Bettencourt Boulevard ou une histoire de France est une pièce de théâtre écrite par Michel Vinaver, parue aux éditions L’Arche en 2014. La pièce est jouée pour la première fois le au Théâtre National Populaire dans une mise en scène de Christian Schiaretti.

Michel Vinaver écrit cette pièce à l'âge avancé de 88 ans et ce sera donc la dernière qu'il écrira avant son décès en 2022.

Depuis son éclatement en 2010, l'Affaire Woerth-Bettencourt ne cesse d'être rediscutée par différentes instances de presse. Vinaver décide de compléter le travail des journalistes en y amenant un point de vue nouveau, celui d'un dramaturge. Ainsi, «il s'agit de redécouvrir (cette affaire) non pas sur le mode du théâtre documentaire mais à travers une poétique du montage».

Le toponyme Bettencourt Boulevard renvoie au film Sunset Boulevard de Billy Wilder, un boulevard où beaucoup de gens et d'affaires s'entrecroisent comme dans la pièce de Vinaver où l'affaire Woerth-Bettencourt et l'affaire Banier Bettencourt s'entremêlent.

Contexte historique La pièce Bettencourt Boulevard ou histoire de France découle directement de l’affaire Woerth-Bettencourt qui éclate en lorsque Mediapart fait fuiter des enregistrements clandestins qui révèlent la vérité non seulement sur les affaires de Liliane Bettencourt, mais également sur celles de tous ceux qui gravitaient autour d’elle. Allant des domestiques jusqu’à ses amis très proches et haut placés, leurs noms ont tous paru au moins une fois dans les coupures de presse. Cette affaire suscite alors énormément d’attention médiatique en France, mais également à l’international. On pourrait résumer cette affaire avec cette phrase très justement employée dans le documentaire Netflix: « L’argent rend fou » ETCHEGARAY Baptiste et BONNET Maxime, L’affaire Bettencourt : scandale chez la femme la plus riche du monde, Netflix, 2023, épisode 1 (03 :15-03 :19).

L’argent, et la folie qui en découle, sont au centre de la pièce qui met en scène la principale actionnaire du groupe l’Oréal. Héritière et fille d’Eugène Schueller, fondateur du groupe l’Oréal, Liliane Bettencourt est la femme la plus riche du monde à l’époque des faits. Liliane Bettencourt et André Bettencourt, son mari, n’ont qu’une fille, Françoise Bettencourt Meyers de laquelle Liliane Bettencourt n’est pas très proche. En effet, elles entretiennent une relation conflictuelle qui s’envenime avec la vendetta que Françoise entretient à l'égard de François-Marie Banier, ami proche de Liliane et de la famille Bettencourt. François-Marie Banier et Liliane Bettencourt cultivent une amitié qu’ils font florir par des voyages aux quatre coins du monde ou encore par des «cadeaux démesurés»Basuyaux, Marie-Laure, « Bettencourt Boulevard : dossier pédagogiques Théâtre et Art du Cirque », dans Pièce [dé]montée, Éditions Canopé, , janvier 2016, p.6 de la part de Liliane Bettencourt. Cette générosité à outrance est vue par Françoise Bettencourt Meyers comme un «abus de faiblesse» de François-Marie Banier sur Liliane Bettencourt. Quand Françoise entame une démarche légale contre Banier, l’affaire Banier Bettencourt naît et la relation mère-fille s’envenime d’autant plus.

Ces soupçons d'un abus de faiblesse sont confirmés en 2010 lorsqu’une septantaine d’enregistrements de conversations privées entre Liliane Bettencourt et son gestionnaire de fortune, Patrice de Maistre, fuitent sur le site de Mediapart. Ces enregistrements, fait par le majordome des Bettencourt, révèlent non seulement des comptes bancaires dissimulés en Suisse, mais également des affaires avec Éric Woerth, ministre du budget de l'époque, et plus indirectement, avec Nicolas Sarkozy, président de la république française en 2010. En plus d'être soupçonné de fraude fiscale, Liliane Bettencourt invite régulièrement Nicolas Sarkozy et sa famille pour des repas. Bien qu'ils prétextent une amitié de longue date, l'opinion publique fait rapidement le rapprochement entre ces repas et le financement d'une campagne politique. L'affaire Woerth-Bettencourt naît alors, et Éric Woerth est d'autant plus impliqué, étant donné qu'il est le trésorier de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy.

