Manuel de Trujillo y Torres, né en et mort le , est un publiciste et diplomate colombien. Il est surtout connu pour avoir été reçu en tant que premier ambassadeur de Colombie par le président américain James Monroe le . Il s'agit alors du premier acte de reconnaissance par les États-Unis de l'indépendance d'une ancienne colonie espagnole.
Né en Espagne, il a vécu, jeune adulte, dans la colonie de la Nouvelle-Grenade (actuelle Colombie). Après son implication dans une conspiration contre la monarchie, il s'enfuit en 1794 et arrive aux États-Unis en 1796. Depuis Philadelphie, il passe le restant de ses jours à plaider en faveur de l'indépendance des colonies espagnoles en Amérique. En étroite collaboration avec le rédacteur en chef de journal , il publie des articles, des brochures et des livres en anglais et en espagnol.
Durant les guerres d'indépendance hispano-américaines, il joue un rôle central dans la direction du travail des agents révolutionnaires en Amérique du Nord, qui se rendent fréquemment chez lui. En 1819, Torres est nommé diplomate au Venezuela, qui s'unit cette année-là à la Nouvelle-Grenade pour former la Grande Colombie. En tant que chargé d'affaires, il négocie d'importants achats d'armes, mais ne parvient pas à obtenir de prêts publics. Ayant jeté les bases de la reconnaissance diplomatique de la Colombie, il meurt moins d'un mois après avoir atteint cet objectif. Il est considéré comme l'un des premiers partisans du panaméricanisme.
Jeunesse de Manuel Torres Premières années de sa vie thumb|Antonio Caballero y Góngora, l'oncle de Torres. Manuel Torres naît dans le royaume espagnol de Cordoue au début du mois de . La famille de sa mère est originaire de la ville de Cordoue, tandis que celle de son père est probablement originaire de la ville voisine de Baena. Il est issu de la petite noblesse des deux côtés de sa famille, une classe qui a un statut social mais pas nécessairement de richesse.
Au printemps 1776, le jeune Torres embarque pour Cuba avec son oncle maternel Antonio Caballero y Góngora, qui y est consacré évêque de Mérida dans la vice-royauté de Nouvelle-Espagne. Torres attribuera plus tard ses idéaux républicains à son oncle, un homme du siècle des Lumières qui était un grand collectionneur de livres, d'art et de pièces de monnaie. Après la promotion de Caballero y Góngora au poste d'archevêque de Santa Fé de Bogotá, la famille arrive en Nouvelle-Grenade le .
À l'âge de 17 ans, Torres commence à travailler pour le secrétariat de la vice-royauté et pour le Trésor royal. Durant les sept années suivantes, il apprend la finance et est témoin des conflits politiques et sociaux en Nouvelle-Grenade tels que la révolte des Comuneros. C'est aussi l'époque de la révolution américaine à laquelle l'Espagne a affronté la Grande-Bretagne. Caballero y Góngora devient vice-roi de Nouvelle-Grenade en 1782 et gouverne comme un modernisateur libéral.
Torres se rend en France au début de l'année 1785 pour étudier à l'École royale militaire de Sorèze, pendant environ un an et demi, les sciences militaires et les mathématiques. En tant que lieutenant du Génie (en ), il a probablement contribué à l'étude du colonel Domingo Esquiaqui et à la réorganisation des garnisons coloniales. Sur présentation de l'archevêque-viceroi, Torres a reçu de Charles IV des terres près de Santa Marta et a établi une plantation prospère, qu'il a nommée San Carlos. Il s'y est marié et y a eu une fille.
Il se lie avec les libéraux politiques de la classe criollo (c'est-à-dire les habitants de la Nouvelle-Grenade d'origine européenne) de Bogota, rejoignant un club secret dirigé par Antonio Nariño où l'on discute librement d'idées radicales. Lorsqu'en 1794, Nariño et d'autres membres du club sont impliqués dans une conspiration contre la Couronne, Torres fuit la Nouvelle-Grenade sans sa famille. Il se rend d'abord à Curaçao, puis en 1796 à Philadelphie1797 selon ; mais 1796 selon , et . (qui est alors la capitale des États-Unis).
