Élisabeth Schmitz, née le à Hanau et morte le à Offenbach-sur-le-Main, est une enseignante allemande, issue des rangs de l'Église confessante et membre de la résistante intérieure au nazisme.
Elle s'est particulièrement illustrée par son mémorandum Sur la situation des non-aryens allemands, dans lequel elle prédit avec justesse dès 1935 le sort funeste des Juifs en Allemagne sous le régime nazi mais ses tentatives d’inciter l’Église protestante et particulièrement l’Église confessante à résister au nazisme et à s'opposer à la persécution des Juifs restent sans lendemain.
Restés longtemps méconnus, son engagement contre le nazisme et son action en faveur des juifs lui valent d'être honorée du titre de Juste parmi les nations à titre posthume en 2011.
Biographie
Famille et formation Elisabeth Schmitz, née le à Hanau, est la plus jeune des trois filles d'August Schmitz (1849-1943), professeur à la de Hanau, et de Clara Marie Bach (1854-1929). Elle fréquente la de Francfort-sur-le-Main jusqu'à l'obtention de son Abitur en 1914. Elle étudie ensuite l'histoire, la germanistique et la théologie à l'Université de Bonn et, à partir de 1915, à l'Université Friedrich Wilhelm de Berlin. Parmi ses professeurs figurent les historiens Adolf von Harnack et Friedrich Meinecke. En 1920, elle obtient son doctorat, sous la direction de Friedrich Meinecke avec une thèse sur Edwin von Manteuffel et termine ses études en 1921 avec le premier examen d'État à Berlin. Elle fait des études supplémentaires à la faculté de théologie, mais tout au long de sa vie, elle se considère comme une historienne et non comme théologienne.
Enseignement Après avoir terminé son stage d'études supérieures, Elisabeth Schmitz enseigne pendant six ans la religion, l'histoire et l'allemand dans diverses écoles de filles de Berlin dans le cadre de contrats temporaires.
Le , elle est nommée à un poste stable au , un lycée pour filles à Berlin-Moabit. À partir de 1933, elle y est témoin du licenciement des enseignants juifs ou politiquement indésirables. Le directeur social-démocrate de son école perd son poste de cette façon et les élèves juifs doivent également quitter l'école. Elisabeth Schmitz a rapidement des difficultés avec le nouveau directeur en raison de son opposition au nazisme. Comme sanction, elle est transférée en 1935 à l'école à Berlin-Lankwitz, comme sa collègue Elisabeth Abegg.
Elle refuse d'adhérer à l'Association nationale-socialiste des enseignants, la seule organisation d'enseignants autorisée. Elle rejoint cependant l'organisation d'aide sociale Secours populaire national-socialiste mais le regrette rapidement, estimant qu'il est impossible pour une chrétienne d'adhérer à des organisations nazies même si leur vocation n'est pas l'action politique, leur vision du monde est incompatible avec celle du christianisme. Elle souhaite que l'Église confessante indique clairement que l'adhésion à l'une des branches nazies n'est pas possible pour ses membres.
Les nouveaux programmes d'études introduits en 1938 ont pour objectif principal la « formation de l'homme national-socialiste » sur une base raciste, militariste et totalitaireWolfgang Keim: Erziehung unter der Nazi-Diktatur. Bd. 2, 2. unv. Aufl. Darmstadt 2005, , S. 42.. Elisabeth Schmitz ne peut et ne veut pas s'y conformer. Le , après les pogroms de la nuit de cristal, Elisabeth Schmitz, alors âgée de 45 ans décide de demander sa retraite. .
De manière inattendue, sa demande est acceptée et elle perçoit même une petite pension.
L’Église confessante Après être restée éloignée de l'Eglise qu'elle trouve conservatrice, voire tolérante vis-à-vis du régime nazi, Elisabeth Schmitz devient membre en 1933 du conseil de l'Eglise du Souvenir Kaiser Wilhelm où elle a des contacts étroits avec le prêtre . En , elle rejoint l'Église confessante.