Structure de la pièce et processus de création

Une œuvre atypique Bettencourt Boulevard ou une histoire de France peut être qualifié de pièce de théâtre contemporaine. Dans un premier temps parce que la pièce se découpe en trente morceaux, bien loin alors de la structure du théâtre classique d'une pièce en cinq actes. Ensuite parce qu'elle ne respecte ni l'unité de temps ni celle de lieu. En effet, la temporalité est éclatée puisque des voix de plusieurs époques différentes résonnent en même temps. On peut par exemple mentionner des voix d'outre-tombe, comme celles d'Eugène Schuller, fondateur de L'Oréal ainsi que celle du rabbin Robert Meyers. Ensuite, les lieux semblent eux aussi, divers puisqu'on oscille entre le salon de Madame Bettencourt ou encore son bureau, ainsi que de nombreux autres endroits de sa demeure. Finalement, seule l'unité d'action subsiste puisque la principale intrigue est l'affaire Woerth-Bettencourt; affaire complexe que Vinaver sera contraint de simplifier afin qu'elle puisse être contenue dans sa pièce.

Autre caractéristique atypique de la pièce, la présence des personnages dans chaque morceau n'est pas précisée par une didascalie, le lecteur les découvre au fur et à mesure de leur tour de parole. Cependant, la présence du chroniqueur dans la première et dernière scène permet d'amener un certain cadre à la pièce. Ce dernier « se trouve en surpolmb et n'appartient à aucun groupe »MANEVY Philippe, MOLLIER-SABET Christophe et TRUC-MIEN Isabelle, « Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, de Michel Vinaver mise en scène Christian Schiaeretti : activité pour la classe », spectacle TPN, 2015, p.8., ce qui lui donne presque un statut de narrateur omniscient, qui permet de structurer la pièce. Autre spécificité, Vinaver décide de ne pas, ou peu, ponctuer ses phrases car selon lui, la ponctuation « fait obstacle au jaillissement des rythmes, des associations d'images et d'idées, gêne les assemblages, les recouvrements de sons et de sens, empêche tout ce qui est confusion »Vinaver Michel in MANEVY P., MOLLIER-SABET C., TRUC-MIEN I., “Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, de Michel Vinaver mise en scène Christian Schiaeretti : activité pour la classe”, Spectacle TNP, 2015, p.20..

Finalement, sa pièce est profondément ancrée dans l'histoire de France et s'intéresse particulièrement à l'affaire Woerth-Bettencourt. Il s'agit d'une affaire complexe qui soulève de multiples enjeux et met en scène de nombreux personnages. Il est donc nécessaire d'avoir une connaissance préalable de cette affaire pour parvenir à comprendre et apprécier la pièce.

