L’Internationale situationniste (IS) est une organisation de théoriciens, stratèges et activistes révolutionnaires opérant dans les domaines culturels, artistiques, politiques, sociaux et désireux d'en finir avec la société de classes et la « dictature de la marchandise ». Ses fondateurs se définissent eux-mêmes, dans le premier numéro de leur revue en 1958, comme ceux « qui s'emploient à construire des situations », une « situation construite » étant un « moment de la vie, concrètement et délibérément construit par l'organisation collective d'une ambiance unitaire et d'un jeu d'événements ».
Elle est originellement l'expression d'une volonté de dépassement des tentatives révolutionnaires des avant-gardes artistiques de la première moitié du qu'ont été le dadaïsme, le surréalisme et le lettrisme.
Formellement créée en à la conférence d'unification de Cosio di ArrosciaInternationale situationniste, , , l'Internationale situationniste naît du rapprochement d'un ensemble international de mouvements d'avant-garde, dont l'Internationale lettriste (elle-même issue d'une rupture avec le Lettrisme d'Isidore Isou), le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, le Comité psychogéographique de Londres et un groupe de peintres italiens. Son document fondateur, Rapport sur la construction de situations…Rapport sur la construction de situations et sur les conditions de l'organisation et de l'action de la tendance situationniste internationale. Publié en annexe , pages 689 à 701, de la réédition des 12 numéros de la revue "Internationale situationniste" par la librairie Arthème Fayard en 1997., a été rédigé par Guy Debord en 1957. Dans ce texte programmatique, Debord pose l'exigence de « changer le monde » et envisage le dépassement de toutes les formes artistiques par « un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne ». Le dépassement de l'art est au cœur de son projet originel.
Au début, les situationnistes font parler d'eux par leur utilisation du calembour comme arme critique, tournant en dérision l'art contemporain pour démontrer l'inanité et le superficiel d'une culture dite bourgeoise .
Puis l'Internationale situationniste s'oriente rapidement vers une critique de ce qu'ils appellent la société du spectacle, ou société « spectaculaire-marchande », et une dénonciation du accompagnée d'un objectif de révolution sociale. L'année 1962 voit la scission entre « artistes » et « révolutionnaires » et l'exclusion des premiers.
L'un des principaux objectifs de l'Internationale situationniste est devenu .
Elle se place dans la continuation des thèses et actions anarchistes et libertaires du passé, dans la filiation de différents courants apparus au début du , notamment les pensées marxistes d'Anton Pannekoek et de Rosa Luxemburg, du communisme de conseils, la pensée du jeune Georg Lukács liée à son ouvrage Histoire et conscience de classe, ainsi que les travaux du groupe Socialisme ou barbarie (Claude Lefort, Cornelius Castoriadis notamment) dans les années 1950. En ce sens, elle peut être apparentée à un groupe d'ultra-gauche.
D'un point de vue organisationnel, l'Internationale situationniste conserve la position marxiste d'un parti théorique ambitionnant de représenter . La théorisation de cette position ne se fait qu'assez tardivement, dans la Définition minimum des Organisations révolutionnaires (IS ), adoptée par la de l'IS en 1966 et qui sera en France l'une des références du conseillisme de l'après , et en 1969 dans les Préliminaires sur les conseils et l'organisation conseilliste (IS ).
L'Internationale situationniste s'autodissout en 1972 après la publication de La Véritable scission dans l'Internationale - Circulaire publique de l'Internationale situationniste.
thumb|Inscription d'inspiration situationniste au bord du lac de Neuchâtel (juillet 2023)
Théorie(s) situationniste(s)
Le projet situationniste repose sur :
le communisme de conseils : lutte révolutionnaire pour l'abolition des États et du capitalisme et l'instauration de l'autogestion généralisée par le pouvoir des conseils ouvriers (démocratie directe). Les situationnistes luttent avant tout pour une société égalitaire débarrassée des rapports marchands, c'est-à-dire pour le communisme en marxisme libertaire ou l'anarchisme.
la révolution de la vie quotidienne, projet libertaire et hédoniste que l'on pourrait résumer par ce slogan : « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves ».
La révolution de la vie quotidienne ne peut se faire que dans le cadre de l'autogestion généralisée, sur des bases égalitaires, et en supprimant les rapports marchands. Elle s'appuie sur plusieurs idées :
l'abolition du spectacle en tant que rapport social ;
la participation des individus (refus des représentations immuables) ;
la communication (refus des médiations en tant que séparéesTout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. Thèse une de la Société du spectacle.) ;
la réalisation et l'épanouissement de l'individu (opposés à son aliénation) : le libre usage de soi-même est un des aspects de cet épanouissement, mais globalement, la subjectivité radicale de chacun est censée se développer dans le refus des contraintes de la rentabilité, et ce, dans tous les domaines, tout en gardant la responsabilité de ses actes ;
l'abolition du travail en tant qu'aliénation et activité séparée de la vie qui va, résumée par un slogan, que Guy Debord s'attribue, écrit à la craie sur un mur du quai aboutissant sur la Seine de la rue de Seine en 1952 (à Paris) : « Ne travaillez jamais » ;
le refus de toute activité séparée du reste de la vie quotidienne : les situationnistes luttent pour l'abolition de l'art contemplatif, des loisirs en tant que séparés de la vie de tous les jours, de l'Université et pour la réunification de toutes les activités humaines : la fin de la division du travail et des séparations entre les différentes sciences. Ils entendent reprendre par là le fil d'un projet issu de la pensée de Marx : l'autogestion communiste permet à l'activité de production de ne plus être un travail Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande (1845) : « En effet, dès l'instant où le travail commence à être réparti, chacun a une sphère d'activité exclusive et déterminée qui lui est imposée et dont il ne peut sortir ; il est chasseur, pêcheur ou berger ou critique critique, et il doit le demeurer s'il ne veut pas perdre ses moyens d'existence; tandis que dans la société communiste, où chacun n'a pas une sphère d'activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, la société réglemente la production générale ce qui crée pour moi la possibilité de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de pratiquer l'élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique. ». et de fusionner avec toutes les autres activités humaines sous une forme artistique et poétique. Ainsi, l'activité de production n'est plus séparée de la réalisation individuelle, des loisirs et de la sexualité. De manière plus générale, le projet situationniste aspire à ce que toutes les activités humaines prennent une forme poétique (dans le sens original du grec ancien ποίησις, poíêsis: « action de faire, création »): celle de la libre création de situations par les individus.
