La crypte Notre-Dame-des-Champs, dite crypte Notre-Dame des Champs au Carmel du faubourg Saint-Jacques, Saint-Denis-sous-terre, crypte de Saint-Denis.., ou crypte du Carmel..., est une crypte située entre 10 et 12 mètres sous le parking souterrain de l'immeuble au numéro 14bis rue Pierre-Nicole dans le arrondissement de Paris. Vestige de l'ancienne église Sainte-Marie-des-Vignes du prieuré bénédictin de Marmoutiers (), la crypte est considérée dans la tradition populaire comme le lieu des premières conversions faites par saint Denis..
Lieu de mémoire stratifié, étroitement lié à Saint Denis et aux origines du christianisme parisien, marqué par la présence successive des bénédictins, des premiers dominicains et des carmélites, la crypte demeure aujourd’hui une propriété privée, fermée au public.
Origines antiques et christianisme primitif gauche|vignette|Arrivée de s. Denis à Paris. Maître de Fauvel. Enlumineur. Dans Vita sancti Dionisii Parisiensis episcopi et martyris, traduction anonyme du , sous le titre Vie de S. Denis ; Vita sancti Eustachii, F. 22. 1330-1340.|320x320px
Grégoire de Tours (538-594), historien gallo-romain et évêque de Tours, rapporte que saint Denis, premier évêque de Paris (martyr vers 250-272) fut envoyé par le pape Fabien vers 250 avec sept autres évêques pour évangéliser la Gaule, et qu’il fut désigné pour Paris (Lutèce), où il fut martyrisé par l’épée. La tradition : Saint Denis fonda à Paris trois églises. La première, l'église Saint-Benoît-le-Bétourné (détruite en 1831) fondée au nom de la Trinité, ainsi qu’on pouvait le voir dans un vitrail de ladite église, où il était écrit : « Dans ce sanctuaire, saint Denis commença à invoquer le nom de la Sainte Trinité ». La deuxième, saint Étienne-des-Grès (détruite en 1792), ainsi nommée parce que saint Denis et sa compagnie venaient de Grèce. La troisième, Notre‑Dame‑des‑ChampsIl s’agit ici de l’ancienne église Notre‑Dame‑des‑Champs, autrefois située à la rue d’Enfer, actuelle rue Henri‑Barbusse, et non de l’église actuelle du même nom, construite en 1867 au 91 boulevard du Montparnasse)., s’élevait sur l’emplacement d’un ancien temple dédié à Mercure. L’idole, selon la légende, fut renversée par saint Denis, qui en chassa le démon, puis consacra le lieu à la Mère de Dieu. Il y élut domicile et y fut arrêté. André Favyn, érudit du , écrit que cet Oratoire « fut au même lieu ou est la cave sur (...) l’Église de Notre Dame des Champs, telle qu’on la voit à présent , sur le pinacle de laquelle l’on voit encore l’image de l’Archange Saint Michel, Ange tutélaire et gardien de la France, insculpé à l’antique tenant une balance ». vignette|Les églises Saint-Benoît-le-Bétourné, saint Étienne-des-Grès et Notre-Dame-des-Champs en détail du plan de Lutèce (Paris) déssiné par Nicolas de Delamare, Cartographe (1639-1723).|gauche|325x325px
Selon la tradition, saint Denis a exercé son ministère dans le faubourg Saint‑Jacques à Lutèce, quartier alors réputé pour ses nombreuses carrières, à proximité de l’actuelle rue Saint-Jacques, nom dont le tracé nord‑sud correspond au cardo de la cité romaine. C’est là qu’il rassembla les premiers chrétiens et célébra les offices, avant d’y être arrêté et de subir son martyre. À cette époque, les fidèles se réunissaient dans des cavités naturelles pour échapper aux persécutions et pratiquer leur culte en secret ; ces abris souterrains donnèrent naissance aux premières cryptes, du grec kryptós, « caché ». Située hors des murs de Paris à l’époque gallo‑romaine, la région du faubourg Saint‑Jacques se distinguait déjà par l’abondance de ses carrières. L’association traditionnelle entre la crypte et saint Denis est attestée par différents documents historiques rédigés par les ordres religieux successifs qui ont construit et préservé les églises et lieux de culte sur le site, notamment les Bénédictins () et les Carmélites (). Sa mémoire fut préservée par le nom « Saint-Denis-sous-terre », donné à ce qui devint la crypte de l’église médiévale.. Raoul de Presles, au , en attribua la fondation au saint