Der Zwerg (en français « Le nain ») est un lied pour chant et piano composé par Franz Schubert en sur un poème de Matthaüs von Collin. Il porte la référence D. 771 dans le catalogue thématique d’Otto Erich Deutsch et fut publié le dans l’opus 22 aux côtés de WehmutDeutsch, Otto Erich, « Der Zwerg, op. 22, 1», in Franz Schubert : Thematisches Verzeichnis seiner Werke in chronologischer Folge, Kassel, Bärenreiter, 1978, p. 464..

Contexte La partition autographe de Der Zwerg étant perdueYouens, Susan, Schubert’s Late Lieder: Beyond the Song-Cycles, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 12., il est difficile de définir la date de composition exacte de ce lied. Il est toutefois certain qu’il fut composé durant l’hiver 1822-1823Fischer-Dieskau, Dietrich, Les Lieder de Schubert, Paris, Robert Laffont, 1979, p. 233.Gut, Serge, « (Der) Zwerg », dans Marc Honegger et Paul Prévost (éds.), Dictionnaire de l’art vocal, vol. 3, P-Z, Paris, Bordas, 1992, p. 2285.Massin, Brigitte, Franz Schubert, Paris, Fayard, 1978, p. 997. et, plus vraisemblablement, en Reed, John, The Schubert Song Companion, New York, Universe Books, 1985, p. 143. car c’est à cette époque que Schubert opta pour la maison d’éditions Sauer et Leidesdorf à la suite des problèmes qu’il rencontrait avec les éditions Diabelli. Selon Benedict Randhartinger, Schubert aurait composé le lied de manière précipitée car ses nouveaux éditeurs le pressaient. Il prétend également que Schubert aurait composé ce lied en même temps que de converser avec un ami qui était venu le chercher pour faire une promenade. Son témoignage est néanmoins sujet à caution.

Der Zwerg fut composé sous le signe de la maladie car Franz Schubert venait d’être diagnostiqué de la syphilis en 1822Youens, Susan, op. cit., p. ix.. Au début de l’année suivante, il entreprit des soins en toute discrétionMassin, Brigitte, op. cit., p. 249. car il se sentait humilié et gêné socialementIbid., p. 252.. Pour le compositeur, l’intrusion de la souffrance, des désagréments physiques, des régimes astreignants et des angoisses psychologiques signaient la fin de la normalitéIbid., p. 251.. Sa maladie permit à Schubert une nouvelle connaissance, plus intime, de la douleur. Ses souffrances influencèrent le choix de poèmes qu’il fit et la musique qu’il composa. De fait, les thèmes de la solitude et de la douleur, déjà présents dans ses œuvres avant sa maladie, s’y enracinèrent profondémentIbid., p. 253..

Depuis l’automne 1822, Franz Schubert habitait de nouveau avec son père au numéro 11 de la Grünentorgasse, en banlieue de Vienne, même s’il ne travaillait plus comme professeur auxiliaire pour son école. C’était aussi l’époque de ses premiers véritables rapports avec les éditeurs musicauxIbid., p. 243. au sujet desquels il fut conseillé par son ami Joseph Hüttenbrenner qui l’aidait également à gérer ses comptesIbid., p. 246.. Fin 1822, les Schubertiades, auxquelles s’ajoutaient des séances de lecture, avaient lieu au moins une fois par semaineIbid., p. 238..

