Le fantastique dans Les Aventures de Tintin recouvre l'ensemble des phénomènes étranges et paranormaux introduits par le dessinateur belge Hergé, créateur de la série, dans le scénario de ses albums. L'auteur s'intéresse depuis toujours aux phénomènes inexplicables et aux sciences occultes, un intérêt qui confine à l'obsession dans les dernières années de sa vie, et il utilise le fantastique comme l'un des principaux moteurs de sa narration.
Présents dans dix des vingt-quatre albums de l'œuvre d'Hergé, les phénomènes paranormaux prennent différents aspects : rêves prémonitoires, hypnose, voyance, fakirisme, radiesthésie, lévitation, objets magiques, créatures légendaires ou encore objets volants non identifiés et vie extraterrestre. Le rôle assigné par l'auteur au fantastique connaît une certaine évolution : dans les premières aventures concernées, comme Les Cigares du pharaon, les phénomènes paranormaux sont démystifiés et trouvent finalement une explication rationnelle, mais à partir du diptyque inca, composé des Sept Boules de cristal et du Temple du Soleil, le fantastique est au cœur de l'intrigue et l'auteur ne donne aucune explication du phénomène mystérieux à ses lecteurs, de sorte que l'intrigue conserve une part d'hésitation propre à ce genre de récit. Par ailleurs, l'atmosphère d'angoisse et le climat de terreur mis en place par l'intrusion du fantastique dans certains albums en font autant de récits initiatiques pour les jeunes lecteurs.
La récurrence des phénomènes paranormaux dans Les Aventures de Tintin explique le grand nombre de travaux que journalistes, écrivains et universitaires consacrent au sujet, certains auteurs prêtant néanmoins à Hergé des aspirations ésotéristes que ne reconnaissent pas ses biographes classiques.
Intérêt d'Hergé pour les phénomènes paranormaux vignette|redresse|alt=Momie en position fœtale, les mains enserrant la tête|Momie chachapoya qui a pu inspirer celle de Rascar Capac. L'attrait du dessinateur pour les phénomènes paranormaux se manifeste très tôt et trouve son origine dans un certain nombre de situations vécues qui le marquent durablement. Dans la soirée du , à l'âge de , alors qu'il assiste à la veillée funèbre de son grand-père maternel, Joseph Dufour, il dit voir apparaître une tête de mort sur le montant extérieur d'une fenêtre. Cette apparition, que refusent de croire ses parents, le trouble tant qu'il décide d'en faire une esquisse et, selon certains spécialistes de son œuvre comme Philippe Goddin, cet évènement pourrait être le véritable élément fondateur de l'histoire des Sept Boules de cristal, en particulier la scène dans laquelle la momie de Rascar Capac apparaît à la fenêtre de la chambre de Tintin pendant son sommeil.. Hergé vit aussi difficilement les accès de folie répétés de sa mère. Les troubles mentaux d'Élisabeth Remi se manifestent peu après la naissance de son petit frère Paul, et la contraignent de s'éloigner du foyer. Ses crises devenant plus fréquentes, elle multiplie les séjours en hôpital psychiatrique avant d'être définitivement internée en 1946.
La fascination du dessinateur pour les sciences occultes semble croître tout au long de sa vie. En 1939, Hergé et sa femme font appel au célèbre radiesthésiste Victor Mertens pour retrouver une alliance égarée à leur domicile. Ce dernier la retrouve à l'aide de son pendule, puis intervient une nouvelle fois auprès du couple en en localisant, sur un plan de leur maison, le courant d'eau souterrain qui, selon lui, expliquerait leur sommeil troublé.
vignette|gauche|alt=Logo de la revue avec le mot Planète écrit en lettres capitales noires.|Dans les , Hergé est un lecteur assidu de la revue Planète. À la même époque, Hergé rencontre Bernard Heuvelmans, docteur ès sciences de l'Université libre de Bruxelles, à la rédaction du Soir. Les deux hommes nouent une amitié durable et Heuvelmans fournit au dessinateur quelques éléments pour ses scénarios. Ses travaux sur la cryptozoologie fascinent Hergé et inspirent en particulier la représentation du yéti comme un être sensible dans Tintin au Tibet. Dans les , Hergé devient un lecteur assidu de la revue Planète, fondée par Jacques Bergier et Louis Pauwels, auteurs du best-seller Le Matin des magiciens et dont les écrits contribuent à populariser les pseudosciences..
