Maria Nikolaïevna Vernadskaïa (née ChigaïevaEn . le à Saint-Pétersbourg et morte le à Heidelberg ; dates en calendrier julien), était une publiciste et la première femme économiste en Russie.

Biographie

Élevée dans une famille aisée à Saint-Pétersbourg, Maria Vernadskaïa a reçu une éducation à la maison par son pèreStites, The Women Liberation Movement, p. 35.. Plusieurs informations concrètes sur sa jeunesse, son éducation et sa formation académique ne sont pas disponibles. Or, il est mentionné plus souvent qu’elle s’est mariée en 1850 avec Ivan Vas. Vernadsky, publiciste et économiste politique, sous l'influence duquel elle a étudié l'économie politique elle-mêmeAndreyevsky, dir., « Vernadskaya », p. 38 ; Guo Yingbin, « Karolina Pavlova and the Development of Prose Fiction by Russian Women Writers in the First HaIf of the Nineteenth Century », Thèse de maîtrise, Winnipeg, Université du Manitoba, 1990, 190 p. ; p. 29, https://mspace.lib.umanitoba.ca/server/api/core/bitstreams/a15d9633-2a46-43b5-95e9-ffd47f28c64c/content, consulté le 25 octobre 2023.. Pendant ce temps, sous les réformes libérales d’Alexandre II., les femmes n’avaient pas encore obtenu l’accès aux universités russesRobert A. Nye, « Masculinity, Autocracy, and the Russian University, 1804–1863 », Michelle Lamarche Marrese, dir., A Woman's Kingdom: Noblewomen and the Control of Property in Russia, 1700–1861, Gender & History, 18, no 1, (2006), p. 176–178..

Responsable de la famille et de l'éducation de son fils uniqueAndreyevsky, « Vernadskaya », p. 38 ; Yingbin, « Karolina Pavlova », p. 29., Vernadskaïa donnait un exemple du modèle de la « Nouvelle femme », qui était à la fois mère au foyer, épouse, ainsi que travailleuseJulia Berest, « The Reception of J.S. Mill’s Feminist Thought in Imperial Russia », Russian History, 43, no. 2 (2016), p. 101-141 ; p. 111, https://www.jstor.org/stable/26549521?seq=1, consulté le 25 octobre 2023.. En 1857, le couple commence à publier le journal hebdomadaire « L'indice économique »En russe: “Экономический указатель”.. Dans cette revue, Vernadskaïa a publié anonymement une série d'articlesAndreyevsky, dir., « Vernadskaya », p. 38.. Il s’agissait du journal principal du courant économique de l'École de Manchester en Russie. Influencé par cette pensée, le couple était en faveur du libre marché, de la liberté de la main-d'œuvre, ainsi que de l'émancipation des serfs afin de relâcher une grande quantité de main-d’œuvreThe Women Liberation Movement, p. 35.. En tant qu'écrivaine de l'économie politique, elle fut également l’une des premières femmes à prendre publiquement la parole sur la nécessité de l'indépendance économique des femmesRichard Stites, The Women Liberation Movement in Russia : Feminism, Nihilism and Bolshevism, 1860-1930. Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1978, p. 35.. Vernadskaïa faisait partie des intellectuels plutôt radicaux de l’Intelligentsia qui dominaient le discours sur la question des femmes dans la presse russe et qui exigeaient le droit féminin au travail beaucoup plus tôt qu’en OccidentBerest, « The Reception », p. 111..

Une argumentation économiste et féministe sur le travail féminin

À l’époque du règne d’Alexandre II, des formes du travail féminin existaient en fonction de la conception sociale du travail et du statut social. De plus, dans les classes plus aisées, les femmes étaient constamment au travail, autant pour répondre aux normes de la société que pour la vie familiale. Or, ce travail plutôt associé à la sphère privée n’était pas reconnu comme ayant une valeur aussi importante que le travail salarié, traditionnellement prévu pour les hommesCf. Lynn Patyk, « Dressed to Kill and Die: Russian Revolutionary Terrorism, Gender, and Dress », Jahrbücher Für Geschichte Osteuropas, 58, no 2, (2010), p. 195.. C’est dans ce contexte sociopolitique du milieu du 19e siècle, aussi touché par les effets de la guerre de Crimée, que des débats réformateurs sur l’éducation et le rôle des femmes dans la société russe ont débuté, menés d’abord par certains auteurs masculins. Selon des sources de l’historien Richard Stites, c’est à partir des années 1850 que les premières femmes ont commencé à prendre la parole dans des journaux sur les questions de leur participation à la vie publique ou politiqueStites, The Women Liberation Movement, p. 30-33..

