Selon les Anciens Égyptiens, la composition de l'être humain dépasse la simple dualité entre le corps et l'âme. Chaque individu compte en lui une dizaine de composantes matérielles et immatérielles qui l'intègrent dans la sphère terrestre du sensible et dans la sphère impalpable des dieux et ancêtres. Après la mort, grâce à ses composantes éthérées, l'individu peut espérer une survie posthume dans la tombe et une existence immortelle auprès des puissances surnaturelles qui règlent les phénomènes cosmiques. La conservation du souffle de vie (ânkh) est cependant conditionnée par le respect, la vie durant, des principes de la Maât (Vérité-Justice-Ordre) et par la maîtrise efficace de la magie-Heka. Cette dernière est à la fois une puissance intérieure et un savoir livresque qui permettent aux humains de s'assimiler aux dieux.

Les Égyptiens n'ont pas établi de liste canonique des différentes composantes de l'être. De plus, ils n'ont guère disserté à leurs propos pour les définir. Les textes funéraires fourmillent cependant d'allusions à leur sujet et leur analyse minutieuse permet aux égyptologues de les appréhender d'un point de vue scientifique. Pour un Égyptien, il est primordial de conserver l'intégrité de l'être après la mort, ce qui explique les rites de la momification et de l'ouverture de la bouche effectués sur le défunt.

Le corps physique, soumis à la décrépitude de la vieillesse, est rendu inaltérable après la mort par le processus de la momification. Le terme djet désigne le corps mais aussi ses représentations en images peintes ou sculptées. Le cœur (haty et ib) est le siège de la personnalité, de la mémoire et de la conscience. Cet organe est symboliquement évalué à l'aune de la maât sur la balance du tribunal d'Osiris. Le ren est le nom, une partie primordiale de l'être. Sans nom, il n'y a plus d'être. L'effacement du nom est un grand châtiment qui condamne magiquement les criminels à la damnation et à l'oubli. Le ka est l'énergie vitale et un double spirituel qui naît en même temps que l'humain. Le ka survit dans la tombe après la mort grâce au culte funéraire et aux livraisons d'offrandes alimentaires. Le ba, improprement traduit par âme, est un principe spirituel qui prend son envol à la mort du défunt. Cette composante représente l'énergie de déplacement, de dialogue et de transformation inhérente à chaque individu. Le shout ou khaïbit est l'ombre. Un défunt n'est complet que s'il dispose d'elle à l'instar de son ba. Enfin, plus qu'une composante, lakh est un état d'être, celui du mort Bienheureux qui a atteint le statut de puissance spirituelle supérieure, lumineuse et efficace.

Notion de personne

L'Homme égyptien left|vignette|alt=photo d'une statuette|Statuette d'une âme-Ba sous la forme d'un oiseau à tête humaine couronnée d'un disque solaire (Musée d'Art du comté de Los Angeles).

Civilisation disparue, l'Égypte antique n'est plus accessible que par ses écrits hiéroglyphiques et par les fouilles archéologiques de ses antiques cités et nécropoles. D'après les données recueillies, essentiellement funéraires, la composition de l'homme ne se réduit pas à la polarité âme-corpsPour de nombreuses ethnies africaines, amérindiennes ou polynésiennes contemporaines, rien n'est plus étranger que la simple opposition entre le corps et l'âme. Sur le continent africain, les représentations traditionnelles de la personne sont très diverses. Selon les peuplades abordées, la personne serait constituée de trois à huit composantes. Chez les Douala et les Ewondo du Cameroun, l'homme est constitué du corps, du cœur, du souffle et de l'ombre, soit quatre éléments. Pour les Yoruba du Nigéria, l'homme comporte des éléments matériels (corps, ombre, intérieur du corps), des éléments immatériels périssables (esprit, intelligence) et des éléments immatériels impérissables : le cœur, le souffle divin et l’olori « le seigneur de la tête », ce dernier se réincarnant dans un descendant. Soit huit éléments (). D'une manière très générale, la personne africaine se caractérise par la multiplicité de ses composantes. Ce fait peut entraîner des problèmes de disharmonie, de dispersion et de manque d'unité. Ces éléments sont constamment en équilibre instable et, par conséquent, très sensible aux attaques extérieures que sont par exemple le mauvais œil et l'envoûtement. Cette capacité de se scinder peut cependant aussi être un avantage comme lorsqu'un individu, éloigné de sa famille, apparaît à ses proches grâce à son « double » (humain ou animal) lors d'un rêve ou d'un voyage mystique. Cette capacité de dédoublement peut malheureusement aussi se révéler très néfaste comme lorsqu'une apparition vise à nuire à autrui dans un but criminel. Les dangers sont multiples et les ennemis nombreux. Outre les mauvais sorciers, s'ajoutent les ancêtres en colère, les génies errants, les morts dangereux, les dieux courroucés, etc. Ces attaques invisibles nécessitent des protections appropriées. Une victime peut ainsi approcher un devin afin de démasquer le mauvais sorcier pour le punir ou, à défaut, de s'en prémunir par des objets et des amulettes chargés de bonne magie. Si le mal est fait, une guérison est possible. Des rites religieux permettent ainsi de rétablir l'harmonie entre les différentes composantes de la personnalité. D'autres cérémoniels permettent d'invoquer les puissances divines afin de renforcer la personne, d'autres encore permettent un contact avec des forces divines susceptibles de combattre les forces occultes. Par ses composants, l'individu africain est intégré dans un réseau très complexe de dépendances. Il participe à un lignage de vivants et d'ancêtres défunts ; par un jumeau invisible, il peut être attaché à un lieu dans la brousse ; son essence intime peut se manifester dans son ombre, une plante ou un animal sacré. L'individu fusionne ainsi avec le présent et le passé, avec le visible et l'invisible, le naturel et le surnaturel ().. L'individu égyptien s'inscrit dans son environnement par un réseau complexe de composantes matérielles et immatérielles. Ces différents aspects de la personnalité sont autant de moyens de communication qui tissent des liens entre le monde sensible (terre) et le monde invisible (ciel et inframonde) ; entre le monde palpable des humains et le monde mythique des dieux et défunts.. Aucun Égyptien n'a songé à disserter sur les composantes humaines dans un traité moral. Aussi, pour les égyptologues, l'approche de l'analyse égyptienne sur l'Homme n'est possible que par la lecture attentive et comparée des corpus religieux que sont les Textes des pyramides, les Textes des sarcophages et le Livre des Morts. Les concepts du ba et du ka sont les plus connus. Dans les balbutiements de l'égyptologie, les traductions « âme » et « double » étaient courantes sans pour autant strictement définir ces deux composantes antiques. Depuis les années 1950, de nombreuses études ont permis de mieux les cerner..

