thumb|Arrivée des filles du Roy à Québec, reçues par Jean Talon et , vue par Eleanor Fortescue-Brickdale (1872-1945). Les Filles du roi (ou « Filles du Roy », selon la graphie de l'époque) sont des jeunes femmes qui ont émigré en Nouvelle-France sous la tutelle du roi Louis XIV. De 1663 à 1673, près de 800. d'entre elles ont quitté la France par bateau pour se rendre en terre promise, s'y marier, y fonder un foyer et établir une famille pour coloniser le territoire.

La Nouvelle-France du , sous le règne de Louis XIV, se consacre surtout à des activités en lien avec le commerce de fourrures. Avec seulement 6,3 % de femmes, la population issue de la colonisation est principalement composée d'hommes, et l'écart entre les sexes ne fait que se creuser. En échange d'un monopole sur la traite des fourrures, une politique d'augmentation de la démographie est mise en place à court terme. L'objectif est de rétablir la parité entre les sexes en l'espace de 15 ans en faisant venir des femmes de France. Une campagne de recrutement pour trouver de jeunes filles à marier s'amorce dans plusieurs régions de la France (mais également de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Belgique, du Portugal et de la Suisse). Celles-ci sont recrutées sur la base du volontariat. Les femmes sont principalement issues de milieux pauvres et sont en quête de meilleures conditions socio-économiques. Comme le roi fournit une dot et couvre les dépenses de leurs déplacements vers la Nouvelle-France, environ 770 jeunes femmes arriveront à Québec entre 1663 et 1673. En moyenne, les jeunes filles se marient en l'espace de 5 mois. Leur arrivée sera à l'origine de 606 mariages. Ces derniers porteront leurs fruits avec un rétablissement de la parité hommes-femmes et une augmentation de la démographie en l'espace de 10 ans avec plus de 4500 naissances.

Origines du terme Le terme « Filles du Roy » fut employé pour la première fois seulement en 1698, dans les écrits de Marguerite Bourgeoys, sainte catholique emblématique de Montréal. Entre 1663 et 1673, période d'arrivée des Filles du roi, c'est le terme « filles à marier » qui est utilisé : c'est le terme commun à toutes les vagues d'immigration de jeunes filles.

L'expression « Filles du Roy » sous-entend que ces immigrantes étaient les pupilles de Louis XIV et qu'à titre de protecteur, celui-ci suppléait aux devoirs de leur père naturel en veillant sur elles et en les dotant. C'est en effet la Couronne française qui se charge des dépenses liées au transport et à l'établissement des Filles du roi, en plus de leur octroyer une dot de 50 livres pour les filles issues de milieux humbles, et de 100 livres pour celles provenant de milieux plus aisés, afin qu'elles puissent se marier une fois arrivées en Nouvelle-France. Dans bien des cas, elles sont pourvues en nature (outils, grains ou vaches) pour une somme équivalente... Les jeunes femmes sont encouragées à se trouver un mari rapidement afin de peupler le territoire. Pour ce faire, le roi Louis XIV applique le « présent du roi », soit une somme de 20 livres accordée aux hommes mariés de moins de 20 ans ainsi qu'aux femmes mariées de moins de seize ans..

Histoire

Contexte: un débalancement démographique en Nouvelle-France Au , les activités commerciales de la Nouvelle-France, colonie française d'Amérique du Nord, sont encore axées sur l'exploitation du commerce des fourrures. Ce commerce se fait alors sous l'impulsion de la compagnie des Cent-Associés, aussi appelée Compagnie de la Nouvelle-France. Fondée le par le biais d'un édit royal, cette compagnie de commerce obtient de la Couronne française le monopole de la traite des fourrures. En échange, elle doit faire passer de 200 à 300 le nombre d'hommes sur le territoire dès 1628 et à le nombre de personnes des deux sexes en 15 ans.