Analyse musicale Der Zwerg est un lied durchkomponiert (en composition continue) de 150 mesuresIbid.,p. 998.Schubert, Franz, Der Zwerg Und Wehmuth, deux lieder pour voix chantée et pianoforte sur des poèmes de Mathaeus Edlen von Collin, Op. 22, Vienne, Sauer et Leidesdorf, S et L 337, .. Il est chanté et joué au piano avec un tempo nicht zu geschwind (pas trop rapide). Il s’agit d’un drame vocal rigoureux mais complexeKramer, Lawrence, Franz Schubert :  Sexuality, Subjectivity, Song, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 60. ; Franz Schubert semble avoir voulu accentuer le drame du texte de Matthaüs von Collin à l’aide des moyens musicaux, notamment les modulationsYouens, Susan, op.cit., p. 40.. En effet, la tonalité principale du lied est La mineurYouens, Susan, op. cit., p. 45. mais des modulations s’opèrent à chaque changement d’orateur (la reine en Do mineur, le nain en Si mineurIbid., p. 42) ou dans le but d’intensifier certains mots ou phrases. D’ailleurs, l’interprète doit user de trois intonations différentes pour représenter les trois personnages principauxGut, Serge, op. cit., p. 2286. du lied : la reine, le nain et le narrateur. Ce dernier, qui ne prend que peu de place dans le poème, occupe un rôle actif dans le lied de Schubert, comme le démontre l’insistance faite sur ses mots « Ihr sagt » (mesure 64) et « Sie sagt's » (mesure 105)Kramer, Lawrence, op. cit., p. 64. . De plus, la mort de la reine est rendue violente par la musique alors qu’elle ne l’est pas dans le poèmeYouens, Susan, op. cit., p. 48..

Motifs La construction du lied repose sur deux motifs jouant le même rôle que les leitmotive wagnériens. Le premier motif, sur lequel le lied s’ouvre et se ferme, est associé à la mort prédestinée et à la passion qui mène à la mort. Il s’agit d’une cellule thématique qui combine énergie rythmique avec immobilisme mélodique et harmonique. En effet, le motif est court, percutant et constitué de trois croches et une blanche sur la même note. Il ne se présente pratiquement qu’au registre grave de l’accompagnement pianistique ; il n’est renforcé par la voix qu’aux mesures 40, 51, 59 et 81. Selon John Reed, le rythme court-court-court-long aurait une signification érotique pour Schubert. Ce motif n’est pas sans rappeler le « motif du destin » dans la Symphonie n° 5 de BeethovenDürr, Walther, et Andreas Krause (éds), « Der Zwerg », in Schubert Handbuch, Kassel, Bärenreiter, 1997, p. 214.. On le retrouve également dans l'Appassionata de Beethoven mais aussi dans d’autres œuvres de Franz Schubert : la « Symphonie inachevée », Suleika IJohnson, Graham, « Der Zwerg », notes pour Franz Schubert, Complete Songs, enregistré en 1988, Ann Murray (mezzo-soprano), Graham Johnson (pianiste), CD, Hyperion, CDJ33003, 1989, p. 22., Du liebst mich nicht, Der Atlas, Abendstern, et Fülle der LiebeReed, John, op. cit., p. 496..

Le second motif est, quant à lui, associé à la douleur du nain, née de sa propre cruauté. Il s’agit d’une cellule rythmique descendante par degrés conjoints, constituée d’une noire suivie d’une croche pointée, d’une double, et d’une noire ou blanche. Ce motif est une déformation du premier, ce qui fait écho à la difformité du corps du nain, mais le second motif est moins rigide et se présente à la fois à la voix et à l’accompagnement.

Sections La première partie de Der Zwerg commence par une introduction de six mesures de piano. La main droite joue des doubles croches tandis que la main gauche joue le premier motif sur La à trois reprises. Le déferlement de trémolos en octaves ou en accords brisés de la main droite au piano tout le long du lied produit une atmosphère inquiétante et un constant grondement vibrant, qui rappelle l’océan présent dans le texte du lied. Aux mesures 4-9 et 14, se présente un accord de septième diminuée sur le sixième degré augmenté, suivi d’une sixte allemande retardée d’une pulsation, comme si le Fa# initial était trop chargé chromatiquement pour être résolu en une seule fois.

La section A du lied comprend la première strophe du texte, qui s’étend des mesures 6 à 19 majoritairement dans la tonalité principale de La mineur. Le personnage principal est le narrateur et Schubert fait essentiellement usage du premier motif. La voix ne dépasse pas le rapport de quinte La-Mi durant toute cette strophe. L’atmosphère de cette section est lourde, oppressante et étouffée. Des mesures 8 à 11, une sixte allemande apparait à nouveau mais cette fois-ci implicitement. Juste après le mot « Zwerge », aux mesures 18-19, la main droite du piano glisse sur tout le clavier pendant que la main gauche produit des accents déformés.