Pour décrire le stade moderne du capitalisme, Guy Debord explicite et nomme le concept de « spectacle » approché par Marx. Ce concept a plusieurs significations. Le spectacle est avant tout l'appareil de propagande du pouvoir capitaliste, mais c'est aussi « un rapport social entre des personnes médiatisé par des images »La société du spectacle, 1967, thèse 4.. Pour Debord, le spectacle est la « reconstruction matérielle de l'illusion religieuse »La société du spectacle, 1967, thèse 20.. Dans ce sens, le spectacle ne met pas fin à la religion, mais en ancrant l'illusion religieuse sur terre au lieu de la rejeter dans le ciel, il rend la vie terrestre opaque et irrespirable.
Cette forme de spectacle apparaît avec la société de consommation, dans les années 1930. Guy Debord distingue trois formes de spectacle, dont la dernière succède aux deux autres :
le spectacle concentré des sociétés totalitaires (capitalisme d'État) ; le spectacle diffus des sociétés libérales ; le spectacle intégré, qui est la fusion des deux premiers dans le cours de l'histoire.
, il offre une première définition de la post-politique.
Alors qu'en Union soviétique et dans les pays de l'Est le spectacle se concentre sur la personne du dictateur (Staline puis Khrouchtchev puis Brejnev), il se présente dans les sociétés libérales occidentales de manière diffuse, sous la forme de marchandises qui véhiculent une propagande d'idéologie capitaliste. Guy Debord observe que dans les les deux formes de spectacle ont fusionné sous la forme du « spectaculaire intégré » : désormais, le spectacle n'est plus seulement dans la marchandise, les rapports sociaux auxquels elle prédispose ou dans la simple propagande du pouvoir, « désormais, le spectacle est présent partout. » Il régit tout dans les relations entre les personnes. Désormais tous les rapports sociaux tendent partout à devenir des rapports marchands. Ils ne sont plus que des rapports de signifiants, autrement dit de simulacres. Ils sont eux-mêmes des simulacres.
Au-delà même des rapports sociaux, le spectacle intégré est présent dans les choix de l'architecture, la géographie, le modelage des paysages, des consciences, la falsification de la nourriture et même la dégradation de la nature (pollutions diverses, radioactivité, réchauffement climatique, organismes génétiquement modifiés).
De nos jours, plusieurs organisations du mouvement altermondialiste puisent une partie de leurs idées dans la philosophie situationniste. Des groupes comme Antipub ou des écrivains comme Naomi Klein affirment s'inspirer des écrivains situationnistes.
thumb|Couverture du premier numéro de la revue Internationale situationniste : la section française publie douze numéros, entre 1958 et 1969. thumb|upright|Couverture de La Société du spectacle, 1967. thumb|upright|Couverture du Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, 1967. Revue et livres L'Internationale situationniste produit ses travaux théoriques dans sa revue Internationale situationniste et surtout dans deux livres : Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations (1967), de Raoul Vaneigem, et La société du spectacle (1967), de Guy Debord, Le Maitron », lire en ligne, « ces deux textes étant considérés comme les « arcs-boutants » de la pensée situationniste » selon un jugement de Guy DebordEmmanuel Roux, I. « La suite était déjà contenue dans le commencement de ce voyage » – De la création des situations à la contestation du spectacle, in Guy Debord - Abolir le spectacle, Éditions Michalon, coll Le Bien Commun, 2022, pp. 15-31, lire en ligne..
La revue Internationale situationniste, principalement rédigée par Guy Debord, Mohamed Dahou, Giuseppe Pinot-Gallizio, Maurice Wyckaert, Constant Nieuwenhuys, Asger Jorn, Helmut Sturm, Attila Kotányi, Jørgen Nash, Uwe Lausen, Raoul Vaneigem, Michèle Bernstein, J. V. Martin, Jan Stijbosch, Alexander Trocchi, Théo Frey, Mustapha Khayati, Donald Nicholson-Smith, René Riesel et René Viénet tout au long des publiés entre 1958 et 1969, a été tout autant un outil d'élaboration théorique qu'un support de propagande des idées de l'Internationale situationniste.
La revue publie entre autres les rapports issus des conférences : Conférence, Cosio di Arroscia, . Conférence, Paris, 25 et . Conférence, Munich, 17 au . Conférence, Londres, 24 au . Conférence, Göteborg, 28 au . Conférence, Anvers, du 12 au . Conférence, Paris, du 5 au . Conférence, Venise, du au .
Actions de 1967 et 1968