vignette|310x310px|Sisyphus, par Antonio Zanchi, 1660-1665. La philosophie d'Albert Camus, la philosophie de l'absurde ou l'absurde camusien désigne l'œuvre et la pensée philosophique de l'écrivain Albert Camus. Basée sur la théorie de l'absurde, cette philosophie est influencée par les idées politiques, libertaires, sociales et écologiques de l'auteur ; et s'inspire de précédents courants tels que la philosophie grecque, le nihilisme, la pensée nietzschéenne et l'existentialisme. Elle s'articule autour de trois cycles majeurs : « l'absurde», « la révolte », puis « l'amour ». Chacun des cycles est lié à un mythe grec (Sisyphe, Prométhée et Némésis) et explore des thèmes spécifiques ; le fil conducteur demeurant le désespoir de l'Homme, constamment animé par la recherche inlassable du sens du monde et de la vie.

Le cycle de l'absurde, ou la négation, aborde principalement le suicide et la condition humaine. Il est exprimé au travers de quatre œuvres de Camus : le roman L'Étranger et l'essai Le Mythe de Sisyphe (1942), puis les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu (1944). En refusant le refuge de la croyance, l’Homme prend conscience que son existence tourne autour d'actes répétitifs et privés de sens. La certitude de la mort ne fait que renforcer, selon l'écrivain, le sentiment d'inutilité de toute existence. L'absurde est donc le sentiment que ressent l'homme confronté à l'absence de sens face à l'Univers, le constat douloureux de sa séparation avec le monde ; le microcosme face au macrocosme. Se pose alors la question de la légitimité du suicide, mais aussi du meurtre.

Le cycle de la révolte, dit le positif, est une réponse directe à l'absurde. Il est également exprimé par quatre de ses œuvres : le roman La Peste (1947), les pièces de théâtre L'État de siège (1948) et Les Justes (1949), puis l'essai L'Homme révolté (1951). Concept positif d'affirmation de l'individu, où seuls l'action et l'engagement comptent face au tragique du monde, la révolte est pour l'écrivain la manière de vivre l'absurde, connaître notre destin fatal et néanmoins l'affronter : « L'homme refuse le monde tel qu'il est, sans accepter de lui échapper ». C'est l'intelligence aux prises avec le « silence déraisonnable du monde ». Se priver d'une vie éternelle libère des contraintes imposées par un improbable futur, l’Homme y gagne en liberté d'action, en lucidité et en dignité.

La philosophie de l'absurde a donc pour finitude un humanisme singulier. Avançant un message de résilience, de lucidité et d'émancipation face à l'absurdité de la condition humaine, elle incite à créer ses propres significations à travers des choix personnels et des engagements, et à embrasser tout le possible de sa liberté. Car Camus affirme que, même dans l'absurde, il y a de la place pour la passion et la rébellion ; et bien que l'Univers puisse être indifférent à notre quête de sens, cette recherche est en elle-même significative. Dans Le Mythe de Sisyphe, ce dernier, malgré son destin absurde, trouve une forme de libération dans son labeur incessant : .

Avec le cycle de l'amour et la pensée de midi, la philosophie de l'absurde se complète par un principe de mesure et de plaisir, proche de l'épicurisme.

