Terres de sang : L'Europe entre Hitler et Staline est un livre paru en 2010 rédigé par l'historien Timothy Snyder.
Dans ce livre, Snyder examine le contexte politique, culturel et idéologique lié à une région spécifique de l'Europe centrale et orientale, où l'Union soviétique de Joseph Staline et l'Allemagne nazie d'Adolf Hitler ont commis des meurtres de masse sur environ 14 millions de non-combattants de 1933 à 1945, la majorité en dehors des camps de la mort de l'Holocauste. La thèse de Snyder délimite les « terres de sang » comme une région qui comprend désormais la Pologne, la Biélorussie, l'Ukraine, les États baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), le nord-est de la Roumanie et les franges les plus occidentales de la Russie. Dans cette région, les régimes de Staline et d'Hitler, malgré leurs objectifs contradictoires, ont interagi pour accroître les souffrances et les effusions de sang au-delà de ce que chaque régime aurait infligé indépendamment.
Snyder établit des similitudes entre les deux régimes totalitaires et les interactions qui ont renforcé la destruction et les souffrances qu'ils ont infligées aux non-combattants. Selon Anne Applebaum, « le livre de Snyder contient beaucoup d'informations que les gens qui connaissent ces thèmes connaissent très bien. Mais ce qu'il fait de différent et de tout à fait original, c'est de montrer la façon dont Hitler et Staline se faisaient écho, travaillant parfois ensemble et d'autres fois, en se combattant. La manière dont ils se stimulent mutuellement, agissant comme deux facettes de ce qui était en réalité le même phénomène".
Les régions d'Europe centrale et orientale que Snyder appelle « les terres de sang » sont la zone entre la Russie et l'Allemagne de 1939: espace d'expansion hitlérien de la suprématie raciale et de l'espace vital, aboutissant à la solution finale, mais aussi anciennes marches de l'Empire russe que l'URSS vise particulièrement dans ses crimes de masse.
Les efforts combinés des deux régimes ont entraîné la mort d'environ 14 millions de non-combattants dans les « Terres de Sang » d'Europe de l'Est ; Snyder documente que l’Allemagne nazie était responsable d’environ les deux tiers du nombre total de morts et comprend les 5,4 millions de victimes de l'Holocauste.
Il existe un ouvrage au titre homophone (au singulier Terre de sang, 2026 de Joann Sfar, versus Terres de sang, 2010), une BD de reportages qui donne la parole aux palestiniens, arabes et bédouins après l'attaque terroriste palestinienne du , contre des localités et bases militaires israéliennes du pourtour de la bande de Gaza.
Résumé
Les références données suivent la pagination de l’édition de poche Gallimard 2012.
Préface : Europe
De 1933 à 1945, 14 millions de civils sont tuées sous les territoires dominés par l’URSS ou l’Allemagne nazie. Il s’agit de violences nouvelles car elles visent des civils ou de prisonniers, en aucun cas de soldats d’active. Ce ne sont pas le cœur des territoires des deux puissances, mais des marges de ces territoires : marges non russes de l’URSS et territoires conquis par les Nazis. Ainsi les « terres de sang » concentrent 10 millions de morts par les Nazis, alors que les camps de concentration sur le sol allemand n’en comptent qu’un million ; de même les morts en goulag, sur territoire russe, concentrent un million de morts en 10 ans, alors que la famine en Ukraine sur un an tue 4 million à elle seule. « C’est une histoire de gens tués par les politiques de dirigeants lointains » (p30)
L’URSS est première en termes de tuerie de masse. Hitler ne tue que 10 000 personnes de 1933 à 39, tandis qu’1 million sont exécutées en URSS, et des millions sont affamés.
Marquées du secret, elles sont restées difficiles à décrypter pour les Occidentaux et réduites à l’holocauste. En 1945, « Les forces américaines et britanniques n’atteignirent aucune des terres de sang et ne virent aucun des grands sites de tuerie » (p21). De rares témoignages émergent : une Juive rescapée vivante de Babi Yar, les archives du Ghetto de Varsovie enterrées et exhumées, les journaux de bord des officiers de Katyn conservés à même le corps.