Pendant les quarante ans d'existence de la compagnie des Cent-Associés, la majorité des habitants de la colonie restent toutefois des hommes: coureurs des bois, commerçants ou encore militaires. En 1665, pour ne rien arranger, la proportion d'hommes augmente encore plus avec l'arrivée du régiment de Carignan-Salières. En 1666, on dénombrait dans la colonie 719 célibataires masculins âgés de 16 à 40 ans pour seulement 45 filles célibataires dans la même tranche d'âgeJacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, vol. 1, « Des origines à 1791 », 2013, ..

La Fondation de Ville-Marie en 1642 permet l'arrivée de quelques femmes dans la colonie et, de 1634 à 1663, plus de 200 filles célibataires étaient venues s'établir en Nouvelle-France (les « filles à marier »)Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, vol. 1, « Des origines à 1791 », 2013, .. Ce n'est toutefois pas suffisant pour pallier le déséquilibre démographique. Le , la compagnie des Cent-Associés est dissoute à la demande du roi Louis XIV, qui reprend le contrôle de la colonie par le biais d'un Conseil souverain Silvio Dumas, p. 27.: l'effort de peuplement de la Nouvelle-France est alors véritablement amorcé. Darryl Leroux précise qu'avant 1663, « Louis XIV offrait 150 livres aux familles de femmes autochtones qui acceptaient de prendre un colon français pour mari ».

Recrutement vignette|La crieuse de petits fromages, illustrant le costume d'une femme du peuple en France, vers 1675-1685, illustré par Henri Bonnart. C'est Jean-Baptiste Colbert, principal ministre d'État de Louis XIV, qui est à la tête du recrutement des Filles du roi.: il promet dix livres par recrue à des embaucheurs, des marchands et des armateursSilvio Dumas, p. 33.. Ces derniers sillonnent alors le royaume de France à la recherche de candidates. Ils recrutent des jeunes filles dans les maisons de charité ou encore les hôpitaux généraux de Paris, La Rochelle, Rouen ou encore Dieppe. Plus du tiers des Filles du roi sont issues de la Salpêtrière, un hôpital parisien destiné à soutenir les miséreuses et les exclues.. Les maisons de charité, financées par l'État et tenues par des religieuses, ont été créées dans l'objectif de venir en aide aux jeunes filles veuves ou orphelines (près du deux tiers des Filles du roi le sont de père, de mère ou des deux parents). Ainsi, la majorité des Filles du roi sont issues de milieux modestes, voire pauvres.

Le clergé français contribue également de façon soutenue à l'effort de recrutement. Les curés sont au cœur du processus, à l'image du curé de la paroisse Saint-Sulpice, Monsieur de Bretonvilliers, qui recrute 46 des 327 Filles du roi issues de Paris. Bien que Louis XIV désire une Nouvelle-France catholique, certaines jeunes femmes recrutées sont protestantes. Si leur foi est découverte, ces dernières doivent se convertir en arrivant en Amérique du Nord si elles veulent se marier (à l'image de Marthe Quitel en 1665 et Catherine Basset en 1667).

Bien que la question soit encore matière à débat, les sources disponibles semblent indiquer que les Filles du roi ont volontairement quitté la France. Issues de classes modestes à une époque où la sécurité sociale n'existe pas, elles peuvent bénéficier du financement de l'État, notamment pour se marier et éventuellement obtenir une terre. Les Filles du roi quittent donc vers la Nouvelle-France dans l'espoir d'accéder à de meilleures conditions socio-économiques.

Le voyage vers l'Amérique Les premiers contingents de Filles du roi sont transportés dans les vaisseaux du roi de France (c'est la Compagnie française des Indes occidentales qui s'en charge à partir de 1665)Silvio Dumas, p. 36.. On assigne à chaque contingent des femmes « bien recommandées », chargées de maintenir une discipline rigoureuse et de s'assurer que la pénible traversée de trois mois vers la Nouvelle-France se déroule bien.

Arrivée des Filles du Roi en Nouvelle-France Les vagues d'immigration annuelles sont variables. C'est de 1669 à 1671 que l'on enregistre les plus forts contingents, avec 132, 120 et 115 filles débarquées respectivement, juste après que quelque 400 soldats et officiers démobilisés du régiment de Carignan-Salières se sont installés dans la colonie. Certaines années, les contingents sont moins nombreux, notamment en 1663 avec seulement 36 Filles.