Une de ces femmes était Maria Vernadskaïa. C’était dans la revue russe L’indice économique, de laquelle Vernadskaïa fut co-éditrice avec son mari, qu’elle a publié un de ses articles les plus importants sur le statut du travail des femmes. L’article « Travail féminin »En russe : « Женский труд ». a d’abord été publié en 1858Р. K. Balandin, « Écrivains russes : 1800-1917 », Dictionnaire biographique, vol. 1, Encyclopédie soviétique (Traduction libre de « Русские писатели : 1800-1917 », Биографический словарь, Том 1. М., Советская энциклопедия), Internet Archive Way Back Machine, (1989), s. p., https://web.archive.org/web/20220707163502/http://az.lib.ru/w/wernadskaja_m_n/text_1989_bio.shtml, acutalisé le 26 juillet 2019, consulté le 6 novembre 2023. , puis republié en 1862 par son mariAndreyevsky, dir., “Vernadskaya”, p. 38. dans le Recueil des œuvres de feue Maria Nikolaïevna Vernadskaïa, née ChigaïevaMariya Nikolayevna Vernadskaya, « Travail féminin », Ivan V. Vernadsky, dir., Recueil des œuvres de feue Mariya Nikolaevna Vernadskaya, née Shigaeva, en russe: СОБРАНІЕ СОЧИНЕНІЙ ПОКОЙНОЙ МАРІИ НИКОЛАЕВНЫ ВЕРНАДСКОЙ, урожд. Шигаевой. St. Pétersbourg, 1862..

Globalement, l’argumentation de Vernadskaïa pour le travail libre des femmes s’inscrit dans les courants du libéralisme économique (dont l'École de Manchester comme une influence principale sur la pensée dans L’indice économique) et du féminisme bourgeois de l’époque, en raison de sa provenance sociale de la classe aiséeStites, The Women Liberation Movement, p. 59.. Dans cet esprit, elle soutient que la spécialisation du travail, le libre-échange et le libre choix de l’emploi (au lieu de l’hérédité des vocations) sont des solutions économiques qui doivent être appliquées aux femmes pour les inclure dans le marché du travail. Selon cette pensée, si les femmes se libèrent et abandonnent leurs rôles exclusifs de mères et épouses au foyer, elles auraient un grand potentiel économique. Vernadskaïa était aussi certaine que les femmes pouvaient exécuter des travaux traditionnellement associés aux hommesIbid., p. 35f..

De même, dans l’article « Travail féminin », Vernadskaïa soulignait qu’il y avait déjà plein d’opportunités d’emplois pour les femmes, mais il faut que les femmes osent faire la formation pour ces métiers. Ainsi, son article appelle les femmes (surtout des classes supérieures) à sortir de leur quotidien conventionnel et à chercher une vocation professionnelle elles-mêmes. Cependant, elle ne propose pas le travail égal dans tous les domaines, mais principalement dans « le commerce, l'usine, l'agriculture, la littérature, la poésie, la science, l'enseignement, la médecine, les arts, le spectacle, le chant, la musique, l'artisanat »Vernadskïa, « Travail féminin »..

