Youth on the Prow, and Pleasure at the Helm (La Jeunesse à la proue, le Plaisir au gouvernail) est un tableau du peintre anglais William Etty, exposé au public pour la première fois en 1832. Etty s'y inspire d'une métaphore tirée d'un poème de Thomas Gray intitulé . L'œuvre est aussi connue sous le titre (La Jeunesse et le Plaisir) ou encore (Le matin sourit avec grâce), toujours en référence aux vers de Gray.

La toile représente un groupe de personnages profitant de la tranquillité d'une navigation à bord d'une petite embarcation dorée, inconscients du danger d'une tempête qui se profile à l'horizon.

William Etty est déjà bien connu comme un spécialiste du nu, un genre artistique qui ne plaît guère à la critique bourgeoise du temps : dans cette nouvelle toile, il maintient son cap et ne manque pas de s'attirer à nouveau les foudres de nombreux observateurs. Mais une nouvelle critique lui est opposée en l'occurrence : plusieurs critiques soulignent que la métaphore poétique émise au départ par Thomas Gray a été fort mal interprétée par Etty, voire complètement incomprise en ce qui concerne le message de fond du poète, qui défendait la mémoire de la culture galloise écrasée sous la botte royale anglaise.

Néanmoins, le tableau est immédiatement acheté à un prix élevé par le collectionneur Robert Vernon, qui plus tard en fait don à la National Gallery ; il est désormais conservé à la Tate Gallery de Londres, et il reste considéré comme l'un des plus connus que l'artiste ait jamais peints.

Etty, peintre du nu vignette|alt=portrait peint d'un jeune homme ébouriffé, tenant un feuillet à la main|Autoportrait de William Etty, 1823.Centre d'art britannique de Yale (New Haven, Connecticut). Originaire de la ville de York, dans le nord de l'Angleterre, William Etty reçoit d'abord une formation d'imprimeur avant de partir à Londres pour y embrasser une carrière artistique. Il suit les cours de la Royal Academy of Arts et reçoit notamment l'enseignement du portraitiste Thomas Lawrence. Les toutes premières années de sa carrière sont ardues : il présente de nombreuses toiles à la Royal Academy, qui sont soit rejetées, soit largement ignorées.

C'est en 1821 qu'il rencontre enfin son premier succès critique grâce à son Arrivée de Cléopâtre en Cilicie. Ce tableau présente de nombreux personnages nus, et constitue le prélude à toute une série de tableaux où Etty va exploiter essentiellement le genre du nu à travers des thèmes bibliques, littéraires ou bien mythologiques.. Ainsi, sur l'ensemble des quinze toiles qu'il présente au fil des années 1820, toutes sauf une contiennent au moins un nu. Ce style ne va pourtant pas de soi à l'époque : non seulement il n'existe pas véritablement de tradition anglaise du nu pictural, mais une a même expressément interdit la présentation publique de figures dénudées. Etty se trouve ainsi être le premier peintre britannique à se spécialiser dans ce genre, ce qui cause un certain émoi car la bourgeoisie de l'époque estime que les classes laborieuses risquent de réagir de manière indécente à de tels tableaux. Les œuvres où Etty représente des hommes nus sont généralement bien acceptées, mais sa représentation de la nudité féminine lui est fréquemment reprochée.

Description Composition vignette|alt=portrait peint d'un homme tenant à la main des feuillets|Etty s'inspire directement d'un vers du poète Thomas Gray.Portrait de Gray par John Giles Eccardt, 1747-1748, National Portrait Gallery (Londres). Au centre de la toile se trouve un petit bateau doré arborant une tête de cygne en guise de figure de proue. La toile est horizontale, structurée par le mât de l'embarcation qui en suit l'axe central ; les personnages à bord forment une composition pyramidale classique. Au-dessus du bateau, installé sur un nuage, un personnage nu représentant Zéphyr souffle pour en gonfler les voiles. Un autre personnage nu qui incarne le Plaisir est étendu à l'arrière du bateau sur un vaste arrangement de fleurs, tenant mollement le gouvernail d'une main et tenant de l'autre la voile qui reçoit le souffle de Zéphyr. Un enfant nu souffle des bulles de savon, que tente d'attraper une femme nue située à la proue : celle-ci représente donc la Jeunesse. Trois Naïades folâtrent dans l'eau au bord du bateau.

