vignette|Uncertainty, Huile sur toile d'Arthur Hughes (1878)
L’incertitude est une notion traduisant un état de connaissance incomplet à propos d’un état du monde, passé, présent ou futur. En particulier, on peut concevoir l’incertitude comme « tout écart par rapport à la norme idéale et inatteignable d’une connaissance purement déterministe d’un système. », c’est-à-dire toute divergence d’une description exhaustive d’un système, permettant d’en prédire la trajectoire d’évolution, de façon unique et certaine. L’incertitude est ainsi présente dans tous les champs de la connaissance humaine, en particulier scientifique (physique, biologie, statistiques, médecine, psychologie, sciences sociales, sciences du climat, philosophie, etc…), et a des répercussions directes dans le domaine de la prise de décision, qu’elle soit individuelle ou collective. On peut identifier des formes, des origines, et des niveaux différents de l’incertitude, qui se distribuent notamment en fonction de la nature de l’objet étudié, des questions traitées ou encore des moyens d’investigation disponibles. Aussi, il convient de distinguer l’incertitude des notions suivantes, qui lui sont plus ou moins apparentées : {| class="wikitable" |+ !Concepts !Caractéristiques !Différences notables avec l'incertitude |- |Erreur |Écart par rapport à une norme ou valeur de référence. Jugement non conforme à la réalité ou acte inadapté à une situation. |L’existence et l’ampleur de l’écart avec la référence est supposé connue. |- |Imprécision |Manque ou absence de précision, description partielle d’un objet ou d’un événement, donnant lieu à des cas limites, des zones troubles. Plus spécifiquement en sciences et en ingénierie, l’imprécision d’un système de mesure qualifie la dispersion des résultats qu'il produit. | L’imprécision est une source d’incertitude. Toutefois, la précision semble être une valeur théoriquement atteignable, dans la mesure où elle prend en compte notre niveau de connaissance : on est précis étant donné un certain état du savoir. À l'inverse, la certitude objective semble inaccessible. On peut par ailleurs être précis en parlant de choses imaginaires (exemple : une description précise du Paradis). |- |Imprévisibilité |Qualifie un phénomène dont il n’est pas possible (pratiquement ou théoriquement) de prévoir l’issue. |L'imprévisibilité est plus forte que l'incertitude en général : il est généralement possible de prévoir l'évolution d'un système (ou au moins des trajectoires plausibles), même dans des situations de forte incertitude. Toutefois, certaines formes d'incertitude radicale peuvent conduire à rendre un phénomène imprévisible, comme dans le cas de la théorie du chaos par exemple. |- |Indéterminisme |Qualifie une situation contingente, où l'état du monde à un instant donné n'implique pas nécessairement une unique trajectoire d'évolution. |L'indéterminisme est source d'incertitude, mais l'incertitude peut apparaître dans la description de systèmes parfaitement déterministes. |- |Hasard |Principe déclencheur d’événements non liés à une cause connue. |Le hasard est producteur d’incertitude, mais l’incertitude émerge également dans des situations où les causes sont clairement identifiées. |- |Risque |Probabilité d'occurrence d’un événement indésirable. |L'incertitude n'inclut pas en elle-même de composante normative, et peut donc porter sur une issue reconnue comme bénéfique (le risque est en ce sens un type d’incertitude). |- |Doute |Le doute est létat mental caractérisé par une appréhension de l’incertitude. |L’incertitude peut être à l'origine du doute, mais elle ne se réduit pas à un état de l’esprit : elle porte sur des situations objectives, et non seulement sur un ressenti subjectif. |} Par ailleurs, il convient de distinguer l'incertitude de la simple variabilité observée pour un phénomène, susceptible d'être prise en compte et prédite. Au sein d'un modèle, l'incertitude se traduit plus précisément comme la part non-expliquée de cette variabilité.
Incertitude objective et psychologique Il convient également de différencier une incertitude de nature psychologique, qui est subjective et reflète le niveau de confiance qu'un agent attribue à une croyance, de l'incertitude objective, qui renvoie à la validité des preuves disponibles sur un sujet donné. Ces deux notions sont corrélées mais indépendantes : le niveau de preuves associé à une croyance peut-être objectivement élevé (ex : l'existence d'un réchauffement climatique d'origine anthropique), et pourtant un individu particulier peut-être hautement incertain sur la question (à cause d'un manque d'information par exemple). Réciproquement, on peut avoir un haut degré de certitude psychologique sur un sujet pour lequel les éléments de justification rationnelle disponibles sont faibles, voire inexistants.
Incertitude psychologique L’incertitude se caractérise par un état psychologique d’un individu face à l'absence d’information disponible lui permettant d’établir un jugement ou de se prononcer avec certitude sur le devenir d’un événement. Cet état psychologique est souvent accompagné d’émotions négatives et vécu de manière stressante et insatisfaisante. Cela force le sujet à trouver des solutions pour répondre à cette incertitude et peut donc conduire à de nombreux biais cognitifs quant à la prise de décision ou à la volonté de répondre à cette incertitude. Cet état d’incertitude est inhérent aux capacités cognitives du sujet qui est limité dans sa capacité d’acquérir et de traiter l’information mais également de prendre des décisions sous contrainte de temps.
Cet état peut également émerger de la contradiction entre les attentes et les signaux que nous donne la réalité. Si un individu effectue un entretien d’embauche qui s’est à première vue bien passé, le fait de ne pas recevoir de réponse au bout d’un certain temps est un signal négatif qui va à l'encontre de l’attente et de l’impression vécue initiale ce qui va augmenter le niveau d’incertitude du sujet ainsi que les sentiments négatifs qui y sont liés (crainte, stress etc).