La section B comprend la deuxième strophe du lied, qui s’étend des mesures 23 à 35majoritairement dans la tonalité principale de La mineur bien que Schubert donne une première impression de changement harmonique, en Fa majeur, aux mesures 28-31. Comme pour la section A, le personnage principal est le narrateur et Schubert fait essentiellement usage du premier motif.

La section C comprend la troisième strophe du lied, qui s’étend des mesures 37 à 49 majoritairement dans les tonalités de Do mineur, créant une certaine tension musicale, et Sol mineur. Le personnage principal est la reine, qui déclame ses premiers mots, et Schubert fait essentiellement usage du premier motif. Aux mesures 44-45, les mots « ihr sagt es mir » permettent une inflexion en Mi♭ majeur, tonalité qui conclut d’ailleurs la stropheMassin, Brigitte, op. cit., p. 999.. L’entre-deux-strophes des mesures 49-51 est l’occasion d’un Si mineur momentané, qui accueille les premières actions du nain.

La section D comprend la quatrième strophe du lied, qui s’étend des mesures 51 à 63 majoritairement dans la tonalité de Si mineur. La cinquième strophe, qui s’étend, quant à elle, des mesures 63 à 74 majoritairement dans la tonalité de Do mineur, constitue la section D’ du lied. Le personnage principal de ces deux sections est le nain et Schubert fait essentiellement usage du second motif. La main gauche au piano produit de la quatrième à la sixième strophe un motif boitillantJohnson, Graham, op. cit., p. 23.. La tonalité de Do mineur réapparait à la fin de la quatrième strophe pour introduire la cinquièmeYouens, Susan, op. cit., p. 46.. Le premier motif apparait aussi durant cette section : la ligne de basse double la ligne vocale aux mesures 51-57 et 64-68. La fin de cette section est en Do majeur, comme pour représenter l’excitation du meurtre.

La section E comprend la sixième strophe du lied, qui s’étend des mesures 74 à 86 majoritairement dans la tonalité principale de La mineur avec quelques modulations. Le personnage principal est le nain et Schubert fait essentiellement usage du premier motif. Cette section constitue le point de tension culminant du lied. Aux mesures 80-81, lorsque le nain annonce sa volonté de tuer la reine, le premier motif retentit avec, pour la première fois, un intervalle de quarte triton (Si♭ - Mi), symbolique du et de la mortIbid., p. 44.. À la mesure suivante, ce motif est répété en imitation canonique par la voix, deux octaves plus haut.

La seconde partie du lied commence avec la section A’ comprenant la septième strophe du lied, qui s’étend des mesures 88 à 101 majoritairement dans les tonalités de La mineur et La majeur. Le personnage principal est la reine et Schubert fait essentiellement usage du premier motif. Cette section est une reprise du début du lied mais en La majeur, cette fois. Une cadence parfaite aux mesures 100-101 est le point culminant de cette section.

La section F comprend la huitième strophe du lied, qui s’étend des mesures 102 à 116. Les personnages principaux sont la reine et le narrateur mais Schubert ne fait ici usage d’aucun motif et use de modulations. La reine prononce, de la mesure 102 à la mesure 105, ses derniers mots dans la tonalité enharmonique de sa tonalité habituelle : Si♭ majeur. Il s’agit d’une répétition différente mais reconnaissable des mesures 77 à 80, qui étaient l’occasion d’une cadence en Si♭ mineur. Ensuite, un bondissement déchirant de sixte mineure (Si♭ - Sol♭) est provoqué à la mesure 105 sur les mots « Sie sagt’es », prononcés d’une voix étranglée par le chanteur, similairement au cri du nain sur « Es spricht » aux mesures 63-64.  Il s’agit de la même sixte que celle des mesures 78-79, transposée une octave plus haut. Cette mesure 105 est un choc harmonique déconcertant, avec un sforzando sur le troisième temps. Cette insistance musicale coïncide avec la volonté du nain de tuer la reine. À la mesure 106, le Sol♭ se transforme en Fa#, son enharmonie, qui rappelle le Fa# de la mesure 4.  Les deux dernières mesures de cette section sont l’occasion d’une cadence complète sur Mi♭ majeur.