Elle entretient également des contacts étroits avec les pasteurs confessionnels de Dahlem Franz Hildebrandt et Helmut Gollwitzer. Elle fait partie du « groupe de travail dogmatique » de Helmut Gollwitzer, au sein duquel la dogmatique ecclésiastique de Karl Barth est lue et discutée. À Charlottenburg, elle fait partie du cercle du mercredi d'Anna von Gierke, qui réunit des protestants critiques du nazisme pour des études bibliques et des conférences et discutent de sujets religieux et culturels. Ces réunions sont interdites fin 1942.
Parmi ses collègues d'Elisabeth Schmitz partageant son opposition au nazisme figurent la professeure de botanique Elisabeth Schiemann, l'enseignante féministe Agnes von Zahn-Harnack et son ancienne collègue Elisabeth Abegg.
Correspondance
Dès , au moment du boycott juif, Elisabeth Schmitz se tourne vers Karl Barth pour lui demander de condamner la persécution des Juifs. Ils échangent des lettres de 1933 à 1936 et elle lui rend visite chaque été de 1936 à 1939 dans son exil suisse. Ces conversations sur les questions théologiques et politiques de l'Église sont, dit-elle, . Karl Barth partage son opinion sur l'évolution politique mais il ne veut pas mettre en péril son travail d'enseignement théologique qui lui semble plus important pour aider l'Eglise. Il refuse de prendre publiquement position.
En , elle alerte à nouveau Karl Barth sur la situation désespérée, notamment celle des chrétiens d'origine juive. Elle condamne l'Eglise qui permet et soutient en partie ces agissements. Elle considère qu'il est primordial de savoir si l’individu obéit d’abord à Dieu ou à l’État. Elle demande que, dans un premier temps, les membres de l'Association des pasteurs d'urgence s'occupent de leurs paroissiens persécutés. Les communautés protestantes doivent entretenir des contacts avec les communautés juives. L’amour chrétien doit être fortement souligné dans les sermons et l’enseignement.
Comme Marga Meusel, et avant elle, Elisabeth Schmitz essaie de persuader le pasteur Friedrich von Bodelwickelh, chef des institutions diaconales de Bethel, d'aider les Juifs persécutés. Elle obtient un entretien le mais, comme en témoigne un compte-rendu conservé aux archives de Bethel, le pasteur s'en tient à l'idée que seul le travail en silence est envisageable, une publicité serait contreproductive. En outre, le devoir d'amour de l'Église ne doit pas être affecté face aux situations d'urgence individuelles.
Mémorandum sur les devoirs de l'Eglise confessante envers les protestants non-aryens Au même moment, Elisabeth Schmitz commence à travailler sur un mémorandum sur la situation des Juifs sous le régime national-socialiste. Elle donne à cet ouvrage, qu'elle achève en , le titre Zur Lage der deutschen Nichtarier (Sur la situation des non-aryens allemands). Elle y compile de nombreux exemples du sort des Juifs et de l'implication des autorités, des voisins, des collègues, des partenaires commerciaux et des enseignants dans la persécution quotidienne. Le mémorandum préfigure déjà le sort des juifs dans l'Allemagne nazie. Elle y lance aussi un appel urgent aux hommes responsables au sein de l'Église, y compris et surtout de l'Église confessante, à assumer leur responsabilité envers le peuple et l'État. Elle produit environ 200 exemplaires de ce texte et les envoie ou en donne à des membres de l'Église confessante tels que Karl Barth, Dietrich Bonhoeffer et Helmut Gollwitzer. Afin de réduire le risque qu'elle court elle-même, elle le rédige anonymement.
Contrairement à Marga Meusel dans son texte Denkschrift über die Aufgaben der Bekennenden Kirche an den evangelischen Nichtariern (Mémorandum sur les devoirs de l'Église confessante envers les protestants non-aryens), Elisabeth Schmitz ne fait pas seulement référence aux « non-aryens » baptisés, mais appelle également à la solidarité de l’Église avec tous ceux qui sont persécutés, qu'ils soient chrétiens ou non. Tandis que Marga Meusel met en garde contre la résistance à l'État, Elisabeth Schmitz appelle à la résistance contre la persécution des Juifs par l'État. En mettant l’accent sur les racines juives du christianisme, elle va bien au-delà des idées théologiques courantes à l’époque.