La mer est calme tout autour, à peine ridée de vaguelettes ; mais un se forme à l'horizon, prenant la forme d'une silhouette démoniaque cachée dans les sombres nuages d'orage en arrière-plan. Toutefois, la détérioration de la toile et des restaurations malheureuses empêchent désormais de bien percevoir cette silhouette.

Source d'inspiration La composition d'Etty s'inspire d'un passage du poème de Thomas Gray, publié en 1757. traite de la conquête brutale du Pays de Galles par le roi anglais , et de la malédiction qu'adresse un barde gallois à toute la descendance du roi, pour le punir d'avoir ordonné la mise à mort de nombreux bardes et d'avoir tenté d'éradiquer la culture galloise. William Etty s'intéresse en particulier à un passage métaphorique où Thomas Gray cherche à illustrer le début du règne de Richard II (descendant direct d'), règne qui sembla bien débuter mais qui allait s'achever de manière désastreuse..

Lorsque le tableau est présenté pour la première fois au public en 1832, à l'occasion de l'Exposition d'Été de la Royal Academy, il est exposé en compagnie de ces six vers extraits de (le titre du tableau est ici indiqué en gras) :

Comme le tableau n'arbore aucun titre., plusieurs commentateurs de l'époque lui attribuent par défaut le titre en reprenant l'incipit du texte de Gray ; mais à la mort de l'artiste en 1849, le tableau a déjà acquis universellement son titre actuel ()..

Une iconographie allégorique Etty propose ainsi une interprétation très littérale du texte de Gray, dont il fait une . L'entremêlement des personnages a pour but d'évoquer la sensation du plaisir passager tout en pointant le thème du désir sexuel féminin dont la jeunesse innocente est victime, et le thème du pouvoir sexuel qu'exercent les femmes sur les hommes.

D'après le peintre lui-même, son approche vise à proposer . Etty estimait que son œuvre transmettait assez clairement un avertissement moral sur la recherche du plaisir ; mais cette morale fut très peu comprise par son public.

Versions successives vignette|alt=tableau présentant des femmes nues dans diverses postures, à bord d'une petite embarcation|La version d'abord proposée par Etty en 1822 s'attire les réprimandes du critique du Times, qui s'élève contre son . C'est entre 1830 et 1832 que Etty réalise la version finale de Youth and PleasurePrésentation sur le site du musée : ., mais il commence à réfléchir à ce thème dès les années 1818-1819. En 1822, il en expose une première version à la British Institution, qu'il intitule Esquisse sur une Ode de Gray (ou : la Jeunesse à la proue) : dans cette version, le groupe de personnages à la proue est en position inversée par rapport à la version finale, et les nageuses ne sont pas présentes autour du bateau.

Il existe une autre ébauche du tableau, très proche de la version de 1832 mais là encore avec les personnages de la proue en position inversée. Cette ébauche est exposée en 1849 à l'occasion d'une rétrospective Etty à la Society of Arts ; bien qu'elle apparaisse alors avec la date de 1848, il s'agit probablement d'une confusion avec l'année 1828, ce qui en ferait logiquement une étude préliminaire à la toile de 1832.

