Le projet d'union entre la Tunisie et la Libye faillit mener en 1973-1974 à l'unification de la République tunisienne et de la République arabe libyenne au sein d'un nouvel État qui devait prendre le nom officiel de République arabe islamique (RAI) (, ). Approuvé par les dirigeants libyen Mouammar Kadhafi et tunisien Habib Bourguiba, il n'est toutefois jamais mené à son terme.

Ce projet s'inscrit dans un contexte troublé pour les deux pays. La Tunisie est affaiblie par la crise économique induite par la politique menée par l'ancien ministre de l'Économie Ahmed Ben Salah. En Libye, le , Kadhafi renverse le roi et son charisme permet à beaucoup de retrouver en lui le nouveau héros arabe, celui qui effacerait les humiliations vis-à-vis d'Israël , qui relèverait le défi de l'Occident et rendrait sa fierté au monde arabe.

Avec la mort du président égyptien Gamal Abdel Nasser, en , Mouammar Kadhafi cherche à s'imposer comme la figure de proue du panarabisme. Après une tentative de rapprochement avortée entre son pays et l'Égypte, il se tourne vers la Tunisie. En , le président Bourguiba exprime son désaccord pour un projet d'union. Mais, le , les deux présidents, réunis sur l'île de Djerba, en Méditerranée, s'entendent sur un accord prévoyant une union de leurs pays au sein d'une République arabe islamique, qui n'aura qu'une Constitution, une armée et un drapeau.

Contexte Rivalités régionales La tentative de fusion entre la Tunisie et la Libye doit être replacée dans son contexte historique car la République arabe islamique s'inscrit spécifiquement dans le cadre de la politique maghrébine du début des .

vignette|Mouammar Kadhafi (gauche) en 1969 aux côtés de Gamal Abdel Nasser, figure du panarabisme.

En effet, l'idéal de l'unité maghrébine figure alors dans les constitutions tunisienne, marocaine et algérienne. mais les intérêts divergents du Maroc et de l'Algérie, les deux principales puissances régionales, se trouvent en contradiction avec celui-ci. Selon un universitaire tunisien, « s'il n'y avait que l'Algérie et pas le Maroc, ou le Maroc et pas l'Algérie, il ne pourrait pas y avoir de Maghreb. La puissance principale nous aurait tous englouti. Pour qu'un Maghreb existe, vous avez besoin de ces deux puissances rivales en compétition l'une avec l'autre au sein de la région ». En conséquence, les tentatives d'unification au Maghreb n'ont le plus souvent été qu'un moyen par lequel contrebalancer l'une ou l'autre de ces puissances régionales.

Panarabisme

De plus, il faut considérer l'impact du panarabisme — « une nation arabe qui œuvre pour son unité de l'Atlantique au golfe Persique » selon les propres termes de Kadhafi — défendu par le leader libyen après la mort de Gamal Abdel Nasser le . Dès , moins de trois mois après sa prise du pouvoir, Kadhafi déclarait déjà que « c'est vers l'Orient arabe que me portent ma raison et mon cœur. En voulant fonder une union maghrébine séparée, l'Algérie, la Tunisie et le Maroc risquent de retarder l'unité arabe et de rester longtemps tributaires de l'Europe ».

En conséquence, il quitte le le Comité permanent de coordination maghrébine, fondé en  à Tanger et destiné initialement à harmoniser les politiques économiques des quatre pays maghrébins, et travaille à unir son pays avec divers États comme l'Égypte, la Syrie, le Tchad, le Soudan et la Tunisie. Le , il annonce le projet d'une Union des Républiques arabes regroupant la Syrie, l'Égypte et la Libye. De son côté, le président tunisien Bourguiba avait développé dès le le thème du « Grand Maghreb arabe » et de l'unification de l'Afrique du Nord.