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que se manifestent chez l'auteur les premiers signes d'un syndrome dépressif, Hergé et sa femme prennent l'habitude de consulter une voyante. Après des échanges éphémères avec une certaine , ils consultent plus régulièrement Bertha Jagenau, la mère d'un des assistants du dessinateur et dont l'influence sur le couple devient considérable, en particulier sur Germaine Remi. Le , Hergé et sa femme sont victimes d'un accident de la route dans lequel celle-ci est grièvement blessée, conformément à la prédiction faite quelques semaines plus tôt par « Bertje ». Quelques mois plus tard, quand le portrait d'Hergé peint par son ami Jacques Van Melkebeke se décroche dans leur salon, la voyante y voit l'influence néfaste que le peintre exerce sur le dessinateur et le pousse à s'éloigner de lui.
vignette|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme aux cheveux courts tenant un crayon de la main droite, légèrement penché en avant|Hergé en 1962, travaillant sur une planche des Bijoux de la Castafiore, dans sa maison de Céroux-Mousty. La relation amoureuse qu'entretient Hergé à partir de 1956 avec l'une de ses jeunes collaboratrices, Fanny Vlamynck, renforce la crise intérieure qu'il traverse. Toujours empreint de son éducation catholique, il ne peut se résoudre à quitter sa femme, mais ses nuits sont marquées par des rêves obsédants, angoissants, où la couleur blanche domine. Il confie notamment l'un d'eux, dans un entretien accordé à Numa Sadoul quelques années plus tard :
Sur les conseils de son ami Raymond De Becker, ancien rédacteur en chef du Soir pendant l'Occupation, Hergé sollicite l'aide du psychanalyste zurichois Franz Niklaus Riklin, spécialiste de la psychanalyse jungienne.Franz Niklaus Riklin (1909-1969) est le fils de Franz Riklin (1878-1938), lui-même psychiatre et qui a collaboré avec Carl Gustav Jung sur la méthode des associations de mots. Voir ., qui lui conseille de cesser le travail pour vaincre le qui l'habite. Hergé s'obstine pourtant à terminer son œuvre, et l'achèvement de Tintin au Tibet agit sur lui comme une guérison. Dans le même temps, il prend la décision de quitter Germaine pour vivre avec Fanny. Il ne cesse pour autant de consulter une voyante, suivant désormais les conseils de l'occultiste Yaguel Didier, tout en se tournant vers les philosophies orientales et la pratique du taoïsme.
Le fantastique dans l'œuvre d'Hergé Rêves et cauchemars Jean-Marie Embs affirme que . La première apparition du rêve figure dans Les Cigares du pharaon : sous l'effet d'un puissant narcotique dans le tombeau du pharaon Kih-Oskh, Tintin voit des éléments énigmatiques. dans un rêve qui peut être vu comme un lieu de régression, en s'achevant par l'image du héros dans un berceau.. Le Crabe aux pinces d'orTintin, assoiffé, tombe inconscient et se voit en cauchemar transformé en bouteille de vin que le capitaine Haddock, au regard halluciné, s'apprête à déboucher., L'Étoile mystérieuseDans son rêve, le héros voit le prophète Philippulus s'introduire dans son appartement., Les Sept Boules de cristalTintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol font le même cauchemar de la momie de Rascar Capac s'introduisant dans leur chambre. et Le Temple du SoleilTintin voit le professeur Tournesol s'intéresser à des fleurs incas composées de têtes de mort colorées avant que le feu du ciel s'abatte sur lui. plongent Tintin dans des cauchemars où la réalité s'éloigne sans que le rêve s'impose tout à fait, entraînant la confusion entre l'état d'éveil et l'état de sommeil et laissant toute leur place au fantastique.