La version de 1822 n'attire que peu d'attention à sa première exposition, à part cette vive réaction d'un chroniqueur du journal The Times :

vignette|alt=esquisse de tableau présentant des femmes nues dans diverses postures|L'esquisse du musée d'York () peut constituer une étape d'étude pour , sans que cela soit certain. En 1952, le musée d'art de la ville d'York reçoit en donation une esquisse à l'huile intitulée (Trois nus féminins) qui pourrait constituer une étude pour de la main d'Etty, à moins qu'il ne s'agisse d'une copie des trois figures centrales réalisée par un élève. Mais d'après l'historienne de l'art Sarah Burnage, l'une comme l'autre hypothèse sont peu probables car trop d'éléments sont absents de la composition finale de : elle considère qu'il s'agirait plutôt d'une étude pour un autre tableau non identifié.

Accueil critique Lorsque est présentée en 1832, la toile reçoit des critiques mitigées : même si la plupart des observateurs reconnaissent les qualités techniques déployées par Etty, de sérieux doutes planent quant au message transmis par l'artiste qui semble avoir bien mal compris le thème du poème . Un article paraît dans le Library of the Fine Arts pour reconnaître qu', et que ; toutefois, le même article estime que , ce qui rend l'œuvre d'art indigne du sujet tel qu'abordé initialement par Gray..

Le Times exprime des réserves du même ordre, faisant observer que le tableau est : le journaliste souligne d'ailleurs qu'alors même que le tableau vise à illustrer les vers de Gray, . De son côté, le critique de The Examiner ironise sur le bateau plein à craquer, où les personnages sont et qu'ils se trouvent à bord d'un bateau qui en réalité ne flotterait pas longtemps s'il devait supporter ne serait-ce que la moitié du poids que l'artiste y a embarqué.

Toutefois, certains autres critiques se montrent plus indulgents. Le Gentleman's Magazine fait l'éloge de la capacité d'Etty à saisir et fait remarquer qu'il se trouve dans les figures centrales du tableau ; il présente aussi la composition générale de l'œuvre comme .. The Athenaeum évoque de son côté et félicite Etty d'être parvenu à ..

La critique la plus virulente paraît dans le Morning Chronicle, journal qui porte depuis longtemps un regard très négatif sur les nus féminins d'Etty. L'article sur estime qu'il n'existe et juge que le tableau témoigne de . Il est recommandé à Etty de corriger ses funestes tendances : ses qualités de coloriste et de dessinateur lui sont reconnues, mais non pas le goût ni la chasteté nécessaires au style qu'il aborde. Le critique craint malgré tout que l'artiste .

Parcours ultérieur est acheté dès sa première exposition par Robert Vernon qui souhaite l'ajouter à sa grande collection d'art britannique. Le prix d'achat n'est pas rendu public, mais les livres de compte d'Etty indiquent qu'il perçoit un premier règlement de , soit près de en valeur de 2023 : le montant de la transaction doit donc avoir été assez considérable. Quelques années plus tard, Vernon acquiert de John Constable et envisage de l'accrocher à la place occupée jusqu'alors par ; cette décision fait dire à Constable que . Vernon fait finalement don de toute sa collection à la nation en 1847, et ainsi ce sont 157 toiles qui font leur entrée à la National Gallery.

La revue The Art Journal, animée par Samuel Carter Hall dès 1839, cherche sous sa direction à améliorer la connaissance qu'a le public britannique des jeunes artistes du moment. Cette intention se concrétise par un choix d'illustrations que certains lecteurs jugent alors choquantes voire pornographiques. Ainsi, en 1849 Hall acquiert les droits de reproduction du tableau et s'empresse d'en diffuser très largement une gravure sous le titre , en précisant qu'il s'agit là d'une œuvre .

Mais Etty est lassé par les nombreuses attaques qu'il subit dans la presse, qui lui reproche pêle-mêle son indécence, son goût douteux et son manque de créativité : après l'accueil reçu par , il décide enfin de changer d'approche. Ce ne sont pas moins de 80 tableaux qu'il expose ensuite, rien qu'à la Royal Academy, et sans cesser d'exploiter le genre du nu . Il décède en 1849 ; puis, après une courte période de regain de popularité, sa cote artistique décline rapidement au point qu'à la fin du siècle la valeur de ses toiles est tombée en-dessous de leur prix d'achat initial.