Elisabeth Schmitz tente de présenter son mémorandum au troisième de l'Église protestante de l'Union prussienne, qui a lieu du 23 au . La réunion se tient à Berlin-Steglitz, peu après l'adoption des lois de Nuremberg. Elisabeth Schmitz essaie de persuader le Synode de formuler une objection publique contre l'agitation anti-juive dans la presse, contre les interdictions professionnelles et les boycotts. La direction du synode décide de ne pas débattre de la discrimination à l’égard des Juifs dans la vie publique. Le mémorandum d'Elisabeth Schmitz n'est même pas discuté au Parlement ecclésiastique.
Les membres du clergé qui s'opposent à l'idéologie nazie, baptisent ou soutiennent des juifs sont alors publiquement stigmatisés comme « serviteurs juifs », font parfois l'objet de caricatures violentes dans le journal nazi Der Stürmer. De ce fait, le synode craint pour l'existence même de l'Église. Ce à quoi, Elisabeth Schmitz réplique : .
Après l'entrée en vigueur des lois de Nuremberg en , Elisabeth Schmitz rédige un addendum à son mémorandum, qu'elle publie le . Elle souligne les conséquences dévastatrices de ces lois pour les personnes concernées. Cela n’a également aucun effet.
Après les pogroms de , Elisabeth Schmitz écrit deux lettres à Helmut Gollwitzer dans lesquelles elle appelle à ce qu'un soutien financier soit apporté aux communautés juives assiégées et à leur prêter des églises pour le culte juif.
Aide aux personnes juives Depuis l'arrivée au pouvoir des nazis, Elisabeth Schmitz vient en aide à ses amis juifs. Elle accueille pendant quatre ans la médecin protestante d'origine juive Martha Kassel, qui a perdu sa consultation et donc son moyen de subsistance en 1933, jusqu'à son émigration en . En raison de cette cohabitation avec une personne juive, Elisabeth Schmitz est dénoncée et interrogée par un gardien de bloc à l'automne 1937. L'administration du district exige que les autorités scolaires la licencient immédiatement. Celles-ci n'obtempèrent cependant pas.
Dans les années 1940 à 1942, Elisabeth Schmitz participe à la vie de la communauté confessionnelle de Friedenau dirigée par le pasteur et donne des cours sur les bases de la foi chrétienne aux Juifs désireux de se faire baptiser .
Dans son appartement ou dans sa maison de campagne à Wandlitz, Elisabeth Schmitz héberge à plusieurs reprises des Juifs, dont Liselotte Pereles, Margarete Koch-Levy et le jeune Charles C. Milford (anciennement Mühlfelder), dont le père a été arrêté et emmené dans la célèbre Rosenstrasse et dont la mère s'est jointe aux manifestations. Elle est probablement venue en aide à d'autres personnes en leur trouvant un logement, de l'argent et des cartes de rationnement.
L'après-guerre En 1943, l'appartement berlinois d'Elisabeth Schmitz est détruit par des bombes incendiaires et elle perd presque tout. Elle retourne alors dans sa ville natale de Hanau où elle vit dans la maison de ses parents.
En 1946, elle retourne à l'enseignement à l' de Hanau. Elle suit de près les développements actuels de la théologie et de l'Église ainsi que les débats sociaux d'après-guerre.
En 1950, elle est invitée, comme opposante au nazisme, à prononcer un discours dans son ancienne école. Dans son intervention, elle plaide contre l'oubli : . Elle considère que la perte de l'humanité chrétienne est la principale cause du nazisme, que la culpabilité des autres ne peut compenser celle de chacun. Pour elle, la dignité humaine signifie décision, responsabilité. Elle aborde les crimes allemands mais évoque également les résistants chrétiens. Pour l’avenir, Elisabeth Schmitz place toujours son espoir dans une foi chrétienne qui libère les hommes.
Elle prend sa retraite de l'enseignement en 1958.
Elisabeth Schmitz décède le à l'âge de 84 ans. Seules sept personnes assistent à ses funérailles. Son rôle dans la résistance au nazisme est alors tout à fait méconnu