Elena Isabel Alfaro, née le dans la ville de La Plata, près de Buenos-Aires en Argentine, est une ancienne disparue, détenue et rescapée du centre clandestin de détention El Vesubio, dans lequel elle resta sept mois, lors de la dictature militaire en Argentine qui a duré de 1976 à 1983. Elle est l'une des témoins clés du procès des officiers du camp d'El Vesubio qui s'est ouvert fin et terminé en été 2011.

Biographie Lorsqu'elle est jeune, Elena Alfaro est élue Reines des blés de La Pampa, une province du centre de l'Argentine.

Contexte : le coup d’État du 24 mars 1976 et la répression de l'opposition Après le coup d’État du 24 mars 1976 qui a lieu contre le gouvernement d'Isabel Perón, la junte militaire, mise en place et dirigée par le général Videla, nomme son mouvement le « Processus de Réorganisation Nationale » (« Proceso de Reorganizacion Nacional ») et souhaite refondre la société en proposant la création d'une nouvelle classe dirigeante et d'un nouvel ordre politique et social, la prise en compte de l'armée dans le système politique, ainsi que le rassemblement de la société autour de valeurs nationales. La première résolution de la junte prive de droits politiques de nombreuses personnalités. En parallèle, la junte organise, de manière organisée et méthodique, la répression massive et violentes des opposants via l'Opération Condor.

À ce moment-là, Elena Alfaro étudie l'orthodontie, est militante de gauche et mariée à Luis Alberto Fabbri, dirigeant syndical et rédacteur en chef du journal d'opposition La Respuesta. Le journal dénonce les disparitions qui surviennent dans le pays depuis quelques années déjà. Ils sont donc vus comme des opposants au pouvoir en place.

Enlèvement, détention et tortures au camp El Vesubio (1977)

L'enlèvement (19 avril 1977) Elena Alfaro a vingt-cinq ans et est enceinte de quatre mois lorsqu'elle est enlevée dans la nuit du , à son domicile situé dans le quartier Boedo à Buenos-Aires. Son mari est arrêté quelques heures plus tôt, à 16 heures, sur une voie publique de la capitale argentine. Ne voyant pas son mari revenir, elle prend conscience du danger qu'elle court mais préfère suivre les recommandations de son médecin qui lui a prescrit du repos pour son bébé. Elle décide donc de rester chez elle.

Les hommes qui l'enlèvent sont sous l'autorité du général Benjamín Menéndez et lourdement armés. Ils la forcent à sortir en chemise de nuit avant de la mettre dans une voiture, ruban adhésif sur les yeux. Au cours de l'enlèvement, Elena Alfaro est violemment battue et ses effets personnels sont volés par les militaires qui lui confient qu'ils l’emmènent dans un endroit où son mari est retenu.

La détention et les conditions de vie dans le camp d'El Vesubio (19 avril au 4 novembre 1977) vignette|Plan du centre de détention clandestin d'El Vesubio. Elle est emmenée au camp de détention El Vesubio, l'un des six-cent centres clandestin de détention, torture et extermination mis en place par la junte militaire et dirigé par le colonel Pedro Alberto Durán Sáenz. Le camp est situé dans la ville de La Matanza et est réputé comme étant l'un des pires centres de torture de l'Argentine, aux côtés de l'École supérieure de mécanique de la Marine (ESMA).

À son arrivée, le nom « O Ocho » (O8) lui est attribué, lui faisant perdre toute identité. Attachée à un lit dans la salle de torture nommée « l'infirmerie », elle assiste à la torture de son mari qui assiste également à la sienne. Aucune question ne lui est posée ; le but étant que son partenaire entende ses cris et vice-versa. Après la séance de torture, le couple est attaché ensemble sur un lit.

Le vendredi , soit quatre jours après son arrestation et alors qu'elle est enfermée dans une salle de torture, Elena Alfaro a vingt-cinq ans. Elle subit de multiples sévices malgré le fait qu'elle soit enceinte. Face à ses cris, les militaires lui répondent qu'ils vont tuer son fils.

