vignette|Les pères de la Confédération en conférence à Québec, en 1864. La Grande Coalition de 1864 est une coalition de partis politiques de la province du Canada. Née en juin 1864, elle était formée de délégués du Parti conservateur et des Clear Grits. Dirigée principalement par George-Étienne Cartier et John A. MacDonald, son but était de mettre fin aux crises ministérielles du régime du Canada-Uni et de créer une union fédérale des colonies britanniques de l'Amérique du NordKatéri Lalancette, « Les préludes à la conférence de Québec », Cap-aux-Diamants, no 119, automne 2014, p. 7.Yvon-André Lacroix, « Introduction à deux brochures traitant de la Confédération », Écrits du Canada français, 1971, no 31, p. 159-170..
Les actions de la Grande Coalition ont mené à la Confédération de 1867« Les pères de la Confédération canadienne », Le Droit, 29 juin 1927, cahier 2, p. 25. Consulté le 1er novembre 2023.Paul L'Allier, « The Road to Confederation. The Emergence of Canada: 1863-1867. MacMillan. 1964, 489 pp., 22.5 cm », Relations, juillet 1965, no 295, p. 218. Consulté le 1er novembre 2023..
Genèse Sous l’Acte d’Union, l’administration de la province du Canada est caractérisée par l’instabilité ministérielle. Le gouvernement doit obtenir l’appui de la majorité des élus dans les deux sections. Or, la répartition des forces politiques est telle qu’un tel scénario est devenu inenvisageable. Du côté du Canada-Ouest, les deux principaux partis sont le Parti conservateur et le Parti libéral. Ces deux partis sont principalement anglophones et représentent donc des forces négligeables du côté du Canada-Est à majorité francophone. La principale force politique est le Parti bleu de George-Étienne Cartier, dévoué à la défense des intérêts des francophones et des catholiques, et le Parti rouge d’Antoine-Aimé Dorion, qui prône des idéaux républicains.
Aucun parti n’a d’espoir de former une majorité dans les deux sections. Des gains au Canada-Ouest se traduisent inévitablement par des pertes au Canada-Est, et inversement. Par exemple, la défense du principe de la représentation proportionnelle (ou « rep by pop ») permet au Parti conservateur de faire des gains au Canada-Ouest, dont la population est désormais plus nombreuse, mais lui fait perdre des sièges au Canada-Est, qui voit désormais la représentation proportionnelle avec appréhension. Même lorsqu’un parti parvient à former une majorité parlementaire, les députés indépendants d’esprit empêchent toute stabilité gouvernementale. Les intérêts régionaux priment sur les questions partisanes et il n’est pas rare qu’un député critique le gouvernement même s’il est formé par son propre parti.
Les 130 députés formant le parlement de la province du Canada (1863-1867) sont particulièrement divisés au niveau des allégeances politiques. Les étiquettes sont nombreuses et changeantes : bleus, rouges, conservateurs, libéraux, libéraux-conservateurs, réformistes et indépendants. Ce sont des étiquettes politiques davantage que des affiliations partisanes. D’ailleurs, il est fréquent que des députés attendent le lendemain de l’élection pour afficher leurs couleurs en fonction du résultat et retournent leur veste au cours d’une même législature. Le Parti bleu de George-Étienne Cartier forme la majorité de la députation au Canada-Est, mais son soutien indéfectible aux intérêts de l’Église catholique l’empêche de trouver des alliés au sein du Canada-Ouest. Au Canada-Ouest, la majorité est détenue par le Parti réformiste de George Brown tout aussi incapable de trouver des alliés du côté est en raison de sa violente opposition au pape de Rome et son mépris des francophones. Conservateurs anglophones et bleus francophones semblent des alliés naturels contre les réformistes anglophones et rouges francophones, mais chaque faction a ses intérêts particuliers et rechigne à les sacrifier au nom de l’unité.
