vignette|Dessin : Schultze soutenant sa thèse de doctorat à l’école de médecine, L’Univers illustré, 22 décembre 1888, n° 1761 (ill. de couverture). Les luttes féministes pour l'accès à l'université en France désignent toutes les luttes menées afin de permettre l'accès des femmes aux études supérieures dans le pays.
Ces luttes ont permis aux femmes d'acquérir le droit d’étudier à l’université, grâce aux efforts des féministes face aux oppositions sexistes, en leur offrant notamment l’accès au baccalauréat, puis aux licences, et enfin aux thèses.
Contexte
Contexte idéologique français La question de donner une éducation poussée aux femmes est débattue au sein de la société française durant la seconde moitié du .
En effet, depuis les années 1850 jusque dans les années 1880, divers mouvements féministes européens réclament une éducation approfondie pour les femmes.
Positions des féministes Les positions varient selon le mouvement auquel elles appartiennent :
Pour les féministes maternelles, qui se battent pour la reconnaissance de rôles genrés non hiérarchisés, l’instruction féminine est le meilleur moyen de devenir de bonnes mères et épouses, de gestionnaires de maison respectables et d’éduquer correctement les hommes. Pour elles, il est donc important que les femmes aient accès à une bonne éducation ; Les féministes égalitaires rappellent que les femmes sont surtout assignées à des travaux très répétitifs, avec un salaire de misère et qui ne demandent aucune compétence particulière. Pour améliorer la situation des femmes, il faut améliorer leur instruction ;
Oppositions sexistes Les opposants à l’éducation supérieure des femmes (les antiféministes) ont peur que les études les éloignent de leur rôle domestique. Ils affirment qu’elles seraient incapables de tenir une conversation philosophique censée et refusent l’indifférenciation des sexes.
L'historien Pierre Moulinier indique que Charles Turgeon, professeur d'économie politique à la faculté de droit de Rennes, et auteur de Le féminisme français. L’émancipation individuelle et sociale de la France (1902) était l'un des plus grands opposant à l'intégration des femmes dans les études supérieures. Son ouvrage pré-cité est une compilation d'idée sexistes à l'encontre des femmes, qui critique la "concurrence féminine" et "l'invasion des carrières libérales" par celles-ci, et véhicule l'idée que les étudiantes seraient des "demi-hommes".
Contexte international L'historienne Amélie Puche indique que les premières femmes à initier le mouvement à l'échelle européenne sont les Russes, 6 étudiantes vont ainsi s'inscrire pour la première fois à l'université de Saint-Pétersbourg en 1859. Elles seront suivies par plusieurs autres qui s'inscrivent dans les universités de Kiev, Kharkov et Odessa, jusqu'à ce que le gouvernement leur interdise l'accès aux études supérieures en 1863 ce qui va les pousser à migrer vers d'autres pays européens pour poursuivre leurs études.
Historique (1866-1914) alt=Portrait de Julie-Victoire Daubié en noir et blanc, elle se tient debout dans une robe claire devant un fond sombre.|vignette|Portrait de Julie-Victoire Daubié.
Une première étape : la possibilité de passer le baccalauréat En 1867, le ministre de l’Instruction publique, qui est en faveur d’une bonne instruction féminine, Victor Duruy, ouvre des cours secondaires destinés aux filles. Néanmoins, ces études ne sont pas faites pour préparer le baccalauréat, le diplôme permettant d’entrer à l’université, mais sont pensées pour correspondre à ce que les contemporains appellent la “nature féminine”. Leur programme est très allégé, avec peu de mathématiques et pas de latin ou de grec. Si une femme veut préparer le baccalauréat, elle doit le faire en autodidacte.
