vignette|Les nombreux livres sur la transidentité de la bibliothèque de l'Institut de sexologie sont brûlés à Berlin le . Dans l'Allemagne nazie, les personnes transgenres sont victimes de persécution : interdites de participer à la vie publique, attaquées en justice, forcées à détransitionner, emprisonnées ou tuées dans des camps de concentration. Certaines personnes transgenres sont épargnées ou traitées différemment pour plusieurs raisons : être considérées comme aryennes, être considérées hétérosexuelles par rapport à leur sexe assigné à la naissance, ou encore dotées de connaissances et compétences rendant leur travail important.

Tout ceci se fait sur la base de lois existantes mais qui ne sont pas appliquées sous la république de Weimar. En effet, à cette période, l'Allemagne est un havre de paix pour les personnes LGBT, notamment grâce aux recherches de Magnus Hirschfeld pour son Institut de sexologie. À partir de 1933, les communautés homosexuelles et transgenres sont persécutées, les certificats de travestissement ne sont plus considérés comme valables et la littérature LGBT est détruite.

La persécution des personnes trans est méconnue, ce qui a amené à une reconnaissance tardive en tant que victimes du régime nazi. Le nombre de personnes transgenres emprisonnées et tuées dans les camps de concentration est difficile à estimer.

Méthodologie Magnus Hirschfeld reconnaît dès les années 1920 la catégorie des « travestis totaux » ou « travestis extrêmes ». En 1923, il invente le terme de transsexualité (). À l'époque, en allemand, on utilise le plus souvent les mots pour les personnes transféminines et pour les personnes masculines. La différence entre les personnes transgenres et travesties est donc très ténue à l'époque, rendant l'étude de l'histoire des personnes transgenres difficile.

Contexte de la république de Weimar

Faible application des lois de l'empire allemand Sous l'Empire allemand, il n'est pas illégal d'être transgenre en soi. Cependant, deux textes de loi affectent les personnes transgenres, notamment les femmes trans : le Paragraphe 175 interdit l'homosexualité masculine et le Paragraphe 183 interdit le travestissement en public. Ces lois ne sont cependant appliquées que si elles mènent à un problème d'ordre public. Elles ne se basent pas sur les papiers d'identité mais sur l'apparence, ainsi les personnes trans ayant un passing correct ne sont pas visées par ces lois. Ainsi, la persécution policière des personnes transgenres et travesties est à géographie variable et aléatoire.

Âge d'or de Berlin vignette|Le certificat de travesti de l'homme transgenre Gerd Katter, fourni par la police de Berlin en 1928. En 1928, le médecin et sexologue Magnus Hirschfeld convainc la direction de la police de Berlin de créer des « certificats de travesti » pour ne pas être arrêtées sous suspicion de travestissement public. Il s'agit d'une des premières reconnaissances juridiques du statut des personnes transgenres dans le monde.

Sous la république de Weimar, les personnes transgenres ont plus de droits que jamais auparavant en Europe. La recherche sur la transition de genre médicale avance rapidement sous l'impulsion de Magnus Hirschfeld, qui fonde le Comité scientifique humanitaire pour dépénaliser l'homosexualité en 1897 et l'Institut de sexologie en 1919 pour étudier la transidentité. En 1920, Friedrich Radszuweit fonde la Fédération des droits humains, qui milite pour les droits des personnes homosexuelles et transgenres. Dans la même décennie, Max Spohr fonde une maison d'édition de textes LGBT.

À l'Institut de sexologie se déroulent les premières études académiques de médecine de la transidentité. L'institut accueille certaines des premières opérations médicales de transition de genre, dont la transition hormonale. Ses chirurgiens, dont Ludwig Levy-Lenz et Erwin Gohrbandt, effectuent des chirurgies de réattribution sexuelle d'homme vers femme et de féminisation faciale pour les femmes trans et des chirurgies de masculinisation faciale, mastectomies, hystérectomies et ovariectomies pour les hommes trans. Plusieurs personnalités transgenres de l'époque sont traitées à l'Institut de sexologie, dont Lili Elbe, Dora Richter, Toni Ebel et Gerd Katter. L'Institut emploie par ailleurs des personnes trans pour la réception et le nettoyage, dont Ebel et Richter.

De 1930 à 1932 paraît le journal Das 3. Geschlecht, le premier journal transgenre connu au monde. Le journal lesbien Freundin inclut régulièrement un supplément pour femmes trans ou hommes travestis. La république de Weimar autorise même quelques changements de prénom à l'état civil. Des clubs comme Eldorado sont connus pour leurs artistes transgenres et s'adressent à des publics homosexuels et hétérosexuels ; d'autres clubs existent ailleurs qu'à Berlin, dont un Eldorado à Hanovre, qui reste ouvert six mois en 1930, le à Cologne qui emploie les deux artistes transféminines Tilla et Resi, et plusieurs clubs à Hambourg.

Premières persécutions dans les années 1920 Le mouvement homosexuel et l'Institut de sexologie sont la cible des critiques de conservateurs. Le Parti nazi, ainsi que de nombreuses églises catholiques et protestantes, les accusent d'être dégénérés, anti-allemands et de promouvoir des mœurs contraires aux valeurs familiales.

Magnus Hirschfeld est personnellement visé à plusieurs reprises, à la fois dans le débat politique et dans la presse. En 1921, il est attaqué et battu dans la rue à Munich.

Les conservateurs s'attaquent notamment à la littérature LGBT, qu'ils considèrent comme relevant de la pornographie. Ils font passer la loi de 1926 sur les publications néfastes pour limiter ou réguler la circulation de ces contenus.