vignette|gauche|redresse|alt=Affiche en couleur montrant un homme en costume travaillant à son bureau pendant qu'une silhouette noire s'approche de lui, à l'arrière.|L'intrusion nocturne de la momie rappelle le stéréotype classique de la mort arrivant par derrière, comme sur cette affiche de 1913. La scène de l'intrusion nocturne de la momie de Rascar Capac dans le sommeil de Tintin est d'ailleurs, selon le sémiologue Pierre Fresnault-Deruelle, probablement la plus célèbre de tout l'œuvre d'Hergé.. Jean-Marie Embs estime que le dessinateur dépasse ici le fantastique pour , tandis que pour Philippe Marion, la séquence des cauchemars et . Elle est d'autant plus troublante que le dessinateur se plait à leurrer son lecteur pour susciter chez lui une sorte d'hésitation : rien n'indique qu'il s'agit réellement d'un cauchemar dans la mesure où Hergé n'apporte aucun indice qui permette au lecteur de dépasser le premier degré de lecture.
Les deux premiers de la planche montrent l'abattement et le désarroi d'Hippolyte Bergamotte après la volatilisation de la momie. Effondré, le professeur comprend que la malédiction s'abattra également sur lui. Les tons sombres des deux derniers de la planche indiquent que les personnages se sont retirés dans leur chambre pour dormir. Les volets de Tintin sont ouverts, probablement en raison de la chaleur. Dans la huitième case, le lecteur découvre l'arrivée d'un spectre sorti de la nuit, qui n'est autre que la momie de Rascar Capac. Pour Pierre Fresnault-Deruelle, cette vignette est dans la mesure où elle transporte les personnages . Le visage de Tintin, toujours endormi, semble pressentir la menace car il est entouré de gouttelettes qui révèlent son trouble, comme s'il avait l'intuition de l'arrivée de la mort dans son dos, une image universelle et largement répandue dans la littérature et le cinéma, comme sur l'affiche du film de la série Fantômas, Le Mort qui tue, réalisé en 1913.
Dans les cases suivantes, la momie enjambe la fenêtre et s'introduit dans la chambre avant de projeter sur Tintin une boule de cristal qui éclate dans un écran de fumée. Le héros, réveillé en sursaut et redressé dans son lit, constate que la fenêtre, sous la force du vent, s'est ouverte violemment au point de se briser au contact du vase situé sur le meuble d'angle. Il se réjouit alors de n'avoir que rêvé, mais à peine s'est-il ressaisi que l'appel au secours du capitaine, puis celui du professeur Tournesol, en proie au même cauchemar, placent de nouveau l'aventure dans une atmosphère inquiétante. De fait, le professeur Bergamotte est bientôt retrouvé en état de léthargie, des éclats de cristal au pied de son lit. Si le réveil de Tintin laisse entendre que le début de la séquence nocturne était irréel, il ressort que .
Le rêve occupe également une place centrale dans Tintin au Tibet. La vision de Tchang, appelant à l'aide et enseveli sous la neige, dans un cauchemar , sert de déclencheur à l'aventure., tandis que plus tard, au Népal, le capitaine Haddock, qui marche en tête de l'expédition partie de Katmandou, finit par s'endormir sous le poids de la fatigue et de l'alcool. Son rêve, savamment construit dans un qui s'étale sur un ensemble de trois cases., offre un résumé de la situation qui est la sienne dans les derniers albums de la série, celle d'un personnage qui subit l'aventure qu'il n'a pas choisie. C'est de nouveau le capitaine qui rêve dans Les Bijoux de la Castafiore, dans un cauchemar qui révèle le trouble que suscite la cantatrice dans son esprit.. D'après Jean-Marie Embs, les rêves du capitaine expriment des contrariétés qui ne sont pas éloignées de celles d'Hergé qui, par procuration, transpose ses propres angoisses dans les rêves du personnage auquel il semble le plus s'identifier dans les dernières années de sa vie : . Hergé prévoit de commencer Tintin et l'Alph-Art par un cauchemar du capitaine, où la Castafiore vient lui apporter au lit son « médicament » puis se transforme en menaçante créature mi-humaine mi-oiseau qui se met à le picorer violemment..
Voyance