Le premier obstacle à leur étude est de disqualifier une étude historique devant l’exception, dans la monstruosité pour l’Allemagne, dans l’histoire du matérialisme dialectique pour l’URSS, que constituent ces meurtres. Le deuxième est de se cantonner aux historiographies nationales qui ont eu le courage de faire émerger ces meurtres mais ne permettent pas d’en expliquer le mécanisme, venu des structures centrales de la Russie ou de l’Allemagne.
Introduction : Hitler et Staline
1918 met fin au principe dynastique impérial dans la vie politique européenne. Il est remplacé par celui de souveraineté populaire dans la majorité des pays ; les pays alliés de l’Entente, Polonais, Tchèques, Roumains, reçoivent des territoires légèrement plus grands que les zones de peuplement de leur ethnies ; les pays ennemis, Allemands, Hongrois, Bulgares, à l’inverse, ont des territoires plus réduits et des diasporas chez leurs voisins. En Russie, le principe dynastique impérial (Tsariste) laisse la place à une version de l’idéologie communiste, alors que les partis marxistes s’étaient inscrits dans les projets nationaux, notamment au déclenchement de la guerre : Lénine n’hésite pas, lors de la paix de Brest-Litovsk, à se défaire des ethnies satellites de l’empire russe. Après l’indépendance des Baltes et la guerre perdue contre la Pologne, la Russie bolchevique et la Pologne de Pilsudski se partagent les territoires peuplés de Biélorusses et d’Ukrainiens ; ainsi la Pologne comprend des minorités d’Ukrainiens (5 millions), de Juifs (3 millions) , de Biélorusses (1 millions) et d’Allemands (0,5 à 1 millions) ; de même les Bolcheviques héritent de paysans et de nomades à qui ils « dissimulèrent la principale implication, à savoir qu’ils étaient les ennemis de leurs peuples, qu’on les définisse par la classe ou par la nation » (p.46).
Lénine est amené à des compromis contre l’idéologie marxiste : il reconnaît les nations réunies dans une Union, il autorise après la famine de 1921-22 (qui permet au communisme de considérer la famine comme une arme) la propriété privée pour les agriculteurs, il donne un modèle d’autorité, le « centralisme démocratique », où les masses se soumettent à l’État détenu par une poignée d’hommes.
Staline décide là-dessus de restreindre la révolution communiste à un seul pays. Il veut dégager rapidement un bénéfice à l’export qui permettrait d’importer en masse des machines et de construire ainsi rapidement le communisme en URSS. Il met ainsi en place la collectivisation.
Hitler a un comportement similaire. Lui aussi se méfie des petites réformes agraires peu convaincantes d’Europe centrale dans l’Entre-deux-guerres. Il a la mémoire de la conquête éphémère du grenier à blé de l’Europe, l’Ukraine, en 1918, et son Drang nach Osten s’en inspire. « Pour Hitler comme pour Staline, l’Ukraine était plus qu’une source de vivres : le territoire qui leur permettait de briser les règles de l’économie traditionnelle, d’arracher le pays à la pauvreté et à l’isolement et de remodeler le continent à leur image (…) : les Ukrainiens n’en finirent pas de souffrir » (p.59-60)
Chapitre I. Famines soviétiques Les campagnes ukrainiennes sont dépouillées de leurs récoltes par des campagnes successives. Les citadins ukrainiens renoncent à acheter aux producteurs et ne doivent désormais leur salut qu’aux coupons de rationnement. Le nombre de mendiants, surtout paysans, explose : début 1933, la police de Kharkiv se vit attribuer des quotas d’enfants mendiant, jusqu’à 2000 par jour ; la prison de la ville en laissait mourir en permanence 20 000 (p63).