Incident du Palmarium Or, les liens étroits entre la Libye et l'Égypte troublent les leaders maghrébins qui craignent cette puissance potentielle sur leurs frontières orientales et travaillent donc à éloigner la Libye de l'influence égyptienne. Car, malgré l'échec de la fusion Égypte-Syrie en une République arabe unie, créée en 1958 et dissoute quatre ans plus tard, cela n'empêche pas l'Égypte et la Libye d'annoncer le une fusion totale qui prendrait effet un an plus tard, le .

Dans la foulée, lors d'une visite de Kadhafi à Tunis, le , dans l'espoir d'enrôler la Tunisie à ce projet., ce dernier prononce un discours surprise dans la grande salle de cinéma Le Palmarium abritant plus de , en l'occurrence des jeunes cadres du Parti socialiste destourien au pouvoir et de l'administration. Il se lance dans une plaidoirie panarabique : Les luttes de libération nationale doivent maintenant déboucher sur un combat pour l'édification d'une nation arabe unifiée, du Golfe à l'Atlantique. Les dirigeants doivent répondre aux aspirations des masses, et les monarchies sont moins à même de le faire que les régimes républicains qui doivent savoir briser avec le passé. En Tunisie, la frontière avec la Libye est artificielle, elle a été inventée par le colonialisme. […] Le monde arabe doit répondre au défi de certaines puissances étrangères, au premier chef les États-Unis.

Le président Habib Bourguiba, qui écoute ce discours à la radio depuis le palais présidentiel de Carthage, rejoint précipitamment le lieu du rassemblement pour répliquer. Il arrive en trombe, à la stupéfaction générale, et, interrompant presque Kadhafi, monte sur scène et improvise une harangue associant son destin personnel à celui de son pays : Bourguiba ne doit pas sa charge à une révolution ou à un coup d'État, mais à une lutte héroïque d'un demi-siècle, qui a été tout ensemble celle de la Tunisie. Et cela, pour une patrie tunisienne et non pour devenir un fragment d'on ne sait quelle nation arabe. Il dénonce ensuite l'idée que « les Arabes auraient été un jour unis, rejette toutes les idées [de Kadhafi] sur une unité arabe rapide et exige même des Libyens de s'affairer à ce qu'il décrit comme leur propre manque d'unité nationale et leur retard ». Il cite ensuite l'éphémère union de l'Égypte et de la Syrie puis le projet d'union tripartite avec la Libye et déclare que l'unité arabe ne peut être improvisée : L'unité arabe ? D'accord sur l'objectif final, mais la réalisation exige des délais. […] Le président Kadhafi est venu ici préconiser l'unité arabe et va jusqu'à me proposer la présidence d'une république commune. Son dévouement et sa sincérité ne sont pas en doute, mais il manque d'expérience. On peut, certes, concevoir une unité entre nos deux pays, mais toute action improvisée se solderait par un échec.

Malgré l'incident du Palmarium, la visite donne des résultats positifs avec un accord économique sur le plateau continental, doté de réserves de pétrole, et la liberté de circulation et d'installation pour les ressortissants des deux pays. Dans ce contexte, aussi bien en Égypte qu'en Tunisie et en Algérie, les dirigeants sont partagés entre deux soucis : contenir l'ardeur de Kadhafi sans le heurter de front, s'associer au moins en apparence à son exaltation et tenir compte de l'opinion publique qui est encline à rêver d'un leader arabe charismatique susceptible de remplacer Nasser. L'union égypto-libyenne est finalement enterrée et Bourguiba, rassuré, part consoler Kadhafi le en lui faisant comprendre que l'avenir de la Libye passe par le Maghreb et non le Machrek : Au Moyen-Orient, ce sont tous des Levantins. […] Votre union avec les Égyptiens, je n'y crois pas. […] Venez en Tunisie, ce sera plus sérieux. Au cours de la quatrième conférence des non-alignés organisée à Alger, Bourguiba appelle à l'unification de l'Algérie, de la Tunisie et de la Libye, une idée qu'il propose toutefois de mettre en place par étapes sur une « période de temps indéterminée ».

