Louis-Pantaléon de Noé, comte de Noé, né le ou le , dans l'habitation Bréda au Cap-Français à Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti), et mort à Paris, rue du Bac, le , est un aristocrate français, officier, propriétaire de terres et d'esclaves à Saint-Domingue.
Fils d'un officier gascon et d'une propriétaire créole, il grandit dans la colonie de Saint-Domingue avant de servir comme officier pendant la guerre de Succession d'Autriche puis la guerre de Sept Ans. Il retourne ensuite à Saint-Domingue gérer ses habitations, où des centaines d'esclaves produisent du café et surtout du sucre.
Revenu en Gascogne, il mène la vie d'un grand seigneur tout en faisant gérer ses plantations à Saint-Domingue. Il émigre pendant la Révolution et revient en France en 1802. Désargenté, il demande de l'aide à l'ancien esclave d'une des plantations de sa famille, Toussaint Bréda, devenu le héros de la révolution haïtienne et connu sous le nom de Toussaint Louverture.
À la fin de sa vie, il est un notable, lieutenant général et pair de France à la Restauration. Après sa mort, sa famille entretient la mémoire de ses relations avec Toussaint Louverture. Dans le roman de Victor Hugo Bug-Jargal, de nombreux détails permettent d'identifier les deux personnages principaux comme Louis-Pantaléon de Noé et Toussaint Louverture.
Biographie Famille et enfance à Saint-Domingue (1728-1740) Louis-Pantaléon de Noé naît le selon son dossier militaire, ou le comme il l'indique lui-même sous le Premier Empire. Peut-être y a-t-il confusion entre la date de naissance et la date du baptême. Sa mère accouche très probablement dans la « grande case » de l'habitation Bréda du Haut-du-Cap appartenant à ses grands-parents, au Cap-Français, dans la colonie française de Saint-Domingue.
Louis-Pantaléon de Noé est le fils de Jean-Louis de Noé (1691-1730) et de son épouse Marie-Anne de Bréda (1708-1761). Jean-Louis de Noé, couramment appelé Louis, est issu d'une famille de noblesse ancienne de Gascogne, les Noé, seigneurs de L'Isle-de-Noé, alliés notamment aux Colbert, et aux Pardaillan de Gondrin. Louis de Noé a un frère aîné, Marc-Roger de Noé, héritier du marquisat de Noé.
vignette|gauche|Vue et plan du Cap-Français en 1728.|alt=En haut, deux bateaux sur la mer avec à l'arrière-plan une ville rouge et des collines vertes. En bas, un plan avec sa légende, montrant un principalement un quadrillage rouge entouré de lignes ombrées vertes.
Jean-Louis de Noé porte le titre de comte et entame une carrière d'officier de marine qui l'amène au Cap-Français, à Saint-Domingue, où il épouse, par contrat signé le , Marie-Anne de Bréda. Cette dernière est la fille de Pantaléon I de Bréda, qui lui lègue une habitation située au quartier du Limbé, à l'ouest du Cap-Français, sur laquelle travaillent une cinquantaine d'esclaves. C'est donc un mariage entre un cadet de Gascogne au nom prestigieux mais assez peu fortuné et une héritière créole.
Le nouveau-né Louis-Pantaléon est confié aux soins d'une nourrice noire esclave, Madeleine, qu'on connaît par un don qu'il lui fait quarante-sept ans plus tard, en 1775, alors qu'elle est devenue libre par affranchissement. Le , Jean-Louis de Noé meurt d'un coup d'épée reçu d'un autre officier lors d'une dispute avinée.
Jusqu'à l'âge de et son départ pour la France métropolitaine en , Louis-Pantaléon de Noé grandit dans son île natale. Puis sa mère, Marie-Anne Bréda de Noé, emmène avec elle ses deux enfants, Louis-Pantaléon et sa jeune sœur, Marie-Anne. Elle s'installe d'abord à Paris, puis à Auch, et fait gérer à distance ses propriétés de Saint-Domingue. Son fils va entamer sa carrière militaire en 1740, alors qu'il n'a pas encore douze ans.