Son arrivée à Philadelphie right|thumb|alt=Gravure représentant William Duane de profil|Influencé par Torres, William Duane et son journal Aurora sont devenus des défenseurs de l'indépendance des colonies espagnoles en Amérique.
À l'époque, les Hispano-Américains qui se dirigeaient vers le Nord avaient tendance à se rendre à Philadelphie, à Baltimore ou à La Nouvelle-Orléans (contrôlée par les Français), qui étaient des centres de relations commerciales avec les colonies. Philadelphie, en particulier, était un symbole des idéaux républicains, ce qui a pu attirer Torres. Son commerce avec les colonies espagnoles était important et l'American Philosophical Society fut la première société savante des États-Unis à nommer des membres hispano-américains. À l' de Philadelphie, il rejoint une communauté cosmopolite de catholiques romains, dont beaucoup viennent d'Amérique espagnole et française.
Parvenant à nouer contact rapidement avec des Américains, Torres se lie d'amitié avec , qui devient rédacteur en chef du journal de Philadelphie en 1798. Le rédacteur publie continuellement les vues de Torres sur l'indépendance hispano-américaine dans le journal, dont le contenu sera repris par d'autres. Torres traduit des pamphlets espagnols pour Duane et, parfois, les éditoriaux de Duane en espagnol. Le but de ces écrits était de vanter en Amérique espagnole les États-Unis comme étant un modèle de gouvernement représentatif indépendant à suivre et, aux États-Unis, d'accroître le soutien aux mouvements indépendantistes.
Au départ de son expérience à Philadelphie, Torres est assez riche et reçoit des fonds de sa femme, ce qui l'aide à nouer des liens sociaux importants. Cependant, ayant investi son argent dans des entreprises commerciales risquées, et ayant à l'occasion perdu ou encore , il est donc contraint de vivre plus modestement au cours des années suivantes.
Trois ans après l'arrivée de Torres à Philadelphie, un (en français,) écrit un pamphlet intitulé Reflexiones sobre el comercio de España con sus colonias en tiempo de guerra et publié en anglais sous le titre Observations on the Commerce of Spain with her Colonies, in Time of War. L'auteur, probablement Torres, critique le colonialisme espagnol. Il estime notamment que l'Espagne a le monopole des échanges commerciaux avec ses colonies à leur détriment : en temps de guerre, la métropole ne peut pas approvisionner les colonies en biens essentiels et, en temps de paix, les prix sont trop élevés. La solution proposée par l'auteur est de mettre en place un système de libre-échange au sein des Amériques. Ce pamphlet est réimprimé à Londres par William Tatham.
La résidence de Torres augmenta l'attrait de Philadelphie pour les révolutionnaires hispano-américains. En 1805, Torres a probablement rencontré Francisco de Miranda, également exilé après l'échec d'une conspiration, peu avant l'échec de l'expédition de Miranda en capitainerie générale du Venezuela. Il rencontre aussi Simón Bolívar en 1806. Le ministre espagnol aux États-Unis, Carlos Martínez de Irujo, signale alors l'activité de Torres à ses supérieurs.
Coordination des révolutionnaires Pendant la période d'instabilité provoquée par la conquête de l'Espagne par Napoléon Bonaparte (la guerre péninsulaire), les habitants des colonies décident de suivre le modèle des provinces péninsulaires espagnoles en organisant des juntes pour gouverner en l'absence d'un pouvoir central. Les partisans de l'indépendance, qui s'appellent eux-mêmes « patriotes », soutiennent que la souveraineté revient au peuple en l'absence de monarque. Ils s'opposent aux royalistes qui soutiennent l'autorité de la Couronne. À partir de 1810, les juntes patriotes déclarent successivement leur indépendance et Manuel Torres devient leur point de contact naturel aux États-Unis.