Une structure fragmentée La pièce est constituée de trente morceaux de tailles inégales. Il n’y a pas d’ordre logique ni chronologique entre les différents morceaux. Ce type de structure a déjà été entrevu par l'auteur dans d'autres de ses œuvres, comme par exemple La Demande d'emploi, dans laquelle il n'y a pas de lien logique ou chronologique entre les différents fragments. Cette structure aléatoire choisie par Michel Vinaver peut donner l'impression d'un patchwork, d'un genre d'assemblage de fragments. Cela va s'en dire, dans le processus même de création, il s'inspire de divers fragments lus dans le presse ainsi que des « transcription[s] des enregistrements du majordome des Bettencourt » Vinaver Michel, propos recuillis par Françoise Dage, "L'écriture du théâtre peut être conçue comme un double du réel" in Le Monde, le 28 novembre 2015., après qu'elles ont été rendues publiques par Mediapart ou Le Point. La structure bien particulière pour laquelle il opte est donc intimement liée à la genèse même de son œuvre. Il décrit ainsi son processus de création : « Après avoir accumulé les coupures de presse et les avoir classées dans des chemises, au moment de commencer à écrire, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je les ressorte: j’aurais été étouffé. L’écriture de la pièce est un jeu entre la mémoire et l’oubli, qu’il me fallait accepter, sans craindre d’être incomplet ou fragmentaire. » Il précise également que par peur d'avoir trop de contenu sur cette affaire très dense, il a préféré travailler de mémoire pour aller droit à l'essentiel. Il a choisi de travailler « sans plan. Sans construction préalable. [...] En faisant confiance au processus d'incubation dont [il] avait été le siège » Vinaver Michel, présentation de Michel Vinaver à La Colline, Théâtre national, le 5 mai 2015 in "Bettencourt Boulevard ou une Histoire de France de Michel Vinaver, Mise en scène par Christian Schiaretti", Spectacle national TNP, 2015, p.5..

Par ailleurs, la structure ainsi que la conception même de l'œuvre Bettencourt Boulevard ou une histoire de France rappelle la pièce Portrait d'une femme. En effet, il s'emparait également d'une histoire d'actualité, à savoir celle de Pauline Dubuisson, condamnée dans les années 50 à une vingtaine d'années de prison. Pour la réalisation de cette pièce, comme pour Bettencourt Boulevard, il part de divers articles de presse et il en résultera une pièce déstructurée en fragments qui ne sont pas nécessairement interconnectés les uns avec les autres.

Pièce déstructurée : à l’image des troubles cognitifs de Liliane Selon Philippe Manevy, Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, faite de divers fragments, orchestrés/agencés sans ordre logique ni chronologique avec parfois même des incomplétudes quant à l’affaire Woerth-Bettencourt semble se référer directement à l’état mental de Liliane Bettencourt construction de la pièce serait alors centrée autour du personnage de Liliane et permettrait au lecteur de percevoir cette affaire de l’intérieur, comme si ce dernier était Liliane.  

Le chroniqueur rappelle dans la scène dernière, les différents troubles dont Liliane est atteinte : «La patiente est atteinte de troubles cognitifs évidents

Avec désorientation temporelle

Troubles mnésiques

Troubles de raisonnement et éléments aphasique

[...]»Ainsi, la structure fragmentée de la pièce ainsi que les collisions entre différentes strates temporelles pourraient représenter la façon dont Liliane perçoit cette affaire, tenant compte des divers troubles dont elle est affectée. Cette approche fragmentaire et ce parallèle avec l’état mental de Liliane permet d’amener un nouveau point de vue sur cette affaire tant de fois discutée.

Scène des éclats : parallèle avec le film de Wilder Le morceau vingt-neuf, soit l'avant-dernier morceau, possède une particularité puisque Vinaver précise entre parenthèses «(scène des éclats) ». En effet, « il s'agit de 93 fragments de la pièce, 93 bribes qui sont autant d'échos, de reprises exactes ou légèrement déformées de paroles entendues pendant les scènes »MANEVY Philipe, MOLLIER-SABET Christophe, TRUC-MIEN Isabelle, “Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, de Michel Vinaver mise en scène Christian Schiaeretti : activité pour la classe” in Spectacle TNP, 2015, .. Cette scène raisonne avec l'affaire Woerth-Bettencourt au moment où l'auteur écrit la pièce : les coupures de presse se multiplient, mettant chacune l'accent sur différents aspects de cette affaire, et tout cela s'entremêle avec les enregistrements divulgués par Pascal Bonnefoy dès lors qu'ils sont rendus publics. L'affaire étant sans issue encore, Michel Vinaver renonce à l'idée d'inventer une fin plausible et trouve comme issue cette stratégie, ce « portail » qu'il décrit lui-même comme « des feuilles qui tombent, un effet de nuage, un processus d'éparpillement de la mémoire [ou encore] des paroles déjà entendues ».