Le , les militaires appellent les détenus un à un afin de les rassembler dans une cuisine. Seize prisonniers, dont son mari, sont préparées afin d'être transférées dans un autre lieu. C'est la dernière fois qu'Elena Alfaro voit son mari qui est retrouvé mort le lendemain, le , lors d'un affrontement à Monte Grande.

Après plusieurs jours passés dans la salle de torture, Elena Alfaro est emmenée dans un bâtiment où les hommes et femmes sont séparés et logés dans de petites chambres. Dans les chambres se trouvent des cabines étroites nommées « cuchas » et délimitées par des cloisons en bois. D'après le témoignage d'Elena Alfaro, les conditions de détention sont inhumaines : les prisonniers y sont allongés à même le sol, encapuchonnés et attachés avec une menotte à un anneau accroché dans le socle. Ils ne mangent qu'une portion de riz avarié par jour et ne peuvent pas faire leurs besoins quand ils le souhaitent. Les femmes sont parfois déshabillées avant la douche et laissées à la merci des agissements des gardiens. Beaucoup de femmes sont ainsi violées.

Elena Alfaro est, elle-même, violée par le colonel et commandant du camp Pedro Alberto Durán Sáenz à de nombreuses reprises et alors qu'elle est enceinte. Le premier viol a lieu le , jour de la fête nationale argentine, lorsque le commandant l'emmène de force dans sa chambre. Ligotée nue au lit, il la laisse ainsi jusqu'au lendemain soir, sans qu'elle puisse manger ou boire. Durant sa détention au camp, elle est également violée par le lieutenant-colonel Franco Luque.

En , un médecin kidnappé et enfermé au camp lui annonce qu'elle risque d'accoucher. Elle est alors emmenée à l'hôpital de Campo de Mayo qui sert de lieu clandestin d'accouchement. La procédure du Campo de Mayo est la suivante : l'accouchement est déclenché par césarienne et les nouveau-nés sont ensuite dérobés aux mains de leurs parents pour être remis à des familles favorables au régime. Une fois sur place, Elena Alfaro reste quelques jours menottée à un lit d'hôpital. Le médecin qui l'examine lui annonce qu'elle n'est par à terme et la renvoie au camp d'El Vesubio.

Au cours de sa détention, elle fait la connaissance de Françoise Dauthier, une Française enlevée en et séquestrée dans le camp avec ses deux filles, Clarisa Martinez, 3 ans, et Natalia Martinez, 6 mois. Lorsque leur mère est torturée par les militaires, Elena Alfaro s'occupe des deux fillettes. Françoise Dauthier est portée disparue depuis son enlèvement.

La libération du camp d'El Vesubio (novembre 1977) et la vie d'après En , Elena Alfaro mets en place un stratagème dans le but de faire croire au général Guillermo Súarez Mason qu'elle est une catholique et qu'elle pouvait etre réinsérer dans la société suite a cela sa liberté lui sera rendu. Elena Alfaro rejoint alors sa tante et loge à La Plata mais elle a l'obligation de tout oublier et de ne rien dire.

Elle accouche de son fils, Luis Felipe, vingt jours plus tard.

Malgré sa libération du camp, Elena Alfaro n'est pas libre de ses faits et gestes puisque tous ses déplacements sont surveillés. De plus, le commandant Pedro Alberto Durán Sáenz continue à lui rendre visite pour la violer et lorsqu'il part aux États-Unis, c'est son frère qui rend visite à Elena Alfaro afin de la violer à son tour. Elle est également régulièrement menacée par la police.

Elena Alfaro souffre de nombreuses séquelles à la suite des tortures. Après sa libération, elle subit cinq interventions chirurgicales au bras et à la main gauche.

La fuite vers l'Europe et la vie en France (mars 1982 aux années 2000) En , elle profite de la guerre des Malouines pour demander un visa touristique et prétend partir en vacances en Europe dans l'objectif de s'enfuir. Elle ne souhaite pas aller en Espagne à cause de la dictature menée par Franco et décide d'aller en France. Elle demande l'asile politique et très vite, elle apprend le français, suit des études en recherches médicales et devient militante des droits des femmes.