lui‑même, et, pendant plusieurs siècles, le clergé de Notre‑Dame perpétua cette mémoire par les processions annuelles des Rogations, ponctuées d’un sermon en son honneur. Charles Le Maire, historien du , observe que la chapelle souterraine « marque une haute antiquité », tout en précisant qu’on ne saurait rien affirmer de certain au sujet de sa fondation. Charles Clair (1835-1899), dans La Vie de saint Ignace de Loyola d’après Pierre Ribadeneira, précise : « Suivant la tradition, c’est dans la cave ou crypte de cette église que le grand apôtre de la cité, saint Denis, aimait à se retirer, et qu’il fut saisi par persécuteurs. On la nommait ‘’Saint-Denis-sous-terre’’, et l’on y venait en procession un des jours de l’octave de l’évêque martyr. ». Cette dévotion perdure comme attesté dans des calendriers populaires du , dont la crypte est inscrite comme station de l’octave de saint Denis (célébré en octobre) : « La troisième [station] aux Carmelites du Faubourg Saint Jacques en une Chapelle souterraine qui servit de retraite à ces Apôtres de la France » en calendrier de 1744 et « 1° Aux Carmélites de N. D. des Champs, dans la crypte de Saint-Denis (...) 4° Aux martyrs (Montmartre), dans la grotte où saint Denis s’est retiré » en calendrier de 1759.
C’est dans ce contexte qu’une tradition, longtemps vénérée par les Parisiens, rattache l’origine de la crypte de Notre‑Dame‑des‑Champs à l’apostolat de saint Denis. Selon Clair : « Cette chapelle, de tout temps chère aux Parisiens, est une des plus anciennes églises de la ville. L’on tient que saint Denys ayant fait un Oracle dedans le temple de Mercure, de Cérès ou de quelque autre idole (car cela est en doute), près Paris, il le dédia en l’honneur de Dieu et de la Vierge sacrée, Marie. C’est celui même depuis dit Notre-Dame des Champs. ». Selon cette légende pieuse, saint Denis, installé dans une carrière devenue crypte, transforma un temple païen en sanctuaire marial, y réunissant ses disciples pour la prière et l’eucharistie, avant d’y être saisi par les persécuteurs. Dès le , une chapelle fut construite au-dessus de la carrière devenu crypte. L’abbé Hilduin () ou Jacques de Voragine () en font un lieu d’oracle dédié à la Vierge, préfigurant l’église Notre-Dame-des-Champs (rebâtie avec sa chapelle souterraine sous Robert II, premier fils Hugues Capet, ). Hors cette église, contre la muraille, à l’entrée du cimetière, se trouvait une pierre sur laquelle était peinte l'image de la Vierge à l’Enfant. Cette icône, réputée fort ancienne par diverses sources, était vénérée dès les origines du culte marial sur le site. Au , à l’époque du prieuré bénédictin, elle est décrit peinte d’or et d’argent sur une pierre carrée. Au , au temps du Carmel de l’Incarnation, elle est décrit peinte en bleu et rouge sur une pierre d’un pied de diamètre. Ces deux descriptions convergent néanmoins sur l’inscription placée au-dessous :
gauche|vignette|Extrait du livre Les Antiquitez, histoires et singularitez excellentes de la ville, cité et université de Paris de Gilles Corrozet (1569). « [Il fonda aussi l’église & prieuré de notre Dame des champs, près Paris, au lieu ou par avant saint Denys avait ia édifié une église, comme i’ay dit. Hors cette église, contre la muraille, à l’entrée du cimetière, est une pierre carrée, dans laquelle est peinte d’or &] d‘argent l’effigie notre Dame bien antique, & dessous est écrit : Site viator iter Mariam reverenter honora, Nam fuit hæc saxo primum de picta minori, Quod medium spectas, Ad sculptan primitus aedes, Et basilica tenet tanto de nomine d.cta ».|249x249px
« Siste viator iter, Mariam reverenter honora, Nam fuit hæc faxo prima de picta minori , Quod medium spectas. Ad sculpta primitus ades Et basilica tenet tanto de nomine dicta. » [Arrête-toi voyageur, interromps ton chemin, Et rends hommage respectueusement à Marie. Car ce fut ici, j’en ai foi, la première peinture modeste, Que tu contemples au centre. Aux sculptures tu arrives premier, Et la basilique porte un nom aussi grand tiré de celui dont elle tire son nom.] ..