L’instabilité ministérielle amène à considérer l’idée d’une union des colonies britanniques en Amérique du Nord comme une solution à l’impasse. Le projet gagne en popularité depuis le milieu des années 1850. Une invasion américaine semble inévitable si les colonies restent divisées. À partir de 1861, le Canada se sent particulièrement menacé par la guerre civile américaine. Il semble désormais impossible de compter sur une paix durable avec les États-Unis, la Grande-Bretagne ayant pris le parti des États confédérés. L’union des colonies semble le meilleur projet de défense nationale.
Tractations politiques vignette|Charles Stanley Monck (1819-1894), dernier gouverneur de la province du Canada. Le , le gouvernement de John Sandfield Macdonald (réformiste) et Antoine-Aimé Dorion (rouge) démissionne sans même attendre l’issue d’un vote de confiance. C’est le cinquième gouvernement à tomber en six ans. Le gouverneur Charles Monck appelle plusieurs candidats à former le nouveau gouvernement, mais les échecs se multiplient. Il se tourne vers le réformiste Adam Johnston Fergusson Blair, un ancien ministre du gouvernement Sandfield Macdonald, puis vers le conservateur Alexander Campbell. Les deux refusent en raison de l’impossibilité pour eux de rallier une majorité. En désespoir de cause, Monck appelle le Dr Étienne-Paschal Taché (bleu), qui s’associe à John A. Macdonald (conservateur) pour former un nouveau gouvernement de coalition le . Malgré la présence de deux réformistes modérés, Michael Hamilton Foley et Thomas D’Arcy McGee, et d’un semi-indépendant, Alexander Campbell, le nouveau gouvernement lutte à forces égales contre l’opposition. Le , le gouvernement tombe à nouveau, battu par une majorité de deux voix.
Taché et Macdonald parviennent à s’entendre pour gouverner malgré leurs visions politiques drastiquement opposées. Tous deux voient dans l’union des colonies britanniques un remède contre l’impasse dans laquelle le Canada s’enlise, mais ne s’entendent pas sur la forme que devrait prendre cette union. Macdonald voit dans un gouvernement central fort le meilleur moyen d’empêcher que le Canada soit déchiré par une guerre civile comme celle que viennent de connaître les États-Unis. Taché croit au contraire que le gouvernement central ne devrait s’occuper que de « questions d’une nature générale » tandis que les provinces devraient pouvoir gérer toutes leurs affaires locales.
Les conservateurs avaient l’habitude de l’entente entre les deux sections. Robert Baldwin et Louis-Hippolyte La Fontaine s’étaient entendus pour obtenir le gouvernement responsable. John A. Macdonald et George-Étienne Cartier avaient gouverné ensemble à la fin des années 1850 et au début des années 1860. En comparaison, les réformistes du Canada-Ouest et les rouges du Canada-Est sont incapables de franchir la frontière politique.
George Brown et les réformistes voient dans la nouvelle crise ministérielle l’occasion de poursuivre leurs objectifs politiques en réformant en profondeur le gouvernement du Canada. Brown défend lui aussi l’union des colonies britanniques. Une alliance avec les réformistes permettrait à la coalition Macdonald-Taché de former un gouvernement qui aurait enfin une chance de se maintenir au pouvoir. Les deux programmes, conservateur et réformiste, sont profondément incompatibles, mais il est convenu de mettre les programmes de côté jusqu’à ce que la fédération canadienne soit créée. George Brown annonce en Chambre le qu’il accepte de soutenir le gouvernement. L’alliance est scellée par une poignée de main hautement symbolique de cet anti-catholique notoire échangée avec Joseph Dufresne, député bleu de Montcalm, et Jean-Charles Chapais, député bleu de Kamouraska. Brown tente d’abord de monnayer son appui en exigeant la fédération immédiate des Canada et de remettre à plus tard l’admission des provinces maritimes et des Territoires du Nord-Ouest, mais doit se résigner devant la forte opposition des autres partis.
