L'épisode culturel des Lumières en France est celui de l’épanouissement d'un esprit critique public, de l'affaiblissement progressif des autorités naturelles de la royauté et de l'Église ; il se conclut par les périodes révolutionnaire et napoléonienne qui mobilisent les évolutions antérieures pour construire un système culturel nouveau.

La culture des Lumières consiste en tous les moyens matériels et intellectuels pour éclairer l'homme, pour qu'il s'émancipe des traditions mentales, issues de la royauté ou de l'Église. Elle a été portée par des philosophes qui se trouvent en conflit avec la plupart des institutions en place, qu'ils accusent d'obscurantisme, de répandre le fanatisme et les préjugés, et de s'imposer par le despotisme. Cette culture critique se développe aussi bien au sein des milieux lettrés que dans l'ensemble de la population française, puisque la culture française n'est pas segmentée en compartiments étanches, mais constitue bien un seul ensemble. En un siècle, cet esprit critique finit par saper complètement les autorités traditionnelles, la culture devient alors un enjeu politique pour toutes les parties des soubresauts de la fin du et du début du .

Délimitation du sujet La synthèse produite par Antoine de Baecque et Françoise Mélonio établit une périodisation qui débute à la décennie 1710, avec l'épanouissement de l'esprit critique dans l'espace public, une inflexion durant les décennies 1750 - 1770 où l'esprit public évolue pour acter l'affaiblissement des autorités traditionnelles de la royauté et de l'Église. Cette période s'achève avec l'épisode napoléonien qui conclut la transformation culturelle de la France révolutionnaire.

Historiographie

L'étude de la culture française du siècle des Lumières est facilité par l'abondance de sources permettant de construire ce sujet d'étude. Au cours des années 1980-1990, plusieurs historiens ont su renouveler et développer de nombreux aspects de l'histoire culturelle de cette période. Les plus notables sont : Daniel Roche, Robert Darnton, Roger Chartier, Keith Baker, Arlette Farge, Simon Schama, Bronisław Baczko, Mona Ozouf, Lynn Hunt, Michel Vovelle, Reinhart Koselleck, Dominique Julia ou Jacques Revel.

La république des lettres Emmanuel Kant décrit ainsi l'esprit des Lumières : Emmanuel Kant, Qu’est ce que les lumières ?, 1784, Trad. J. Mondot, université de Saint-Étienne, 1991.

Au cours du , le sens critique des lettrés s'établit et devient une force combative. Les philosophes critiques prennent à partie l'opinion, comme leurs adversaires, et les institutions d'autorité ne peuvent plus ignorer "ce que pense le peuple". La République des Lettres devient vaste et variée. Elle se fonde sur l'écrit et surtout l'imprimé ; elle évolue au sein d'une élite large et éclairée. Face à l'esprit des Lumières, les tenants de la Tradition ripostent vivement. Par ailleurs, la République des Lettres connait en son sein conflits et ruptures.

Le sens critique éclairant les Lumières

Le doute méthodique cartésien est la base de la révolution culturelle des Lumières ; il est néanmoins dépassé pour prendre comme objet l'ensemble des connaissances humaines. En effet, Descartes s'interdit d'utiliser sa méthode à l'endroit de la religion et de la forme de gouvernement dans sa partie sur la morale par provision, il explique qu'il faut . D'autres après lui franchissent le pas et portent sa méthode à l'ensemble des connaissances humaines. Les initiateurs de cette audace apparaissent à la fin du XVIIe siècle et sont Richard Simon avec son Histoire critique du Vieux Testament ou Pierre Bayle dans son Dictionnaire historique et critique. Encore isolés et unanimement condamnés, ils sont les précurseurs de travaux qui apparaissent surtout après la mort de Louis XIV. La révolution culturelle portée par la critique méthodique du savoir est surtout utilisée durant la première moitié du siècle dans trois directions : le savoir anthropologique, l'usage de l'observation et de l'expérimentation en science et le fait que le jugement des œuvres culturelles s'affranchit des autorités pour devenir le fait de critiques libres.

La découverte des autres civilisations

vignette|Montesquieu, auteur des Lettres persanes. Portrait d'après Jacques-Antoine Dassier, vers 1753, Institut de France.

Le premier domaine où s'étend le sens critique est porté par les récits de voyage, la découverte et la description d'autres cultures du monde entier. Les savants et philosophes décrivent et utilisent ces descriptions pour classer et catégoriser les cultures, mais également pour en présenter les qualités et les travers. Après quelques décennies, il devient possible de proposer aux lecteurs des sommes qui présentent l'ensemble des cultures connues du monde, telle l'Histoire des voyages de l'abbé Prévost de 1759. Cette nouvelle culture des mondes extérieurs à l'Europe est utilisée par nombre de philosophes pour mettre en doute les vérités constituées occidentales, en usant souvent de l'utopie, mettant en parallèle les usages européens et ceux des autres civilisations. De même, la découverte que tous les peuples de la terre possèdent une morale qui n'est finalement pas si éloignée de celle du bon sens européen permet aux philosophes d'en tirer argument pour mettre à mal l'idée de Révélation, et à l'inverse pour justifier le relativisme culturel et la possibilité d'une morale fondée par la Raison. De très nombreux romanciers philosophes mettent ainsi en confrontation les morales d'ailleurs et d'ici pour mieux relativiser l'européenne, tel Montesquieu avec les Lettres persanes, le baron de Lahontan avec ses Dialogues entre un Sauvage et le baron de Lahontan, Giovanni Paolo Marana et l'Espion turc, et l'abbé Terrasson avec Sethos, histoire, ou Vie tirée des monumens, anecdotes de l'ancienne Égypte.