Déclaration de Djerba Annonce surprise

vignette| Drapeau prévu pour la « République arabe islamique » constituée par l'union de la Tunisie et de la Libye.

Alors que le Premier ministre Hédi Nouira est en visite officielle en Iran depuis le et que l'épouse du président, Wassila Bourguiba, est en tournée au Moyen-Orient depuis le , Kadhafi annonce vouloir s'entretenir avec Bourguiba et se présente à l'improviste au poste frontière de Ras Jedir, le , pour passer la nuit à l'hôtel Ulysse Palace sur l'île de Djerba.

À l'arrivée de Bourguiba à l'hôtel, le lendemain matin, Kadhafi lui demande un entretien en tête-à-tête, ce qui suscite l'inquiétude de certains ministres en raison de l'état de santé de Bourguiba et du mystère entretenu par Kadhafi. Une heure plus tard, Mohamed Masmoudi, ministre des Affaires étrangères tunisien, se voit remettre une déclaration écrite de la main de Kadhafi annonçant que les deux dirigeants s'engagent à fusionner leurs deux États en un État unique baptisé « République arabe islamique ».. Celle-ci est supposée avoir une seule constitution, une seule armée, un seul président, un seul drapeau et les mêmes pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Des référendums sont prévus le dans chacun des deux pays pour se prononcer sur cette question. L'accord ratifié en fin de journée et diffusé à la radio prend le nom de « déclaration de Djerba » ou « accord de Djerba ». La liste du gouvernement est immédiatement établie avec Bourguiba comme président, Kadhafi et Hédi Nouira comme vice-présidents, Abdessalam Jalloud comme Premier ministre, Masmoudi comme vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Tahar Belkhodja comme ministre de la Défense et Kadhafi comme chef d'état-major des forces armées. En tout, seize ministres tunisiens et quatorze ministres libyens sont nommés sans consultation.

Causes potentielles La « déclaration de Djerba » fait suite à de multiples accords traitant de questions spécifiques déjà conclus par les deux États sur « le commerce, les questions douanières, l'investissement, la régulation des travailleurs migrants, la sécurité sociale et la création d'une entreprise de transport commune » mais n'étaient pas destinés ouvertement à conduire à une union des deux États. Le soutien en faveur de l'unité vient, au-delà de Bourguiba, d'autres membres du gouvernement tunisien qui pensent que cela bénéficiera à l'économie de leur pays ; le principal d'entre eux est le ministre des Affaires étrangères Masmoudi. Pour Kadhafi, cette tactique d'union avec un autre État découle d'une approche différente de la précédente tentative d'union avec l'Égypte qui n'avait pas abouti : il pensait qu'une fusion au sein de la région conduirait à l'unification régionale et à terme à l'unification du monde arabe. Inversement, il est possible que Bourguiba ait été le véritable initiateur de cette union car les Tunisiens souhaitaient un allié régional mais aussi « éloigner la Libye de l'Égypte »..

L'accord est toutefois une surprise pour les observateurs pensant que Bourguiba ne soutenait pas cette idée, en partie en raison de sa réponse au discours prononcé par Kadhafi à Tunis. Ce revirement pourrait avoir été influencé par la présence à cette époque de quelque tunisiens en Libye et le soutien qui aurait été apporté à l'économie de la Tunisie. Car le pays souffre alors d'un surplus de travailleurs, d'une dette extérieure importante et d'un manque de ressources naturelles et une union plus resserrée avec une Libye riche en ressources mais démunie en travailleurs aurait été une alternative attractive.. Néanmoins, la raison pour laquelle Bourguiba approuva l'union n'est pas clairement connue. On peut avancer qu'il pensait créer une nouvelle donne politique dans la région face aux deux géants de l'ouest, l'Algérie et le Maroc, et stopper à l'est toute velléité unitaire entre l'Égypte et la Libye.

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