Relatif à la réussite potentielle des femmes dans ces domaines, cela ne serait pas une question de talent ou de capacités inférieures par rapport aux hommes, mais une question du temps et de l’effort investi dans leur formation, ainsi que de l’attitude des femmes à l’égard du travailGuo Yingbin, « Karolina Pavlova », p. 28f.. À ce sujet, Vernadskaïa prouve que quelques femmes, notamment dans la noblesse, perçoivent le travail comme une honte sociale, Elle établit aussi un lien avec le manque de prestige de plusieurs professions typiquement féminines comme nounous ou sages-femmes. Or, elle revalorise le travail comme étant honorable pour les deux sexesStites, The Women Liberation Movement, p. 36.. En plus, Vernadskaïa refuse d’accepter l’excuse des femmes qui, par exemple, ne veulent pas quitter leurs enfants pour travailler. Selon elle, dans ces cas, « les femmes ne veulent tout simplement pas travailler et, qui plus est, elles ont honte du travail ». Donc, en s'adressant aux femmes des classes aisées, l'auteure transfère la responsabilité pour le manque du travail féminin aux femmes elles-mêmesGuo Yingbin, « Karolina Pavlova », p. 28f ; Berest, « The Reception », p. 111..

Un autre argument principal de Vernadskaïa est la liaison faite entre le mariage, la dépendance et le travail. Selon elle, si des femmes gagnent leur vie elles-mêmes, moins d’elles se marieront trop hâtivement, ce qui contribue à produire du malheur familial. En plus, celles qui choisissent de rester célibataires ne seraient plus autant vues comme pitoyables et dépendantes de leurs parents. Vernadskaïa démontre clairement que le travail salarié est la clé pour l’indépendance des femmes de leurs maris, voire de la libération du « despotisme des hommes »29. Puisque le mari avait toujours la responsabilité de gagner la vie pour sa famille, il pouvait demander l’obéissance de ses dépendantes, ainsi Vernadskaïa mentionne :

« Une mère est prête à se sacrifier pour ses enfants, à se priver de plaisirs et de paix pour eux, mais elle exige d'eux l'obéissance. C'est exactement ce que les hommes font aux femmes. Mesdames, cessez d'être des enfants, essayez de vous tenir debout, de vivre avec votre esprit, de travailler avec vos mains, d'étudier, de penser et de travailler comme des hommes, et vous serez aussi indépendantes, ou, du moins, moins dépendantes de vos tyrans [...] ».

Dans cette interpellation forte et directe aux femmes - notamment aisées, pour lesquelles le travail n’était pas une nécessité - elles sont ainsi tenues d’entrer dans la sphère publique qui était traditionnellement réservée pour les hommes, un processus qui sera matérialisé beaucoup plus tard. Avec sa vision du travail libre comme accomplissement de soi, Vernadskaïa conclut que « tant que le travail sera méprisé, vous resterez toujours dans un état de subordination, car c'est dans le travail seul que réside la véritable liberté de la femme ».

Les autres écrits de Vernadskaïa

Au milieu des années 1850, Vernadskaïa publie beaucoup d’autres articles. Ainsi, elle publie dans ces années 25 articles courts, 80 critiques de livres dans des journaux et elle a traduit plusieurs travaux économiques provenant de l’Europe de l’Ouest dans sa langue, le russeArja Rosenholm, « Mariya Vernadskaya: Missionary of ‘Scientific Femininity’», Linda Edmondson, dir. Gender in Russian History and Culture, New-York, Palgrave Macmillan, 2001, p. 73-92 ; p. 74f. , comme l'ouvrage anglais de Jane Marcet, « John Hopkins’s Notions on Political Economy » (Moscou, 1856). Ses travaux sont en majorité publiés dans L’indice économique. Toutefois, les sources fiables ne peuvent pas donner assez d’informations pour reconstruire ses publications en dehors de la revue. En dehors de quelques écrits sous la forme de prose, dans les années suivantes, elle publie majoritairement sur les sujets du travail féminin, du libre choix du travail, du rôle des parents, de la division du travail, de l'éducation, de la théorie de l'économie politique ainsi que sur la critique de la conception aristocratique du travail« Vernadskaya, Mariya Nikolaevna : Recueil des oeuvres » (Traduction libre de “Lib.Ru/Классика: Вернадская Мария Николаевна: Собрание сочинений”), Maksim Moshkov, dir., lib.ru, https://web.archive.org/web/20230129190051/http://az.lib.ru/w/wernadskaja_m_n/, actualisé le 26 juillet 2019, consulté le 6 novembre 2023. .

Une prise en compte des enjeux de genre