La civilisation égyptienne s'étale sur près de trente-cinq siècles, depuis la fin de la Préhistoire et jusqu'aux débuts de l'ère chrétienne. Durant cette très longue période, la pensée religieuse n'a pas été statique et a connu de nombreuses inflexions et reformulations. La réforme amarnienne (ou atonienne) menée par le pharaon Akhenaton est la plus fameuse. D'autres, sans doute moins spectaculaires mais tout aussi fondamentales, ont posé leurs jalons comme l'introduction des cultes solaires et osiriens, la prédominance amonienne, la diabolisation séthienne, etc. Les aspects de la personnalité individuelle ont eux aussi connu des redéfinitions. Dans les premiers temps de l'Ancien Empire, le ka tient une place essentielle dans la survie post-mortem des élites. Après l'effondrement de la toute-puissance royale sous la Première Période intermédiaire, la composante du ba, d'abord réservée aux dieux et à pharaon, se diffuse dans le milieu des courtisans. Au Nouvel Empire, la thématique du ba et de ses voyages mystiques tient une place de choix. Durant la période gréco-romaine, les concepts immatériels du ka et du ba ont pratiquement été abandonnés au profit du Nom et de l'Ombre, ..

Énumération des composantes vignette|alt=illustration colorée|Sortie de l'âme-Ba et de l'Ombre hors de la Tombe. Papyrus de Neferoubenef, Musée du Louvre. La littérature et les liturgies funéraires sont les textes où s'expriment le plus communément les aspects et les composantes de la personne. Dans la mort, les différentes composantes se dissocient et le rituel funéraire vise à les rassembler afin d'assurer leur survie et immortalité. Outre le ba et le ka, les sources égyptiennes mentionnent le corps, le nom, le cœur, l'ombre et l'akh..

À partir de la période ramesside, apparaît dans l'iconographie des tombes et sarcophages une scène où le défunt est en adoration devant les quatre enfants d'Horus. Sous l'apparence de dieux anthropomorphes, ils viennent à lui et, de leurs mains, il reçoit son cœur, son ba, son ka et son corps momifié. En guise d'exemple, dans la tombe thébaine du maire Amenemhat (TT163) Amset apporte le cœur, Hâpi le ba, Douamoutef le ka et Kébehsénouf la momie.. Plus tôt, sous la , dans la tombe du percepteur Amenemhat (TT82), quatorze composantes sont présentées ; le ba, le cœur, l'akh, la dépouille, l'ombre, la stèle-aha, la tombe, le destin-shaï, la durée de vie-ahaou, la naissance-meskhenet, la dalle d'offrandes-aba, le développement-renenet, le dieu façonneur personnel-Khénémou et les formes d'apparition-khépérou,.. À la Basse époque, une formule visant à reconstituer la personnalité du défunt est très fréquemment inscrite sur les sarcophages au niveau de la poitrine. Huit composantes sont énumérées ; le ba, le cœur-ib, le cœur-haty, le corps-djet, le ka, la dépouille (cadavre), l'ombre et la momieCe texte est le chapitre 191 du Livre des Morts, cf. pour une autre traduction francophone. :

Place de l'humanité dans l'Univers

Genre humain

vignette|alt=illustration colorée|Naissance du Soleil hors du Noun. Illustration du Livre des Morts du défunt Anhai (British Museum).

Les anciens Égyptiens ont élaboré plusieurs mythes de la création du Monde mais aucun ne place l'humanité au centre du processus. Dans ces récits, l'accent est mis sur l'instant primordial où le dieu créateur sort de sa léthargie et prend conscience de lui-même. Après s'être manifesté hors du Noun, l'océan chaotique des origines, le démiurge engendre les dieux et les hommes puis organise le monde selon ses plansPour une synthèse générale des mythes cosmogoniques égyptiens (présentation et traduction), lire : .. Dans ce cadre, l'idée d'un premier couple humain est totalement étrangère et on ne rencontre pas d'équivalent au couple biblique d'Adam et Ève tel qu'il se présente dans le Livre de la Genèse (). Les humains ne sont pas considérés selon leur individualité mais comme une espèce qui, comme tant d'autres, doit s'insérer dans le cosmos.:

Il n'en reste pas moins qu'une place particulière a été assignée à l'humanité en tant qu'être doué des facultés de raisonner et de s'exprimer. Le couple « hommes-dieux » est souvent mentionné et placé en tête dans les énumérations des êtres vivants. Le terme remeth désigne communément les « hommes » et le terme netjerou les « dieux » et selon une tradition cosmologique, les hommes ont même été créés avant les dieuxLe récit de la création de l'humanité se base sur un jeu de mots théologique et fait naître l'humanité-reneth des larmes-remyt du dieu Horus-Rê (cf. et ). :