vignette| Autoportrait subjectif du physicien et philosophe moniste Ernst Mach, censé illustrer l'unité du « moi » et du monde.
Le monisme est la position philosophique qui affirme l'unité indivisible de l'être. Dans son expression moderne, il soutient l'unicité de la substance qui compose l'univers. L'unité fondamentale du cosmos ou de l'univers y rend la matière et l'esprit indissociables. Le monisme s'oppose donc aux conceptions dualistes, qui distinguent monde matériel ou physique et monde psychique ou spirituel, et il s'oppose aussi aux conceptions philosophiques pluralistes pour lesquelles chaque être possède une nature particulièreAlain Billecoq, « Monisme », Encyclopédie philosophique universelle – Les notions philosophiques, tome 2, Paris, PUF, 1990, ..
Sur le plan de la connaissance, le monisme interdit de dissocier les sciences de la nature et celles de l'esprit. L'ensemble de la science est alors représenté comme un édifice solidairePatrick Tort, « Monisme », dans Patrick Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, tome 2, PUF, 1992, .. Il établit également un rapport étroit entre la philosophie et la scienceBernard Andrieu, « Monisme », dans Dominique Lecourt (dir.), Dictionnaire d'histoire et de philosophie des sciences, Paris, PUF, 1999, ..
Origine et histoire de la notion vignette|Christian Wolff. Le terme « monisme » a été forgé par Christian Wolff en 1734 dans sa Psychologia rationalis à partir du grec μόνος (« monos »), qui signifie « seul » ou « unique ». Il l'introduit dans sa classification des grands courants de pensée philosophique pour distinguer les théories selon lesquelles la réalité doit être ramenée à un seul principe ou une seule substance des théories « dualistes » pour lesquelles l'âme et le corps sont deux substances différentes. Il considère le monisme comme une des formes du « dogmatisme », opposé au « scepticisme », et le subdivise en « monisme matérialiste » et « monisme idéaliste ».
Le mot n'est apparu dans la langue française que dans le dernier quart du , à partir de l'allemand monismus. Il désigne alors un système philosophique naturaliste qui explique le monde en dehors de toute révélation divine par un principe unique, naturel et immanent. Ce n'est donc que rétrospectivement que sont qualifiées de monistes certaines conceptions philosophiques antérieures à l'époque moderne, conceptions dont les plus anciennes semblent remonter à la plus haute Antiquité.
Le qualificatif « moniste » est abondamment utilisé dans la seconde moitié du par les savants évolutionnistes anglais et allemands, tels que Herbert Spencer et Ernst Haeckel, pour caractériser la nouvelle philosophie chargée de rendre compte d'un monde dont la représentation venait d'être chamboulée par les récents acquis des sciences de la nature. Haeckel, en particulier, intitule sa publication de 1892 : Le monisme (Das Monismus), et il fonde en 1906 la « Ligue moniste allemande » (Deutsche Monistenbund) à Munich, appuyée en 1912 par un congrès internationalÉmile Bréhier, Histoire de la philosophie, tome III : « et s » (1964), Paris, PUF, 1991, .. Dans ce contexte, le monisme fait référence à une philosophie continuiste de l'Être, fondée sur l'idée d'une continuité et d'une unité fondamentale de la nature organique avec la nature inorganique, et sur l'abolition des frontières traditionnellement installées entre le végétal et l'animal, ou encore entre l'animal et l'humain.
Philosophie grecque vignette|180px|Parménide d'après Raphaël. C'est avec Parménide au début du av. J.-C. que la recherche d'un principe unique semble prendre une signification ontologique moniste.. L'être désigne chez lui ce à quoi participent tous les êtres particuliers sans exception. Puisqu'en lui-même rien ne saurait le diviser, l'accroître ou le diminuer, il est unique, sans commencement ni fin. Ce qui n'est pas (les entités imaginaires, le passé ou le futur, le multiple ou le divisible) se situe hors de l'intelligence, dans l'ordre de l'« opinion » (doxa).
Au av. J.-C., Aristote critique le caractère séparé des Idées ou essences du système platonicien. Il s'efforce de ramener la pluralité des significations de l'être à la « substance » (ousia), et d'ordonner à un même principe l'ensemble des genres d'être qui existent dans la nature. Le principe premier du mouvement (« premier moteur immobile »), qui tend à actualiser ce qui est en puissance dans la substance, se révèle être l'unique substance qui est « acte pur » ou « pure intellection ». Ce principe constitue également la fin ultime du monde qui meut de proche en proche la totalité des existants naturels.
Entre le et le av. J.-C. se constitue avec Épicure la première école matérialiste du monisme en Grèce. À l'opposé de toute conception téléologique de la nature, l'épicurisme prétend rendre compte de l'existence et des propriétés de l'ensemble des corps par la combinaison des atomes selon des principes uniquement physiques, notre connaissance de la réalité étant elle-même dérivée de la sensation, par contact entre le sentant et le senti. Ce monisme matérialiste s'appuie sur le caractère exclusivement immanent de la causalité qui régit les phénomènes naturels et humains.
À la même époque apparaît, avec Zénon de Kition, une autre école de pensée moniste, le stoïcisme, parfois identifié à une forme de matérialisme. Les stoïciens considèrent que les parties de leur doctrine forment un tout organique et qu'aucune d'entre elles n'est préférable à une autre, ou plus fondamentale qu'une autre. Comparant leur système à un être vivant (la logique aux os et tendons, l'éthique à la chair, la physique à l'âme), ou à un œuf (la coquille à la logique, le blanc à l'éthique, le jaune à la physique), les stoïciens suggèrent néanmoins que la physique se trouve au cœur de l'ensemble.
