Frederick William Winterbotham (1897-1990) est un espion britannique, responsable du renseignement « Ultra » pendant la Seconde Guerre mondiale.
Pilote de l'air durant la Première Guerre mondiale, il survécut en 1917 au crash de son avion et fut emprisonné en Allemagne. Il rejoignit le Secret Intelligence Service en 1929, officiant en liaison avec la Royal Air Force. Grâce à l'entremise du baron de Ropp, il gagna la confiance d'Alfred Rosenberg et s'infiltra dans les cercles du pouvoir nazi. Il voyagea à plusieurs reprises en Allemagne, où il rencontra Adolf Hitler.
Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, il organisa la distribution du renseignement « Ultra » auprès des chefs militaires britanniques et américains. Ses souvenirs de guerre, publiés en 1974, révélèrent au grand public l'importance décisive du déchiffrement d'Enigma dans la victoire des Alliés.
Jeunesse Frederick William Winterbotham, né le , à Stroud dans le GloucestershireNicholls, C. S. "Winterbotham, Frederick William (1897–1990), airman and intelligence officer." Oxford Dictionary of National Biography. 23 Sep. 2004, était le fils de Frederick Winterbotham (1857-1940), solliciteur, et de Florence Vernon Graham (1870-1959), issue d'une famille de la noblesse anglo-normandeLa , arrivée sur l'île avec Guillaume le Conquérant, compta parmi ses représentants la célèbre au . – sa généalogie remontait notamment au roi Édouard I d'AngleterreF. W. Winterbotham, The Ultra Spy, p.1.. Durant son enfance, il chassait en compagnie du duc de Beaufort..
À quatorze ans, Winterbotham intégra la Charterhouse School, dans le comté de Surrey. Il y contracta une forme sévère de rougeole en 1913F. W. Winterbotham, The Ultra Spy, p.10.. Ses médecins lui préconisèrent un tour du monde pour sa convalescence : il visita le Canada et le Japon, puis, après des escales à Shanghaï, Hong Kong et Manille, la Nouvelle-Zélande et l'Australie, où l'accueillirent des membres de sa famille.
À l'été 1914, de retour en Angleterre, il réussit des examens préparatoires qui lui ouvrirent les portes du Trinity College de l'université de CambridgeAvant la Première Guerre mondiale, les collèges de Cambridge proposaient des examens compétitifs qui pouvaient être passés avant la fin de la scolarité secondaire..
Première Guerre mondiale Au printemps 1915, Winterbotham s’enrôla à dix-sept ans comme volontaire dans les Royal Gloucestershire Hussars, un régiment de la Yeomanry – la cavalerie de réserve de l'Armée britannique –, avec l'espoir d'être envoyé en Égypte pour combattre les Turcs. Son unité ne vit jamais le front : à l'été 1916, l'ordre fut donné de la transformer en « régiment à bicyclette », la Yeomanry étant inutile dans la guerre de tranchéesF. W. Winterbotham, The Ultra Spy, p.56..
Pilote de l'air En octobre, il obtint son transfert vers le Royal Flying Corps, à la suite d'un entretien au cours duquel on lui demanda simplement s'il savait « se servir de ses mains et reconnaître l'étoile polaire ». Il suivit une rapide formation théorique au Queen's College de l'université d'Oxford, puis s'entraîna pendant six mois dans le Wiltshire.
thumb|Winterbotham en uniforme du Royal Flying Corps (1917).
En , il rejoignit un escadron de reconnaissance actif dans le Pas-de-Calais. Le matin du , lors d'une mission au-dessus des lignes ennemies, à proximité du village flamand de Passchendaele, son avion fut touché par un chasseur allemand. Il survécut au crash, s'en tirant avec une fracture du nezQuelque soixante ans plus tard, après la publication de son livre The Ultra Secret, il reçut une lettre d'un certain M. Viegers, vivant désormais au Texas, qui lui révéla être l'officier allemand l'ayant capturé après son crash en juillet 1917.F. W. Winterbotham, The Ultra Spy, pp. 67-70..
thumb|Annonce de sa disparition dans un journal du Gloucestershire.