Courtage d'armes Bien que l'administration du président américain James Madison ne reconnaisse officiellement aucun gouvernement de part et d'autre, les agents patriotes sont autorisés à chercher des armes aux États-Unis et les ports américains deviennent des bases de corsaires. Torres sert d'intermédiaire entre les agents nouvellement arrivés et des Américains influents, tels que Juan Vicente Bolívar (le frère de Simón Bolívar) et le riche banquier Stephen Girard. Juan Vicente Bolívar parvient à acheter des armes pour le Venezuela, mais il disparaît en mer lors de son retour de voyage en 1811.
Avec Telésforo de Orea du Venezuela ainsi que Diego de Saavedra et Juan Pedro Aguirre de Buenos Aires, Torres négocie un plan visant à acheter et baïonnettes au gouvernement américain. Girard accepte de financer le plan de crédit en commun de Buenos Aires et du Venezuela mais le secrétaire d'État James Monroe le bloque en refusant de répondre. Saavedra et Aguirre ne parviennent à expédier que à Buenos Aires mais, à la fin de l'année 1811, Torres aide Orea à fournir environ au Venezuela. De nouveaux acheteurs continuent d'arriver et les approvisionnements constituent un apport important tandis que les révolutionnaires subissent de nombreuses défaites.
Le nouveau ministre espagnol, Luis de Onís, tente secrètement d'interrompre les livraisons d'armes. Il est également informé par un facteur d'un projet d'achat auprès de l'arsenal américain. Onís rend compte de ces activités subversives et ses agents harcèlent des révolutionnaires présumés comme Torres. Francisco Sarmiento et Miguel Cabral de Noroña, deux associés d'Onís, tentent d'assassiner Torres en 1814, apparemment sur ordre du ministre. En raison de son aide à la révolution, Torres se voit confisquer son domaine situé en Nouvelle-Grenade sous contrôle royaliste après la mort de sa femme et de sa fille.
Écrits publics de Manuel Torres À court d'argent durant cette période, Torres subvient en partie à ses besoins en enseignant. Avec Louis Hargous, il rédige une adaptation pour l'enseignement en anglais et en espagnol du livre de , Nature Displayed in Her Mode of Teaching Language to Man. La longue page de titre de l'ouvrage présente Torres et Hargous comme étant des et, dans l'introduction, ils soulignent l'importance pour les Américains d'étudier la littérature espagnole. Des éditions révisées influentes de sont aussi publiées à New York (1825) et à Londres (1826).
Peu après Nature Displayed in Her Mode of Teaching Language to Man, un pamphlet Manual de un Republicano para el uso de un Pueblo libre, dont Torres est probablement l'auteur, est édité en 1812. Structuré comme un dialogue, ce pamphlet anonyme défend le système de gouvernement américain basé sur la philosophie de Jean-Jacques Rousseau et affirme qu'il devrait être un modèle pour l'Amérique espagnole. Le contenu suggère que l'auteur est .
En plus d'écrire pour le journal Aurora de William Duane, Torres envoie des actualités et des opinions au Baltimore Whig et au New York Columbian de Baptis Irvine, à la City of Washington Gazette de et au de à Baltimore. Il fait la connaissance de notables tels que le député Henry Clay, l'avocat Henry Marie Brackenridge, le receveur des Postes de Baltimore John Stuart Skinner, le juge Theodorick Bland et le responsable du bureau des brevets William Thornton. Le soutien de Clay, qui devient au Congrès un défenseur de l'indépendance de l'Amérique espagnole, lui permet notamment de faire pression sur de nombreux fonctionnaires influents.
Propositions économiques thumb|alt=|Robert Patterson, directeur de l'U.S. Mint (photo de 1908), a approuvé le livre de Torres.