C'est le qu'arrivent les premières Filles du roi dans le port de Québec. La ville compte alors 800 habitants et elles sont accueillies par le Conseil souverain, le curé Henri de Bernières et Marie Madeleine de La Peltrie, une amie de Marguerite Bourgeoys. Celles qui s'établissent à Montréal sont accueillies par Marguerite Bourgeoys elle-même.

Les Filles du roi ne choisissent pas nécessairement leurs prétendants mais les sources indiquent que 15% des premiers contrats de mariages sont annulés, ce qui laisse penser qu'elles avaient la possibilité de refuser un mari. Pour favoriser les unions, des dots royales sont octroyées entre 1667 et 1673. Bien que les Filles du roi reçoivent toutes l'aide de la Couronne d'une manière ou d'une autre (transport, terres, etc.), seule la moitié reçoit une dot royale. Sur les 606 contrats de mariage signés par des Filles du roi, 250 en font une mention claire. thumb|L'arrivée des filles du roi en 1667, vue par l'illustrateur Charles William Jefferys (1869-1951).|alt=|gauche

Les dots conventionnelles étaient généralement constituées de meubles, d'articles de ménage, d'argent, de terres ou d'autres biens reçus en héritage. S'ajoutait parfois à ces éléments qui ont été identifiés au contrat de mariage, la perspective d'un héritage à venir. Généralement, quel que fût leur sexe, tous les enfants d'un couple ont droit à une part égale de l'héritage familial. Même la plus pauvre des filles pouvait compter sur des biens qui, s'ils ne lui appartenaient pas au moment de l'engagement, pouvaient venir plus tard, un jour, enrichir le patrimoine de la famille qu'elle s'apprêtait à fonder. Si elles n'éprouvaient généralement pas de difficulté à se trouver un mari, quelques-unes en rencontraient dans l'adaptation à la vie quotidienne en Nouvelle-France. Selon Marie de l'Incarnation, cela s'explique par le fait qu'elles sont issues de milieux citadins, peu adaptées au travail de la terre.

Les autorités exercent une pression pour que les unions se forment rapidement. Un arrêt émis en 1670 et prolongé en 1671 ordonne à . En moyenne, les Filles du roi se marient en un peu moins de cinq mois, et même en moins de deux mois dans quatre cas sur dix. Elles cherchent alors des hommes ayant une maison ou une terre. Les colons, quant à eux, choisissent les femmes les mieux portantes pour le travail de la ferme. On les présente alors les uns aux autres lors de soirées organisées. Arrive ensuite l'étape du notaire, puis celle du mariage à l'église.

Ainsi, entre 1663 et 1673, plus de 770 jeunes femmes parties de France débarquent à Québec, envoyées par Louis XIV pour contribuer au peuplement de la Nouvelle-France. Durant cette période, 4500 naissances sont attribuables aux Filles du roi, faisant tripler la population de la Nouvelle-France et rétablissant l'équilibre démographique Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, vol. 1, « Des origines à 1791 », 2013, ..

Fécondité Le taux de fécondité des Filles du roi est élevé, moins que celui des Canadiennes (femmes nées dans la colonie), mais supérieur à celui des Françaises. La moyenne est de cinq à six enfants par Fille, et dans les cas exceptionnels, on compte jusqu'à 18 enfants par famille. L'intervalle moyen entre les naissances est de 2,15 ans et les unions durent en moyenne 23 ans. La quasi-totalité de ces naissances ont lieu dans le cadre du mariage, le nombre de naissances illégitimes restant peu élevé.

Impact démographique et linguistique Les Filles du roi représentent la moitié des femmes qui ont immigré en Nouvelle-France. Avant 1663, le Canada ne comptait que habitants. À la fin de cette vague d'immigration féminine en 1673, la population a presque triplé, et le taux d'accroissement passe de 5 % à 9 %. Vers la fin des années 1670, la population née au Canada dépasse la population d'origine française.