C’est en 1861 que Julie-Victoire Daubié, qui a remporté le premier prix d'un concours organisé par l'université de Lyon en 1859, s'inscrit au baccalauréat dans cette jeune et moderne université de lettres crée en 1838. Grâce au concours, elle s'est fait à Lyon de bonnes relations, dont le philosophe Francisque Bouillier et le saint-simonien et homme politique Arlès-Dufour. Elle décide de passer cet examen pour ouvrir la voie aux autres femmes. Pour elle, le baccalauréat est la clef donnant accès à de nouveaux métiers. Bien qu’aucune interdiction légale n’existât, à cette date, aucune femme n’avait jamais encore passé le baccalauréat, car dans les mœurs françaises de cette époque il était inconcevable qu’une femme se présentât à un tel examen. La légende raconte qu'elle aurait tenté, mais sans succès, une inscription à Paris et à Aix mais on ne trouve aucune trace de ces démarches ni dans ses articles ni dans sa correspondanceRaymonde Albertine Bulger Lettres à Julie-Victoire Daubié, New York, Peter Lang, éd. 1992.. Elle obtient son baccalauréat, mention « passable », en août 1861. Son diplôme est signé, comme celui des autres bacheliers, à Paris, en décembre 1861 mais, résidant à Paris, elle ne viendra le retirer à Lyon qu'en mars 1862.
L'accès des femmes aux facultés universitaires En France, l’université de Lyon accueille sa première étudiante en 1863. Quatre ans plus tard, Emma Chenu, la deuxième bachelière de France, intègre la faculté des sciences de Paris. En 1868, Mary Putnam est inscrite à la faculté de médecine. La première inscription féminine à la faculté des lettres date de 1871. Celle à la faculté de droit date de 1884. Enfin, celle à l’École de pharmacie date de 1893. vignette|La Sorbonne. Faculté des lettres, conférence de M. Brunot.
Premières inscriptions dans les Facultés de lettres Après l’obtention de son baccalauréat, Julie-Victoire Daubié souhaite ouvrir la voie aux femmes pour accéder à des métiers exigeant une instruction universitaire, et choisit les Facultés des lettres pour mener ce combat.
Durant des années, elle ne parvient pas à entrer à l’université ; elle est forcée d’étudier en autodidacte. C’est finalement en 1871 que la Sorbonne lui accorde le droit d’étudier à la Faculté de Lettres. Elle obtient sa licence ès-lettres cette même année.
Premières inscriptions dans les Facultés de médecine Durant les années 1860, des pétitions des féministes sont adressées au ministère de l’Instruction publique pour autoriser l’accès des femmes aux facultés de médecine. Elles sont notamment soutenues par le doyen de l’École de médecine de Paris Charles Adolphe Wurtz, le ministre de l'Instruction publique Victor Duruy et l’impératrice française Eugénie. Mais c’est l’arrivée de pionnières qui fait bouger les choses. alt=Madeleine Brès (1842-1921), portrait dessiné à l'encre en noir sur blanc|vignette|Madeleine Brès (1842-1921). En 1866, Madeleine Brès, future pédiatre, se présente pour s’inscrire à la Faculté de médecine de Paris. Charles Adolphe Wurtz lui demande de passer d’abord les baccalauréats ès lettres et ès sciences tout en lui promettant de plaider sa cause ensuite. Pour ce faire, C.A Wurtz monte un dossier sur la façon dont l’enseignement est délivré aux femmes dans toute l’Europe. Sa démarche fonctionne : Duruy est d’accord sur le principe pour que Brès accède à la Faculté de médecine.
Entre-temps, Mary Putnam, suffragette américaine, demande une admission à la même faculté en 1867. Le , se réunit l’Assemblée des professeurs pour débattre de la question. Les professeurs qui s’y opposent sont nombreux : ce serait contraire aux mœurs. Seul Wurtz défend la candidature et rappelle deux choses : aucune loi n’interdit à une femme d’entrer à l’université et Madeleine a été acceptée si elle obtient ses deux baccalauréats. Malgré tout, la réunion s’achève sur un rejet de la candidature. Wurtz fait alors appel, en informant Duruy. Ce dernier transmet l'information à l’impératrice Eugénie, qui convoque le Conseil des ministres. Finalement, Mary Putnam est acceptée à l'université en 1868.