L’étude de cet état psychologique et des biais qui en découlent trouve de nombreuses applications en économie, en théorie de la décision et plus généralement en sciences humaines, questionnant la capacité des chercheurs à établir des modèles prédictifs ou des théories générales.
Rationalité limitée
L’incertitude est ici subjective et ne concerne pas le monde extérieur, elle provient directement des limites cognitives du sujet à amasser et traiter toute l’information disponible. La rationalité limitée est l’idée développée par Herbert Simon selon laquelle l’agent rationnel est limité dans sa capacité de prise de décision. Cette limitation provient du fait que les individus ne peuvent avoir qu’une connaissance imparfaite des contraintes et des choix possiblesWEIL, Thierry. Chapitre V. La rationalité limitée et ses conséquences In : Stratégie d’entreprise [en ligne]. Paris : Presses des Mines, 2008 (généré le 26 novembre 2023). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pressesmines/1333>. . DOI : https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.1333.. L’information disponible peut être périmée (l’individu peut être soumis à des informations dépassées au moment de prendre sa décision.) ou biaisée par des intérêts divers. L’information a également un coût qui pourrait faire renoncer le sujet dans sa volonté de vouloir l’acquérir (Ignorance rationnelle). Le décideur a en plus une capacité cognitive limitée, il ne peut pas imaginer et analyser précisément tous les scénarios possibles dans une situation incertaine. Cette situation incertaine implique souvent une échéance qui oblige le décideur à prendre des décisions contraintes par un temps donné. La décision effectuée n’est souvent pas la plus efficiente mais vise plutôt à remplir un certain taux de satisfaction.
Ignorance rationnelle
L'ignorance rationnelle est un concept inventé par l’économiste Anthony Downs dans son traité An Economic Theory of Democracy. C’est une forme de raisonnement affectant le comportement d’un individu, il consiste dans le fait de renoncer à chercher des compléments d’information avant une prise de décision, quand le coût d’obtention de ces dits compléments dépasse l’enjeu de la décision.
Nous sommes limités dans notre capacité à connaître dans un temps donné ce qui amène délibérément à choisir d'ignorer certaines informations ou connaissances dans un but d’optimisation. Cela entraîne des conséquences positives ou négatives. L’acquisition d’information est toujours coûteuse (en temps notamment), ainsi il est dit rationnel d’être ignorant quand le coût d’une information semble supérieur à l'avantage qu’elle procurerait. Le problème advient alors avec l’incertitude de l’agent quant à la nature de l’information, l’individu ne peut souvent pas prévoir la valeur bénéfique ou non d’une information tant qu’il ne l’a pas obtenue. Nous devons alors établir nos jugements sur le coût et le gain de telles connaissances sur la base d’expériences personnelles, d’estimations, d’intuition etc. Dès lors, même si l’agent est considéré comme rationnel dans son choix d’ignorer une information, ce choix n’en demeure pas moins affecté par l’incertitude liée à la nature et au contenu même d’une information.
Biais cognitifs
Aversion pour l'incertitude
L’aversion pour l’incertitude est caractérisée par une crainte de l'événement incertain, le sujet pense qu’il y a plus à perdre dans une situation incertaine, et par conséquent que le risque à agir est plus grand que celui de l'inaction. L’individu, s’il a le choix, préférera miser sur une situation alternative où la distribution de probabilités portant sur les issues possibles sont connues plutôt que celles où il ne peut que se référer à son estimation personnelle. Le paradoxe d'Ellsberg est une expérimentation connue de ce type de problèmeEllsberg, D. (1961). Risk, Ambiguity, and the Savage Axioms. The Quarterly Journal of Economics, 75(4), 643–669. https://doi.org/10.2307/1884324. Une des versions de ce paradoxe stipule que si l’on propose à une personne deux saladiers remplis de billes, celui de droite contenant 50% de billes rouges et 50% de billes noires et celui de gauche contenant une quantité inconnue de billes noires et de bille rouges, le sujet préférera le premier saladier alors que la probabilité de tirer une bille noire ou rouge est a priori la même.
Clotûre cognitive En psychologie sociale, la clôture cognitive a été proposée en 1993 par Arie W. Kruglanski, Donna Webster, et Adena Klem, c’est le besoin d’un individu à avoir une explication rapide à une question qui a un contenu confus ou ambigu parfois même si la réponse est irrationnelle. Cela peut mener à de nombreux biais concernant la recherche de l’information. La clôture cognitive est une conséquence de l’aversion pour l’incertitude.
Incertitude objective Cette section propose une typologie de l'incertitude objective, organisée autour de 3 axes complémentaires : la nature de l'incertitude, sa localisation et son intensité.
La nature de l'incertitude Au sein de la littérature scientifique (sciences fondamentales, ingénierie, sciences de la décision, philosophie...), il est courant de distinguer deux types ou natures d'incertitude : l'incertitude ontologique (aussi appelée aléatoire, objective, externe, stochastique, inhérente, irréductible ou encore primaire avec des variations de sens plus ou moins importantes en fonction des auteurs) et l'incertitude épistémique (aussi appelée incertitude subjective, interne, fonctionnelle, informationnelle ou secondaire).
Incertitude ontologique L'incertitude ontologique est associée à la variabilité inhérente à l’objet ou au système considéré qui est hors de notre contrôle. Cette incertitude est donc jugée non-réductible, au moins à court terme, compte-tenu de l'état actuel des connaissances.
Hasard fondamental et indéterminisme