La révolution conceptuelle des sciences vignette|gauche|Microscope de Buffon, réalisé par Chapotot, gravé par Humbert en 1758. Il lui a été offert par ses élèves. La première moitié du est également celle d'une révolution conceptuelle en science qui voit le règne des théories fondées sur des autorités antiques s'effondrer au profit de celles tirées de l'observation et des expérimentations. Le discours scientifique, qui prétend alors ne tirer de validité que de la nature et de la raison, s'affranchit progressivement de la religion et ne relie plus ces résultats ni à Dieu, ni aux Écritures. Cette laïcisation de la science, acceptée par la majorité de l'élite cultivée de l'époque, devient un socle pour le scepticisme.

Pour emporter l'adhésion de leurs contemporains, les savants ont montré que l'action de la nature n'est pas totalement hasardeuse, qu'il est possible d'établir des vérités fiables génératrices de prévisions. Ainsi, des savants tels Maupertuis ou Buffon ont tenu à classer, catégoriser et organiser leurs observations, montrant au grand public qu'il existe un ordre. Ce travail a été appuyé par les travaux d'Isaac Newton, qui par sa théorie du mouvement des corps, montre aux hommes qu'il est possible de prévoir, de comprendre comment fonctionnent les lois naturelles.

Même lorsqu'ils sont confrontés à des manques ou des inconnues, les hommes de science ne cherchent pas à revenir à Dieu pour compléter leurs théories. Tels Maupertuis ou Buffon, lorsque dans leurs œuvres ils mesurent l'ampleur de ce qu'ils ignorent, ils s'en remettent entièrement aux générations futures pour poursuivre leur œuvre.

Le développement du sens critique s'épanouit le mieux au sein de l'outil emblématique des Lumières : le dictionnaire et l'encyclopédie. Au cours du , cet outil intellectuel devient plus riche, il se multiplie et constitue un phénomène culturel majeur. Même si l'Académie française jouit en théorie d'un monopole sur l'élaboration du dictionnaire, cette forme nait au grand public avec celui de Bayle, connaissant neuf éditions entre 1695 et 1741. Les deux dictionnaires critiques majeurs du siècle sont celui de Diderot et d'Alembert, puis l'Encyclopédie méthodique de Panckoucke. Ces deux œuvres éditoriales mobilisent plus de cent auteurs chacune, accaparant une fraction importante de la République des Lettres. L'opinion comme juge des œuvres d'art

Enfin, . Ce discours est essentiellement porté par des périodiques, qui naissent en grand nombre entre 1720 et 1750, dont le but principal est ainsi l'examen critique des livres nouveaux ; les plus notables étant le Spectateur françois de Marivaux, les Nouvelles littéraires de Raynal ou le Pour et le Contre de l'abbé Prévost. Ces journaux, souvent portés par un seul auteur, forment une des armatures de la République des Lettres, par la diffusion large d'idées sociales, philosophiques ou politiques. Cette critique littéraire influence le public au travers de son orientation, et elle se détache progressivement de la production du livre autorisé par la censure. Ainsi, à partir du milieu du siècle, les critiques n'évoquent plus qu'à peine les ouvrages religieux, pour se consacrer exclusivement aux livres de science, de voyage ou de philosophie.

La critique d'art, essentiellement consacrée à la peinture, prend une place importante et oriente le goût de la société française. Fortement liées au Salon, les critiques orientent progressivement les discussions sur la production actuelle, et non plus sur l'histoire de l'art et les grands maîtres. Denis Diderot apparait comme l'un des critiques les plus brillants, il œuvre sans discontinuer durant les décennies 1760 et 1770. Cette critique exerce une influence notable sur la production picturale elle-même, orientant tant les styles que les sujets, en définissant le bon goût et les sujets dignes d'intérêt, même s'il ne faut pas exagérer son influence réelle. Enfin, cette culture de la critique s'étend à la musique avec les Lettres sur la musique française de Rousseau, et à la gastronomie avec les écrits de Grimod de la Reynière.

Les acteurs de la République des Lettres

La République des Lettres se compose, sans qu'il y ait de frontières strictes entre les groupes, qui écrivent et publient et de la masse grandissante de la population qui sait lire et écrire, qui reçoit et intègre les découvertes, idées nouvelles et controverses.

Les écrivains des Lumières

Le rôle des hommes de lettres est construit par les écrivains et savants eux-mêmes. Il s'agit d'être un érudit doublé d'un travailleur du savoir qui cherche à se rendre meilleur et utile pour la société, mais aussi un philosophe actif dans la lutte contre les erreurs, les traditions inutiles, les calomnies faites à la raison ou les injustices. Les plus grands écrivains louent cet état d'« homme de lettres ». Voltaire, D'Alembert, Duclos le présentent comme « l'état le plus distingué de la société », tel un être héroïque en lutte contre l'obscurantisme ou un explorateur de tous les champs du savoir guidant les autres hommes à la sagesse.

Cette autocélébration construit au cours du siècle un mythe actif et efficace, avec des fondateurs, Bacon, Descartes, Newton, Locke, des célébrités, Voltaire, Rousseau, Diderot et un grand nombre d'admirateurs qui prennent leur suite pour poursuivre leurs œuvres. Elle cache cependant la diversité géographique et sociologique des hommes de lettres. En effet, une majorité de ceux-ci sont nés et ont œuvré au nord d'une ligne Saint-Malo - Genève. Selon les historiens du XVIIIe siècle, cette ligne montre une France du nord lectrice, alphabétisée, riche d'écoles primaire ou d'académies. La répartition du travail littéraire et philosophique entre la capitale et la province est d'environ un tiers pour Paris et les deux tiers pour le reste de la France. Ce second ensemble est constitué d'une trentaine de villes de plus de 20000 habitants dotées d'un parlement ou d'une académie.