Prisonnier en Allemagne Après son interrogatoire, il fut acheminé par voie ferrée à Cologne puis à Karlsruhe. En août, on le transféra dans un camp de prisonniers à Trèves, où il resta jusqu'au début de l'année 1918. Il fut ensuite incarcéré en Silésie, à Schweidnitz, jusqu'à l'abdication du Kaiser. Il rentra en Angleterre en F. W. Winterbotham, The Ultra Spy, pp. 72-80..
Oxford Winterbotham fut admis au collège Christ Church d'Oxford pour étudier le droit. Il suivit une formation accélérée, proposée à ceux qui avaient été privés d'université par la guerre.
Avec le vicomte Apsley, il relança les Loders, un petit club élitiste de chasseurs. À Oxford, il eut comme professeur de tennis John Cecil Masterman, futur responsable du contre-espionnage pendant la Seconde Guerre mondialeF. W. Winterbotham, The Ultra Spy, pp. 83-90..
Fermier Alors qu'il se destinait à une carrière de solliciteur, dans les pas de son père, il décida d'y renoncer en 1920, après la validation de son Bachelor of Arts. Avec sa fiancée Erica HornimanFille de , marchant de thé, député à la Chambre des communes et fondateur du musée Horniman, il partit mener une vie d'éleveur dans les Cotswolds, non loin de Highworth. Le couple se maria à Londres le ; sa femme donna naissance à trois enfantsF. W. Winterbotham, The Ultra Spy, p. 138..
Son activité de fermier ne suffisant plus à subvenir aux besoins de sa famille – surtout après qu'une épidémie eut décimé son bétail –, il partit en 1928 pour l'AfriqueEvelyn, la sœur aînée de Winterbotham, avait épousé un gouverneur colonial en Afrique., afin d'y faire fortune en investissant dans des terresSes hôtes lors de son séjour en Australie en 1913-1914 s'étaient installés Rhodésie.. Winterbotham remonta le Nil jusqu'au lac Victoria, passa par Nairobi et atteignit Salisbury, la capitale de la Rhodésie du Sud, dont le climat était propice à ses ambitions agricoles. Cependant, les perspectives économiques des colons britanniques s'assombrirent brutalement avec le krach boursier de l'automne 1929. Winterbotham jugea que la conjecture nécessitait de revoir ses plans : il rentra à Londres et se mit à la recherche d'un emploiF. W. Winterbotham, The Ultra Spy, pp. 93-97..
Années 1930 Archie Boyle, chef du service de renseignement de la Royal Air Force, fut intéressé par son profil d'ancien pilote et par ses compétences linguistiques : sa mère lui avait transmis sa francophonie et il avait appris des rudiments d'allemand durant sa captivité. En , Cyril Newall – vice-maréchal de l'air – lui confia la mission d'organiser une section aérienne au sein du Secret Intelligence Service (la Royal Navy et la British Army avaient déjà les leurs).
Hugh Sinclair, le chef (« C ») du Secret Intelligence Service, prit Winterbotham sous son aile. Sa tâche consista d'abord à identifier des informateurs fiables, en mesure de le renseigner sur l'aviation des pays potentiellement hostiles. Il apparut rapidement que malgré leur propagande, les Soviétiques – alors considérés à Whitehall comme la principale menace – disposaient d'une force aérienne encore très embryonnaire. De même, les postures martiales de Benito Mussolini étaient peu en phase avec les capacités réelles de lAeronautica MilitareF. W. Winterbotham, The Ultra Spy, pp. 113-117..
Espionnage des nazis En Allemagne, le traité de Versailles avait interdit la Luftstreitkräfte. Des rumeurs circulant dans la presse, selon lesquelles des pilotes soviétiques étaient entraînés par des officiers allemands, retinrent l'attention du ministère de l'air. L'establishment britannique craignait que la République de Weimar échouât à contenir le risque d'une accession au pouvoir des communistes.
Dès 1930, Winterbotham commença à recevoir des rapports sur Adolf Hitler, dont les discours laissaient présager une résurgence du militarisme. L'auteur de ces rapports était le correspondant du Times à Berlin, William de Ropp, un baron balte exproprié par les bolchéviques. Ce sujet britannique, marié à une anglaise, avait servi comme observateur dans le Royal Flying Corps pendant la Première Guerre mondiale. Il rencontra Winterbotham à Londres.