Officier (1740-1773) vignette|gauche|Plan de la bataille de Lauffeld.|alt=Plan en noir et blanc, figurant des petits carrés noirs et blancs face à face et des lignes indiquant un relief. En haut, à gauche, le plan d'une ville nommée Maestricht. Le , âgé de onze ans, Louis-Pantaléon de Noé devient lieutenant en second du régiment d'infanterie de Noailles. Il passe enseigne le puis lieutenant le , dans ce même régiment.
Alors que la guerre de Succession d'Autriche commence à la fin de l'année 1740, le jeune Louis-Pantaléon connaît sa première expérience du combat lors de la bataille de Dettingen, le , défaite française pendant laquelle il est légèrement blessé. Il participe en 1744 aux sièges des villes d'Ypres, de Menin et de Fribourg-en-Brisgau, pendant lequel il est de nouveau touché. Le , Louis-Pantaléon de Noé devient capitaine de cavalerie, dans le régiment de La Viefville. Il combat en Italie en 1746 (batailles du Tidone, du Tanaro et de Plaisance) et dans les Flandres en 1747 à la bataille de Lauffeld, pendant laquelle il reçoit une nouvelle blessure. Après le traité d'Aix-la-Chapelle, il reste capitaine de cavalerie.
vignette|redresse=0.8|Grenadier du régiment Royal-Comtois en 1762.|alt=Dessin d'un homme moustachu habillé d'un costume blanc au col et aux manches verts et aux boutons dorés et coiffé d'un chapeau en hauteur.
En , il reçoit à Versailles, des mains du roi , la croix de chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis. On ne sait pas de quelles protections il a pu bénéficier pour recevoir cet honneur considérable. Il poursuit ensuite sa carrière militaire dans la gendarmerie de France, les unités d'élite qui protègent le roi. Pendant la guerre de Sept Ans, il est grièvement blessé lors de la bataille de Minden et en reste handicapé, comme il l'écrit lui-même dans une lettre : . Le , il devient colonel d'infanterie, ce qui montre qu'il a les moyens de s'acheter un régiment, le régiment Royal-Comtois Infanterie. Ce régiment est affecté à la surveillance des côtes atlantiques et méditerranéennes.
En 1769, il obtient l'autorisation de délaisser son régiment, le confiant au lieutenant-colonel de La Motte-Geffrard, pour se consacrer à ses affaires privées dans la colonie de Saint-Domingue, qu'il rejoint dans la seconde moitié de l'année. Son régiment, parti pour l'île de France, aujourd'hui île Maurice, s'y mutine. Les meneurs sont jugés en et, le , le comte de Noé, alors à Saint-Domingue, est démis de son commandement au profit de Stanislas-Catherine de Biaudos de Castéja.
Aristocrate planteur (1769-1775)
vignette|gauche|redresse=1.2|Les habitations des Bréda et de leurs alliés vers 1750.|alt=Carte montrant des espaces coloriés de vert reliés par des lignes grises sur un fond brun clair. En haut, un espace bleu nommé Océan Atlantique. La mère de Louis-Pantaléon de Noé, Marie-Anne de Bréda, meurt à Toulouse le , laissant ses biens à Louis-Pantaléon et à sa sœur Marie-Anne. Elle a déjà vendu son habitation du Limbé et lègue à ses enfants une habitation sucrière appelée Les Manquets, des parts dans une tuilerie et une poterie, le tout au Cap-Français, ainsi que des dettes importantes. En 1765, la sœur de Louis-Pantaléon renonce en sa faveur à sa part d'héritage. Il en confie la gestion à des négociants installés à Saint-Domingue avant de venir lui-même sur place en 1769.
Arrivé à Saint-Domingue, le comte de Noé s'installe dans la ville du Cap-Français, où il cultive des relations de sociabilité avec les autres membres de la bonne société blanche, notamment François-Antoine Bayon de Libertat, qui administre les habitations Bréda, qui appartiennent alors à Pantaléon II de Bréda, oncle de Louis-Pantaléon.