La campagne vise à l’origine les « koulaks », une invention forgée par l’appareil étatique. Dans la pratique, c’est à des « troika » locales composées d’un membre de la police d’État, d’un membre local du parti et d’un procureur, de déterminer qui est koulak et de donner des sentences expéditives : 30 000 exécutions et 1,7 million de déportations, dont 300 000 Ukrainiens. C’est en 1929 que Staline ordonne de dupliquer le modèle des Solovki dans toute la Sibérie : c’est le modèle du Goulag. Celui-ci est tributaire de la collectivisation (p70) en ce qu’il permet d’utiliser une main d’œuvre d’origine paysanne réduite à travailler gratuitement dans des grands travaux visant l’industrialisation accélérée de l’URSS : canaux géants, mines, usines…
En Ukraine, la résistance est forte, avec 1 million d’actes de résistance enregistrés par l’Oguépéou pour l’année 1930, et une crise des réfugiés se forme, en direction de la Pologne voisine. En Asie centrale, la situation est compliquée par l’état nomade de la société, qu’il faut sédentariser avant de collectiviser. La collectivisation en URSS est néanmoins rapide, puisqu’en 1930, 70% des terres arables y est soumise. Staline retire brusquement cette politique brutale en , mais écrase d’impôts ceux qui voudraient rester indépendants. La récolte de 1930, faite hors collectivisation, contraste avec celle de 1931, avec le retour de la collectivisation : mauvais temps, manque de tracteurs, manque de traction animale car les paysans abattaient leur bétail plutôt que de le donner à la ferme collective etc.
Pour Staline, la collectivisation est bonne, et c’est la mise en œuvre locale qui doit être déficiente. Il a pourtant vu qu’un million de personnes sont mortes de famine au Kazakhstan en 1932, mais en rejette la responsabilité sur le responsable local, Filip Golochtchekine. Staline assimile la production agricole à une propriété de l’État et la collecte individuelle de vivre à un vol de l’État, passible d’une exécution. Les responsables ukrainiens sont accusés d’être des saboteurs – « ils avaient abusé des politiques soviétiques afin de propager le nationalisme ukrainien, permettant aux nationalistes de saboter la collecte de grains » (p.97) - et doivent montrer leur loyauté en augmentant les quotas de prélèvement sur les récoltes, si nécessaire en prenant sur les semis de l’année suivante.
Mais en fait il n’y a rien à collecter non par mauvaise volonté ou sabotage mais parce que la 1ère récolte de l’agriculture collectivisée a été une catastrophe. En , seulement 1/3 de l’objectif annuel est atteint. La faim des Ukrainiens est niée puis assimilée à de la résistance. « (Staline) se rallia à une position de pure perversité : le paysan ukrainien était plus ou moins l’agresseur quand lui, Staline, était la victime. La faim était une forme d’agression, pour Kaganovitch dans le cadre de la lutte des classes, pour Staline sans un combat national ukrainien contre lequel la famine était la seule défense » (p.94). Un ensemble de mesure en accentue la pression politique, accélère le calendrier de collecte et accentue la famine ; les paysans affamés sont maintenus hors des villes par le système des passeports intérieurs mis en place en URSS en .
La famine artificielle a un impact démographique fort : « l’équilibre démographique de l’Ukraine bascule au profit des Russes » (p.111). Au recensement de 1937, il manque au niveau de l’URSS 8 millions de personnes et les responsables soviétiques évoquaient en privé 5,5 millions de morts de faim. Sur ce nombre, les victimes en Ukraine représentent entre 2,4 et 3,9 millions de victimes (p.112).
L’absence d’informations de l’opinion internationale est stupéfiante. Les services secrets polonais étaient au courant, mais ne voulaient pas diffuser des informations qui auraient nui au pacte de non agression polono-soviétique de 1932.
Chapitre II. Terreur de classe Hitler confond les Juifs capitalistes, contre lesquels il appelle au boycott en 1933, et les Judéobolcheviques. Il crie au complot juif international contre le peuple allemand devant les réactions outrées des médias occidentaux. Dès , Hitler a pris le pouvoir et instauré un parti unique.