Spinozisme vignette|gauche|Portrait de Spinoza. On attribue généralement au philosophe Spinoza le premier développement moderne du monisme. Il identifie en effet la nature à une unique substance produisant tout ce qui peut exister. La Substance unique du monde est chez lui un principe absolu, à la fois ontologique et gnoséologique. Elle est cause de soi et production de toutes choses, constituant l'essence des choses et causant leur existence. Sa causalité propre est immanente, en aucun cas surnaturelle ou transcendante, et elle est non transitive, puisqu'en elle les causes (la nature « naturante ») et les effets (la nature « naturée ») s'unissent.
En identifiant les notions de Substance, de Dieu et de Nature, Spinoza établit un déterminisme strict, qui exclut l'ensemble des oppositions présentes dans la métaphysique classique héritée de l'Antiquité : cause formelle et cause efficiente, forme et matière, esprit et corps, etc.. La question de l'interaction entre l'âme et le corps, qui avait émergé dans la philosophie cartésienne, cesse également d'être pertinente.. Le monisme spinoziste, plus encore que le cartésianisme, cherche à se constituer comme un rationalisme absolu en refusant d'accorder à un quelconque être particulier une existence et une essence séparées (comme c'était le cas avec Dieu ou l'âme chez Descartes). Il se fonde sur l'unité substantielle de l'être.
Avec Spinoza, il n'est plus possible de concevoir l'« étendue » et la « pensée » (les deux substances selon Descartes) séparément de la Substance unique du monde, ni l'étendue et la pensée séparément l'une de l'autre, comme deux substances distinctes. Il ne s'agit que de deux attributs, parmi une infinité d'autres, d'une même réalité, de sorte que l'ordre (psychologique) des idées et celui (physique) des choses ont un rapport qui n'est pas seulement un rapport de correspondance (parallélisme psychophysique) mais d'identité (identité psychophysique). Le parallélisme entre les enchaînements corporels et ceux de la pensée signifie que le corps et l'esprit sont une seule et même chose, conçue sous deux attributs différents : ce que nous considérons comme « décret » de la volonté, donc de l'esprit, est de façon identique détermination de la réalité corporelle (ou cérébrale) de cet esprit.
En France, l'influence du spinozisme est importante chez les philosophes et penseurs libertins du . Le monisme vitaliste de Diderot est représentatif de cette influence : il attribue la sensibilité à la matière elle-même et il en dérive la diversité des formes, affirmant à la fois l'unité des phénomènes au regard des lois de la nature, et la différence irréductible entre les trois attributs de la matière que sont l'étendue, le mouvement et la sensibilité.
Naturphilosophie, hégélianisme Les philosophies allemandes de la nature du début du (Naturphilosophie) reprennent en partie les thèmes du monisme spinoziste dans un esprit toutefois bien différent de celui de Spinoza, puisqu'elles s'inscrivent dans une forme d'idéalisme qui établit la primauté du spirituel sur le matériel. Bien qu'elles diffèrent entre elles, on y retrouve plusieurs caractéristiques communes, présentes également dans l'idéalisme de Hegel : une critique du dualisme cartésien ; le refus d'assimiler la réalité naturelle à un mécanisme aveugle ; la vision holiste de la nature ; l'affirmation du dynamisme et de la vitalité de la nature selon une orientation totalisante.
D'après la Naturphilosophie de Friedrich Schelling, tout est inclus au sein de la substance éternelle qui est l'Absolu.. Cet Absolu se confond avec l'ensemble des forces de la nature, productives et réactives. Mais le problème de l'« unité des contraires » conduit Schelling à concevoir une autre philosophie qu'il nomme « philosophie de l'identité », et qui part de l'idée que « Tout ce qui est, est en soi Un ». Il y établit un principe d'identité absolue qui fonde l'unité des contraires. Cette identité absolue peut être interprétée comme un « point d'indifférence » au regard duquel tous les contraires se réalisent de façon indifférente. Il s'agit d'une sorte de préalable, désigné métaphoriquement sous le terme d'« abîme » (Ungrund), et qui est indifférent à l'égard des contradictions. Il n'y a donc rien en lui qui empêche la production diversifiée et différenciée du monde. Tout, dans sa diversité, est ainsi essentiellement « Un ».
Si l'on peut caractériser l'idéalisme hégélien de moniste, c'est en tant qu'il se donne un seul principe fondamental, de caractère spirituel, et qu'il intègre l'unité processuelle de la nature sous la forme d'une dialectique de l'esprit. Chez Hegel, c'est l'Idée qui, pour se réaliser, se médiatise en se donnant un contenu matériel et objectif, conférant par là même un contenu intelligible à la nature.
Monisme contemporain
Réductionnisme, physicalisme
vignette|Portrait photographique du physiologiste Hermann von Helmholtz. La tendance à la réduction des phénomènes psychologiques aux phénomènes physiques est caractéristique du « monisme scientifique » qui se développe au et est associé à l'émergence de la thermodynamique et de l'électromagnétisme. C'est à partir des années 1840 que se forme en Allemagne la Berliner Gesellschaft (« Société berlinoise ») autour du trio constitué par les physiologistes et physiciens Helmholtz, Brücke et du Bois-Reymond. Le point de vue réductionniste exprimé dans la charte commune de 1845 se résume en quatre thèses : Il n'y a de forces, c'est-à-dire de manifestations matérielles (en vertu de l'équivalence force-matière) que physico-chimiques. Seules les forces physico-chimiques agissent dans l'organisme ; le vitalisme est donc faux. L'étude de ces forces physico-chimiques est la seule tâche que doit se fixer la science. Le principe de réduction des phénomènes aux processus physico-chimiques s'impose également aux phénomènes jusque-là reconnus comme non réductibles.