ils participent aussi à la rédaction des cahiers de doléance du clergé, leur propre ordre, où ils sont très majoritaires. Ainsi, on peut lire des revendications proches de celles du Tiers état dans leurs cahiers de doléances, comme dans celui de ForcalquierCahier des doléances du clergé séculier et régulier de la sénéchaussée de Forcalquier, http://www.archives04.fr/depot_ad04v3/articles/351/cahiers-de-doleances_doc.pdf:avoir égard dans la distribution des bénéfices et autres grâces ecclésiastiques, au service et au mérite plutôt qu'à la naissance. [...] Nous solliciterons l'adoucissement des impôts qui pèsent sur le pauvre peuple, celui du cuir, des droits inouïs et ruineux des domaines, des contrôles. [...] Un des besoins les plus pressants du Royaume, c'est la réformation de la justice, pour le civil et le criminel. [...] Les prêtres, les pasteurs, sont les pères des pauvres. Leur triste état mérite une place dans le cahier. Le journalier laborieux à qui le travail ne suffit pas, la pauvre veuve chargée d'enfants, n'ont de ressources que dans la charité de leurs pasteurs. Nos députés seront nos interprètes, et obtiendront, pour les infortunés, l'adoucissement de toutes charges. [...] D'abolir l'usage des lettres de cachet et de lever celles qui ont été données par le passé.vignette|Le serment du jeu de paume de Jacques-Louis David, représentant au centre, au premier plan, le prêtre Henri Grégoire, le moine chartreux Dom Gerle et le pasteur protestant Rabaut-Saint-Étienne en train de s'enlacerLe Serment du Jeu de Paume de David : étude d’un chef-d’œuvre, Connaissance des Arts, par Valérie Bougault le 13.07.2020, https://www.connaissancedesarts.com/arts-expositions/le-serment-du-jeu-de-paume-de-david-etude-dun-chef-doeuvre-11142980/.
Les élections des députés du clergé Les curés et vicaires (le bas-clergé) sont favorisés par le mode d'élection. Le clergé doit élire 296 députés.
Au terme du processus électoral, 47 évêques sur 130 sont élus, mais les prêtres et vicaires sont beaucoup plus nombreux, avec 208 élus (70 % des 296). Ce sont pour la plupart des prêtres critiques des privilèges de l'ordre.
On trouve aussi des prêtres élus comme députés du Tiers état, notamment l'abbé Sieyès, auteur de Qu'est-ce que le Tiers état ? et Essai sur les privilèges, une des figures centrales de la première partie de la Révolution française, élu par le Tiers état directement.
Le conflit entre les États généraux et le roi (5 mai-9 juillet 1789) Les députés du clergé se retrouvent aux États généraux, ils sont 114 contre 133 à demander le vote par tête et le ralliement du clergé au Tiers état que l'abbé Sieyès propose, soit un petit peu moins de la moitié. Puisque la motion est rejetée dans un premier temps, 19 d'entre eux rejoignent le Tiers état à partir du . vignette|Portrait de l'abbé Grégoire par Pierre Joseph Célestin François (1800), musée Lorrain, Nancy. Le père René Lecesve de Saint Triaire, le père David Pierre Ballard de Poiré et le père Jacques Jallet de Chérigné, trois prêtres poitevinsChroniques d'archives dans la Vienne, LNR, 20/06/21
https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/chroniques-d-archives-le-jeu-de-paume-en-valait-la-chandelle, sont les premiers à se rallier au Tiers état en déclarant venir . L'abbé Grégoire les suit rapidement. Le , le clergé relance la motion, et celle-ci est acceptée par 149 voix sur 296, ce qui donne la majorité aux députés contestataires et leur permet de se proclamer Assemblée nationale. Le , de nombreux prêtres participent au Serment du jeu de paume.
Débuts de l'Assemblée nationale constituante (juillet 1789) Le , Louis XVI reconnaît l'Assemblée nationale proclamée par les députés du Tiers État et quelques autres comme Assemblée nationale constituante, chargée de donner une constitution à la France (promulguée seulement en ).
Le , a lieu la prise de la Bastille par le peuple parisien, en partie animé par Claude Fauchet, un clerc ouvertement révolutionnaire.
C'est l'abbé Grégoire qui préside à ce moment l'Assemblée nationale constituante durant une séance de soixante-deux heures. Il y prononce un discours dirigé contre les ennemis de la Nation14 juillet 1789 sur herodote.net.
Dans les jours suivants, il propose l'abolition du droit d'aînesse, puis propose l'abolition de tous les privilèges et l'abandon du suffrage censitaire au profit du suffrage universel masculin ; sur ce dernier point, il n'est soutenu que par Maximilien de Robespierre et sa motion est rejetée..
Monarchie constitutionnelle Dans Paris même, le clergé révolutionnaire est influent, particulièrement dans les ordres religieux comme les augustins, les chartreux, les dominicains ou les carmes. Ainsi, le père François-Valentin Mulot, un augustin, siège à la Commune de Paris (1789). Les chartreux et les carmes bénissent les drapeaux tricolores et les dominicains participent à la fondation des clubs révolutionnaires comme le Club des jacobins et le Club breton. Autour de Paris, comme à Melun, d'autres prêtres agissent en soutien à la Révolution française, comme le père Romain Pichonnier d'Andrezel, qui y fonde une succursale de la Société des amis de la constitution (Club des jacobins) ; dans un discours à Caen prononcé en 1791, il s'exprime de la sorte :
vignette|Pourcentage de prêtres jureurs par département en 1791. Le père Romain Pichonnier est un exemple marquant de curé rouge ; dès début 1789, il demande l'élection des prêtres par les fidèles et des évêques par les prêtres ; il reste fidèle aux Jacobins jusqu'à sa mort de maladie, en 1792, se plaint de la lenteur à la fois du procès de Louis XVI et de la fabrication de piques. Malgré l'implication de la région parisienne, de nombreux prêtres contestataires de campagne ou de petites et moyennes villes viennent de tout le territoire français. On trouve parmi eux le député Dom Gerle, prieur de la Chartreuse de Port-Sainte-Marie, qui se défroque et quitte la vie monastique plus tard, en raison de ses opinions mystiques extrêmes ou Euloge Schneider, un prêtre franciscain allemand traducteur de Jean Chrysostome, acquis à la Révolution française, animant un journal radical appelé Argos et accusateur public du Tribunal criminel de Strasbourg, qui se défroque aussi pour se marier, témoignant de l'opposition assez fréquemment partagée par les curés rouges face au célibat ecclésiastique.