Coup de Prusse et repénalisation de l'homosexualité et du travestissement Le , Franz von Papen organise le coup de Prusse. Von Papen, un catholique conservateur, fait appliquer beaucoup plus strictement qu'auparavant le paragraphe 175, qui interdit les relations entre hommes, ainsi que d'autres textes pénalisant l'homosexualité et le travestissement dans la région berlinoise. Le gouvernement Papen essaie par ailleurs d'interdire la littérature LGBT ou pornographique, sans grand succès, notamment parce que les magistrats refusent très souvent de condamner les accusés.

À partir de 1932, les bars gay, lesbiens et transgenres sont régulièrement visés par des descentes de police. Aucun nouveau bar LGBT n'obtient d'autorisation d'activité. Début 1933, il est très probable que tous les bars Eldorado aient fermé leurs portes. La vaste majorité des certificats de travestissement sont soit officiellement révoqués, soit ignorés par la police en cas de contrôle.

Opinion des Nazis au sujet de la transidentité En règle générale, les Nazis considèrent que les personnes non cisgenres sont affligées d'une maladie mentale qui ne peut pas, et ne devrait pas, être soignée. Les Nazis soutiennent et renforcent les rôles de genre traditionnels et conservateurs dans la société allemande, ce qui implique de combattre les identités transgenres ainsi que les présentations non conformes, comme les lesbiennes butch et les homosexuels efféminés.

Les peines sont différentes entre des femmes trans et des hommes homosexuels, ce qui montre une conscience que les deux types de personnes sont différents, mais le gouvernement nazi ne s'intéresse pas suffisamment à la transidentité pour arriver à des décisions cohérentes et standardisées à leur sujet.

Circonstances aggravantes Dans les cas juridiques, le travestissement et la transidentité sont considérés comme des circonstances aggravantes dans la pénalisation de l'homosexualité. Ainsi, les femmes transgenres font face à des peines plus lourdes que des hommes homosexuels ; les femmes transgenres lesbiennes ne sont pas considérées comme des homosexuels, mais tombent quand même sous le coup de la loi.

Circonstances atténuantes Une partie des personnes trans peuvent échapper à certaines formes de persécution si elles sont aryennes et considérées comme hétérosexuelles (c'est-à-dire, exclusivement attirées par des personnes du sexe opposé à leur sexe de départ), d'autant plus si elles peuvent fournir un travail utile.

Une lesbienne transgenre connue sous le nom de R., considérée comme hétérosexuelle, Aryenne et bonne travailleuse, est arrêtée en 1938 et libérée deux ans plus tard. Elle refuse de changer de comportement et est à nouveau arrêtée en 1941. Le , elle est envoyée à l'hôpital de Berlin-Wittenau pour « devenir un membre fonctionnel de la Volksgemeinschaft » en subissant une thérapie de conversion. Elle meurt, probablement par suicide, le .

Destruction de l'Institut de sexologie

vignette|Un membre de la SA et un étudiant examinent les documents de la bibliothèque personnelle de Magnus Hirshfeld le 6 mai 1933, jour de la destruction de l'institution. Adolf Hitler est élu chancelier allemand le et il met rapidement en place de nombreuses actions contre les personnes homosexuelles et travesties. Le , un groupe d'étudiants du Nationalsozialistischer Deutscher Studentenbund accompagné d'une fanfare se rend à l'Institut de sexologie. N'y trouvant pas Hirschfeld, qui est en congrès à l'étranger, ils scandent et pillent l'Institut. Ils arrachent les portraits et illustrations des murs, versent des bouteilles d'encre sur les tapis et détruisent les collections pendant que la fanfare joue à l'extérieur. Certains étudiants posent pour des photos pendant le pillage.

L'après-midi, la Sturmabteilung (SA) arrive et confisque tous les biens de l'Institut, dont des milliers de livres et de documents d'archive de la bibliothèque. Les seuls documents épargnés sont les questionnaires médicaux de Hirschfeld : on ne sait pas si c'est parce que les employés de l'Institut parviennent à convaincre les SA qu'il s'agit de simples dossiers médicaux ou si c'est parce qu'ils sont si nombreux et lourds que les SA ne sont pas équipés pour les emmener. En 1933, l'hebdomadaire français Voilà estime les pertes à ouvrages, un nombre revu à la hausse par les historiens.

Quatre jours plus tard, le , un autodafé a lieu sur l'Opernplatz. Y sont brûlés jusqu'à ouvrages de l'Institut, dont la majorité n'existent qu'en un exemplaire.

L'Institut de sexologie ferme définitivement après l'attaque. Hirschfeld s'exile en France, via l'Autriche et la Suisse, jusqu'à sa mort en 1935 et son image est régulièrement utilisée dans la propagande anti-juive et anti-homosexuelle des Nazis. Albert Moll écrit au doyen de la faculté de médecine des Paris pour lui dire qu'il estime que les propos de Hirschfeld, qui explique avoir fui l'Allemagne en raison de son affiliation de gauche et de son ascendance juive, sont un prétexte pour cacher sa « méconduite » homosexuelle. D'autres employés de l'Institut fuient l'Allemagne, comme le chirurgien Ludwig Levy-Lenz, tandis que quelques personnes dont Erwin Gohrbandt collaborent. Gohrbandt devient médecin pour la Luftwaffe puis mène des expérimentations médicales sur des prisonniers de Dachau. Dora Richter disparaît pendant l'attaque, et on ne découvre qu'en 2024 qu'elle a survécu, changé de sexe à l'état civil en 1946 et est morte en 1966 ; jusque-là, le consensus était qu'elle est morte le .

Pénalisation du travestissement

Identification par la délation En raison de la difficulté à identifier des personnes trans avec un passing de genre ou des personnes qui ne se travestissent qu'en privé, le gouvernement nazi s'appuie essentiellement sur la délation, souvent de la part de voisins, pour persécuter les personnes trans.