Si les femmes ont désormais accès à la Faculté, elles n’ont pas accès à tous les concours leur permettant d’exercer tous les métiers médicaux. En 1871, Madeleine Brès demande à passer les concours d’externat et d’internat. En vain : l'administration de l'Assistance publique, regroupement des hôpitaux parisiens, refuse catégoriquement de voir des femmes médecins.
La demande est réitérée dix ans plus tard par l’américaine et future neurologue Augusta Klumpke et la féministe Blanche Edwards et, une fois encore, ces concours leur sont refusés. Appuyées par de nombreuses pétitions (notamment signées par les professeurs, les membres du conseil municipal de Paris et 90 internes) et par des manifestations, les trois étudiantes obtiennent le droit d’être admises à l’externat en 1881 et celui d'être admises à l’internat en 1885.
Premières inscriptions dans les Facultés de Droit Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les études de droit, dans l’écrasante majorité des cas, sont masculines. En effet, la profession d’avocat est considérée comme une profession virile, où les femmes n’y ont rien à faire. De plus, elles sont considérées comme en incapacité civile et ne peuvent pas plaider en leur nom.
En 1884, la Roumaine féministe, Sarmiza-Bilcescu, demande une inscription dans une Faculté de Droit. Il s’agit de la première femme à en faire la demande en France. Malgré de nombreux votes contre lors de l’Assemblée des professeurs, elle est acceptée. Son accueil est qualifié de « glacial ». Si elle a bien été acceptée sur le papier, elle ne l’est pas réellement auprès des professeurs.
Les femmes se heurtent également au refus de prêter le serment d’avocat. En effet, en 1897, l’Ordre des avocats de Paris le refuse à la féministe Jeanne Chauvin, alors qu’aucune interdiction n’existe dans les textes de lois. Il faut attendre 1900 pour en obtenir l’autorisation. Ainsi, Chauvin prête serment le .
Au total, seulement 5 licences sont délivrées à des femmes entre 1886 et 1901 en France. C’est l’un des taux les plus faibles des facultés.
La difficile acceptation des femmes au sein des universités Malgré ces ouvertures des facultés aux femmes, leur présence ne va pas de soi. En effet, les étudiantes sont soumises à des mesures spécifiques mises en place par les professeurs. Elles ne peuvent pas rentrer par elles-mêmes dans les amphithéâtres et doivent attendre le professeur dans les vestiaires. De plus, elles sont obligées de se placer au premier rang pour être bien surveillées. De la part des étudiants, elles peuvent être huées, insultées, néanmoins l’historienne Pigeard-Micaulti remarque que les étudiants sont plus tolérants que les professeurs.
Cette hostilité culmine en 1894, où des antiféministes, comme le professeur Paul Sonday, manifestent devant la Sorbonne contre cette présence féminine. Les slogans sont clairs : « Pas de femmes ! », « La science se fait entre hommes ».
Le nombre de thèses faites par des femmes à cette période témoigne de leur difficulté à atteindre ce grade. Il faut attendre 1888 pour que la première thèse de sciences exactes soit soutenue par une femme, Louise Amélie Leblois, et 1914 du côté de la Faculté de Lettres.
Les débats sur les manières d’intégrer les femmes : universités mixtes ou séparées ?
Débats autour de la création d'universités pour femmes En 1883, une enquête de la Société de l’Enseignement Supérieur révèle qu’en Angleterre, les universités de Cambridge et d’Oxford font passer des examens supérieurs, spécifiques aux femmes. Au sortir des études, les femmes qui ont suivi un enseignement supérieur féminin rencontrent alors des difficultés à faire valoir leur diplôme.
En France, en 1887, Henri de la Ville de Mirmont, professeur à l’Université de Bordeaux, déplore l’inexistence de ce genre de cours, qui permettraient d’éloigner les étudiantes des étudiants.