Le baron de Ropp avait tissé des liens avec Alfred Rosenberg – lui aussi d'origine balte –, nazi de la première heure. Membre de la société Thulé, rédacteur en chef du Völkischer Beobachter (l'organe du NSDAP), Rosenberg avait été choisi par Hitler pour le remplacer à la tête du parti pendant son séjour en prison, après le putsch manqué de Munich. Il faisait alors figure de principal idéologue du mouvementF. W. Winterbotham, The Nazi Connection, pp. 15-36..
De Ropp persuada Rosenberg de l'accompagner à Londres, pour lui faire rencontrer de potentiels soutiens, dont Geoffrey Dawson, l'éditeur du Times, qu'il s'agissait de convaincre d'adopter une ligne plus favorable aux nazis. La rencontre eut lieu à l’automne 1932. Se présentant comme un membre de l'''Air Staff, Winterbotham organisa un cocktail au Savoy. Pour impressionner son hôte, il convia Lord Apsley et quelques autres aristocrates, des membres du parlement et des militaires haut gradés. Tout au long du séjour de Rosenberg – qui s'acheva par un tour champêtre dans l'arrière-pays –, il lui assura sa sympathie idéologique. Quelques semaines plus tard, les nazis accédèrent au pouvoir.
Voyage en Allemagne et rencontre avec Hitler Début 1934, Winterbotham reçut une invitation à se rendre en Allemagne, pour s'entretenir avec le chancelier Hitler. Ayant reçu l'autorisation de « C » et du Foreign Office – à condition que formellement, il y allât en tant que vacancier, sans statut diplomatique –, il arriva le 27 février à Berlin, où l'accueillit la SS avec les honneurs. Il fut logé chez le baron de Ropp, qui habitait le KurfürstendammF. W. Winterbotham, The Nazi Connection, pp. 37-40..
Le lendemain de son arrivée, on le conduisit à la chancellerieIl croisa dans les couloirs Fritz Todt, concepteur du réseau autoroutier du Reich. Passant devant deux gardes SS gantés de blanc, il pénétra dans le bureau du chancelier et s'avança avec de Ropp et Rosenberg vers le « petit homme avec la petite moustache ». Il fut d'emblée frappé par ses globes oculaires « exorbités » et son « regard de poisson mort ».
Winterbotham se prêta à des amabilités (de Ropp servit d'interprète tout au long de l'entretien), racontant sa captivité pendant la guerre. Hitler, après un éloge de l'esprit chevaleresque des aviateurs, lui affirma sans détour que la nouvelle force aérienne de l'Allemagne comptait déjà quelque 500 appareils. Le Führer se plaignit que les diplomates anglais l'évitassent (seul Anthony Eden l'avait déjà rencontré), arguant qu'on ne pouvait qu'ignorer ses véritables intentions en agissant de la sorte.
S'ensuivit un monologue enflammé de trois minutes contre les communistes et la Russie – « ils nous détruiront si nous ne les détruisons pas ! » – durant lequel le chancelier, debout, sembla s'adresser à une foule. Si Rosenberg parut hypnotisé par ce spectacle, Winterbotham ne put retenir un sourire ; ce que remarqua Hitler, qui interrompit son flot saccadé de vitupérations, sourit à son tour, et se rassit en disant : « Voilà ce que je pense des Russes. Veuillez dire à vos politiciens en Angleterre que pour une fois, ils devraient garder leur nez en dehors de ça. » Selon lui, si le Reich était destiné à dominer le continent européen, il pouvait coexister pacifiquement avec l'Empire britannique et les États-Unis d'AmériqueF. W. Winterbotham, The Nazi Connection, pp. 40-62..
Au sortir de cette entrevue, Winterbotham échangea brièvement avec Rudolf Hess, l'adjoint d'Hitler, puis quitta la chancellerie. Avec l'aide de William de Ropp, il récapitula méticuleusement chaque mot prononcé au cours de la discussion, pour les répéter une fois rentré à Londres. Outre le réarmement assumé du Reich, l'autre information cruciale était la volonté affichée d'attaquer l'Union Soviétique (tout ceci avait déjà été publiquement déclaré par Hitler, à l'oral comme à l'écrit).