La Grande Coalition vignette|Étienne-Paschal Taché (1795-1865) est premier ministre du Canada-Uni de 1855 à 1857, puis de 1864 jusqu'à sa mort en 1865. La Grande Coalition est officiellement formée le , lorsque Macdonald annonce la composition du nouveau gouvernement. Malgré son nom ambitieux, il ne s’agit en fait que d’une nouvelle version du gouvernement Taché-Macdonald tombé en . Macdonald s’est entendu avec Brown pour que trois sièges soient accordés aux réformistes du côté du Canada-Ouest. Du côté du Canada-Est, les six ministres conservent leurs fonctions. Le , le Parlement est prorogé et les nouveaux ministres sont assermentés.
Parmi les six ministres au Canada-Est, on retrouve quatre francophones : George-Étienne Cartier, Hector-Louis Langevin, Jean-Charles Chapais et Étienne-Paschal Taché. Le cabinet est complété par l’Irlandais catholique montréalais Thomas D’Arcy McGee et l’Écossais protestant des Cantons de l’Est Alexander Galt. Les représentants du Parti rouge sont les grands absents.
Le maintien du gouvernement dépendrait de la capacité de la coalition à convaincre les autres provinces d’adhérer au projet de Confédération. Les représentants du Canada Est n’accepteraient pas une fédération à deux provinces dans laquelle ils seraient soumis à la majorité du Canada-Ouest. Le ministre George-Étienne Cartier est l’un des principaux opposants à la représentation proportionnelle et n’a accepté le projet de confédération qu’à condition que les gouvernements provinciaux aient les pouvoirs de protéger les institutions locales. De leur côté, les réformistes n’avaient accepté l’alliance que pour permettre la fédération.
La Confédération
Le gouverneur Monck demande aux gouvernements des provinces maritimes la permission pour une délégation canadienne de participer à la conférence de Charlottetown, du au . Cette rencontre des gouvernements des trois colonies maritimes (Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick et l’Île du Prince Édouard) vise à discuter du projet regroupement au sein d’une seule entité coloniale. Premier Canadien à prendre la parole à la conférence, George-Étienne Cartier tente de rassurer les représentants des provinces maritimes en exprimant son propre désir de voir les provinces conserver une autonomie importante. George Brown lance un ultimatum avec tact : la Grande Coalition se donne douze mois pour former une fédération et devra accomplir ce mandat avec ou sans les autres colonies. Si les Maritimes souhaitent faire partie du projet, c’est maintenant ou jamais. Finalement, Alexander Galt tente de convaincre les représentants des Maritimes que la dette du Canada est moins importante qu’ils le croient afin de réduire le fardeau financier que pourrait représenter l’union des colonies. Après s’être concertés, les délégués des Maritimes se disent favorables au projet d’union, qui devra faire l’objet de plus amples discussions lors d’une prochaine rencontre à Québec.
La Conférence de Québec rassemble plus de 200 personnes et dure du 10 au . L’ensemble des douze ministres compose la « délégation » canadienne. Les divisions partisanes et idéologiques transparaissent au cours des négociations. John A. Macdonald défend le projet d’union législative où les pouvoirs seraient concentrés entre les mains du gouvernement fédéral, George Brown défend l’idée de gouvernements provinciaux forts tandis que William McDougall réclame une chambre haute élective. Les autres provinces représentées à la conférence n’ont pas le même problème, bénéficiant toutes d’un gouvernement d’un seul parti : conservateur à Terre-Neuve, à l’Île du Prince Édouard et en Nouvelle-Écosse, réformiste au Nouveau-Brunswick.
La Conférence de Québec adopte les « Résolutions de Québec », qui après avoir été approuvées par les législatures provinciales seront retravaillées à Londres en 1866 avant d’être présentées au Parlement britannique pour devenir l’Acte de l’Amérique du Nord britannique en 1867.