En 1772, Louis-Pantaléon de Noé s'associe avec un de ses cousins, Louis-François-Pantaléon du Trousset, chevalier d'Héricourt. Ils mettent en commun leurs biens des Manquets. Ils constituent ainsi l'habitation d'Héricourt-Noé, située à côté du Cap-Français, dans le quartier de l'Acul-du-Nord. C'est une grande exploitation sucrière, d'environ , l'une des plus étendues de la région. La canne à sucre y est cultivée, broyée (dans des moulins) et transformée en sucre (par chauffage) par des esclaves, au prix d'un travail exténuant. En 1774, les deux associés possèdent plus de sur leur plantation.
vignette|Le Cap-Français en 1791. Gravure extraite du Recueil de vues des lieux principaux de la colonie françoise de Saint-Domingue de Moreau de Saint-Méry. La plantation Bréda du Haut-du-Cap se situait au pied des mornes, sur la gauche de cette illustration.|alt=Dessin sépia montrant au premier plan une rive avec des silhouettes, puis une anse avec des bateaux sur la mer et à l'arrière-plan des montagnes.
Pendant son séjour à Saint-Domingue, Louis-Pantaléon de Noé est aussi au contact de gens de couleur libres, dont le plus connu est Toussaint Bréda, qui prend plus tard le nom de Toussaint Louverture quand il devient le héros de la révolution haïtienne. Toussaint est esclave sur l'habitation Bréda avant d'être affranchi, soit par le comte de Noé lui-même, soit par Bayon de Libertat, qui administre l'habitation Bréda. La tradition qui rapporte que Toussaint était l'esclave de Louis-Pantaléon de Noé est erronée, puisque celui-ci ne possède pas alors l'habitation Bréda, qui appartient à son oncle. Parmi les serviteurs de Louis-Pantaléon figure Blaise Bréda, un « libre de couleur », qui est son cuisinier et possède lui-même deux maisons et des esclaves.
Une fois leur situation financière rétablie, les deux cousins associés songent à revenir en France. L'attraction de la métropole, l'ennui d'une vie monotone et la crainte permanente d'une possible révolte des esclaves de leur plantation, beaucoup plus nombreux que les Blancs, expliquent probablement cette décision. Avant de partir, ils choisissent deux hommes de confiance pour gérer leur habitation : un procureur, qui a procuration pour agir en leur nom, Antoine-Alexis Mosneron de Launay, et un économe, c'est-à-dire un comptable, Charles de Lépinaist. Ils arrivent en métropole le .
Propriétaire absentéiste (1775-1791) En , le comte de Noé et son cousin le chevalier d'Héricourt achètent à leur procureur pour Les Manquets, Mosneron de Launay, deux autres plantations, de café cette fois, situées sur les mornes de Port-Margot. Ces deux habitations totalisent de terres et presque cinquante esclaves, presque tous récemment déportés d'Afrique (bossales), sauf un natif de Saint-Domingue. Le chevalier d'Héricourt revient à Saint-Domingue deux mois après, constate que cet achat se révèle être une mauvaise affaire et, fâché, se sépare de Mosneron de Launay aux Manquets. Louis-Pantaléon de Noé revient aussi en 1778, mais reste très peu de temps à Saint-Domingue. Les deux associés revendent rapidement leurs caféières.
Le chevalier d'Héricourt prend en main la direction de la plantation sucrière des Manquets, mais tombe malade et meurt le . L'habitation passe entièrement au comte de Noé, qui indemnise les autres ayants droit. Il en confie la direction à trois procureurs successifs. Tout d'abord, de 1779 à 1789, François-Antoine Bayon de Libertat, le même qu'à l'habitation Bréda. Il est révoqué pour mauvaise gestion en 1789. Son successeur est Jean-Jacques-Philippe Langlois de Laheuse jusqu'en . À cette date, un nouveau procureur est nommé, Joseph-Nicolas Duménil, qui dirige la plantation jusqu'à la révolte des esclaves d'.
vignette|Une habitation coloniale sucrière en 1762. Illustration dans l’Encyclopédie. En haut à droite, la maison du maître, dominant la rue Cases-Nègres en contrebas (quartier des esclaves). À gauche, les bâtiments destinés à la production de sucre : moulin à eau, relié à la sucrerie abritant les chaudières. Au-dessus, la purgerie et l’étuve, pour le raffinage et le séchage du sucre. Au centre, au premier plan la « savane », partie de l’habitation non-cultivée, et à l'arrière les champs de cannes. Le travail des esclaves n'est pas représenté.|alt=Dessin sépia montrant un grand espace central vide et des bâtiments de chaque côté.