Emmanuel-Ceslas Bayonne, dans son livre Vie du B. Réginald de Saint-Gilles, raconte: « Les païens de la vieille Lutèce y ensevelissaient leurs morts, et une tradition, chère à tous les Parisiens et religieusement conservée d'âge en âge, assurait que Saint Denis, leur premier évêque, s'y était souvent réfugié dans un souterrain pendant les persécutions. Il y réunissait ses disciples et son troupeau autour d'un autel où il célébrait les saints mystères, d'une chaire d'où il leur prêchait l'Évangile, et d'une image, peinte, dit-on, par Saint Luc, qui représentait la très sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus entre ses bras. C'est là que les bourreaux étaient venus le surprend et le charger de chaînes pour le conduire au martyre. Depuis, les fidèles, pleins de vénération pour ce souterrain, berceau glorieux de leur église, le transformèrent en un sanctuaire qui servit plus tard de crypte à l'église de Notre-Dame-des-Champs. »
La crypte abritait deux statues de la Vierge, toutes deux antérieures à l’installation du Carmel de l’Incarnation en 1602 et vénérées par d’anciennes confréries mariales. Une de ces statues, en pierre, figurait Marie assise sur un piédestal, tenant son divin Fils dans ses bras, avec entourage en pierre représentant un concert d'anges tenant divers instruments de musique et, au sommet, un Saint-Esprit descendant sur la tête de la Vierge: c’était Notre-Dame du Chapelet, particulièrement honorée par une confrérie de ce nom, transférée après la cession du prieuré à Saint‑Jacques‑du‑Haut‑Pas. L’autre, en bois, représentait Marie tenant sur ses genoux le corps du Christ descendu de la croix ; statue vénérée par une autre confrérie, sous le titre de Notre‑Dame du Psautier. Charles Clair note cette image primitive sous le grand autel de la crypte : « une image de la Sainte Vierge, sculptée en bois, qui tenait son divin Fils mort sur ses genoux, et qui est (selon toutes les apparences) celle qui, de toute antiquité, a été honorée par une congrégation particulière, sous le nom de Notre-Dame du Psautier. Saint Ignace aimait beaucoup cette petite chapelle, qui lui tenait lieu du cher sanctuaire de Notre-Dame de Viladordis ». Selon Claude Malingre, dans la crypte où ces deux statues étaient honorées « se sont faits autresfois plusieurs grands miracles, mesmes en ces derniers temps, ainsi que les anciens du fauxbourg l’ont attesté, tant pour en avoir esté les tesmoins oculaires que pour l’avoir receu par tradition de leurs pères ».
Ainsi, selon la tradition chrétienne ancienne, la carrière située au sud de Lutèce aurait abrité saint Denis, premier évêque de Paris, et ses disciples durant les persécutions du , et serait devenue, par la prédication et le martyre de saint Denis, un sanctuaire souterrain dédié à la Vierge Marie: la crypte dite “Saint‑Denis‑sous‑terre”, berceau du culte marial de Notre‑Dame‑des‑Champs, où les fidèles vénéraient l’apôtre de Paris et l’icône primitive de la Mère de Dieu.
L’église Notre-Dame-des-Champs et conservation de la crypte à l’époque médiévale