Travaillant à Lyon comme aide-soignante, elle obtient la nationalité française en 1991 en parallèle de l'obtention de son diplôme d'études approfondies de génie en biologie médicale.

En France, les familles des disparus forment une association et manifestent devant l'ambassade d'Argentine à Paris. Elena Alfaro soutient et accompagne l'association avec laquelle elle reconstitue les parcours des disparus. Un jour, alors qu'elle rend visite à un couple, elle reconnaît une jeune femme tenant la main à ses filles sur une photographie : c'est Françoise Dauthier. Elle affirme alors être persuadée que cette dernière était encore vivante lorsqu'elle - Elena - quitta le camp en puisqu'il lui arrivait souvent d'entendre les gardiens évoquer « la Francesa ». Néanmoins, le couple n'a plus aucune nouvelle de leur fille depuis que leurs petites-filles, Clarisa et Natalia, ont été rendues à leurs grands-parents paternels, le , soit un mois après leur arrivée dans le camp. Françoise Dauthier fait partie des 18 Français portés disparus.

Elena Alfaro, « en quête de vérité et de justice » À sa libération, elle fait une promesse à une autre détenue : celle de témoigner des tortures, des disparitions et des meurtres. Alors, une fois en sécurité, elle témoigne des horreurs commises lors de la dictature argentine devant la Commission des droits de l'homme des Nations unies et de l'ONU, devant Amnesty International, devant l'association des Grands-mères de la place de Mai, une association regroupant de nombreuses grands-mères recherchant leurs petits-enfants enlevés à la naissance, devant le président François Mitterrand, devant les justices allemande et italienne qui instruisent la mort de leurs ressortissants, et devant Baltasar Garzón, un juge espagnol qui enquête sur les crimes du général Pinochet.

À ces différentes occasions, Elena Alfaro cite plusieurs personnes qu'elle a côtoyées au camp d'El Vesubio et décrit ce qu'ils ont vécu. Elle identifie également plusieurs militaires qui ont participé aux violences du camp, parmi lesquels : le général Guillermo Súarez Mason qui a participé à sa libération ; le lieutenant-colonel Franco Luque qui avait pour habitude de visiter le camp la nuit en état d'ébriété afin de harceler et violer les prisonniers et qui a forcé Elena Alfaro à baptiser son fils à son nom ; le colonel Pedro Alberto Durán Sáenz, chef du camp d'El Vesubio, qui violait les femmes prisonnières du camp, Elena Alfaro étant l'une de ses principales victimes.

Le procès de la junte militaire argentine (1985) Le procès de la junte argentine se tient du au et vise à condamner les principaux organisateurs de la dictature militaire en Argentine ayant participé à l'Opération Condor et à la guerre sale.

Elena Alfaro témoigne devant six juges et affirme qu'elle a été violée au camp d'El Vesubio. Elle décrit les viols qu'elle et six autres femmes ont subis dans ce qu'elle appelle « le harem de Sáenz ». Le président du tribunal, Dr Jorge Valerga Aráoz ne répond rien à son témoignage et les avocats de la défense l'accusent de mœurs légères et de trahison. Certaines personnes présentes à l'audience affirment qu'elle a survécu en couchant avec des militaires. L'expérience est traumatisante.

Seuls cinq des neufs militaires mis en accusation sont condamnés. Entre 1989 et 1990, le président Carlos Menem leur pardonne et les gracie.

Le tournant de 2005 et la relance des procès En 2005, la Cour constitutionnelle argentine déclare anti-constitutionnelle les lois d'amnistie passées sous Carlos Menem.

En , la présidente Cristina Kirchner affirme qu'il est scandaleux d'ordonner la libération de vingt-et-un militaires accusés de crime contre l'humanité, en opposition à la décision de la Chambre nationale de cassation pénale.

Début , Cristina Kirchner signe un décret qui déclassifie l'ensemble des archives produites entre 1976 et 1983 afin d'en permettre l'utilisation par les magistrats.

Le procès d'El Vesubio (de 1998 à juillet 2011)