Cycle de l'absurde

Prise de conscience de l'absurde L'expérience de l’absurde, qui, « au détour de n'importe quelle rue peut frapper à la face de n’importe quel homme », est d'abord un sentiment, un sentiment de lassitude, voire d’écœurement, éprouvé par l'Homme contraint à un travail aliéné et qui prend conscience que son existence tourne autour d'actes répétitifs et privés de sens. Ce sentiment survient lorsque se produit une rupture avec l’automatisme du quotidien, avec le tissu d’habitudes acceptées sans questionnement préalable, la soumission aux rôles fixés par le monde. L’acceptation acritique des influences, des normes, de l’attendu, fixe les hommes à des tâches, commande leur comportement et leurs pensées. L’absurde est aussi la réalisation qu'il n’y a pas une unique morale, mais une multitude d'entre elles : la morale religieuse et ses préceptes, mais aussi la morale qui découle des obligations sociales. Ces morales « de la qualité » impliquent des façons de « bien » vivre, « bien » penser, « bien » agir envers soi et les autres. Elles reposent toutes sur l’idée que la vie a un sens, et que ce sens permet de juger en bien ou en mal les actions des vivants. La mère, le conjoint, l’étudiant… la morale impose à ces rôles d’incarner la norme, de se plier aux contraintes qui font faire ce qui est vu comme « bon ». Tout cela se fait dans l’illusion d’une liberté. C'est dans ces moments de clarté effrayants, dans cette réalisation du caractère machinal de l’existence, de l’étrangeté de la nature et de l’hostilité primitive du monde, que l'Homme ressent l’absurdité de la vie. La certitude de la mort ne fait que renforcer, selon Camus, le sentiment d'inutilité de toute existence. Il qualifie alors cette première réflexion sur l'absurde fondamentale, elle est « la notion essentielle et la première vérité » Et : . On pourrait parler de crise existentielle, mais il n'a jamais utilisé ce terme.Pour Camus, en plus de priver l’homme de sa liberté, ces injonctions sournoises font de lui un « coupable en puissance ». Chaque homme a déjà réprimé des désirs dont il n’aurait pas eu à rougir dans d'autres circonstances. Malgré cela, l’existence humaine vide d’interrogations donne l’illusion d’un sens, au moins pragmatique. L’expérience de l'absurde se déclenche lorsque l’homme s’éveille, et rompt, par un « pourquoi », par une interrogation, sa passivité face au monde : À cet instant, l’habitude machinale qui distrayait et détournait l’homme de la question du sens de la vie, mais aussi de l’inéluctabilité de sa propre fin, de la séparation irrémédiable entre lui et l'éternité du monde, se brise. « Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité ». L’illusion prend fin, et l’homme prend alors conscience de l’absence fracassante de sens de la condition humaine et de l'éternel retour nietzschéen

L'incompatibilité Selon Albert Camus, ce n’est pas l’existence humaine ou le monde en eux-mêmes qui sont absurdes, c’est le fait qu'ils cohabitent et sont cependant incompatibles, c'est la relation que l’individu entretient avec le monde. L’un n’est que changement et réalité éphémère, alors que l’autre paraît immuable et éternel. L'Homme qui, conscient de la finitude de l’existence, cherche un sens à sa vie, se heurte à l’absence radicale de sens du monde. Camus explique qu'alors « l'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Il avance aussi que l’Homme est différent, une sorte d’exception de la nature, un être dont l’esprit n’est pas calqué sur la réalité de son cosmos : il est « la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est ».

L’absurde est donc la contradiction entre la quête de sens, le profond désir de compréhension de l’Homme (son besoin viscéral de donner un sens à ses actions et à l’univers), et le caractère irrationnel du monde, en ce qu'il est vide de sens et d’explications (son « silence déraisonnable »). Il est l’envers de l’illusion selon laquelle l’homme est le centre du monde ; il se donne à vivre comme la découverte que « le monde n’est pas là pour nous faire plaisir » (Nietzsche), comme l’épreuve de l’indifférence la plus totale du monde vis-à-vis de l’homme. D’un côté, « le désir profond de l'esprit [humain] [...] est exigence de familiarité, appétit de clarté [de compréhension, de sens] ». De l’autre côté, bien que l’homme puisse observer et décrire les objets, corps et phénomènes dont le monde est composé, il est incapable d’y identifier une véritable raison d’être :

Si l’Homme peut acquérir une connaissance partielle du monde, il ne peut pas en démêler le sens profond, ni même y discerner un sens à sa propre existence. Dans l’expérience qu’il fait de son environnement, un résidu irrationnel persiste, quelque chose qui lui échappe, un pourquoi qui reste sans réponse et qui entre en opposition avec son besoin substantiel de clarté. Même la science n'offre qu’une connaissance fragmentaire de ce qui l'entoure. Elle ne peut apporter une explication complète, claire, universelle aux questions posées par l’expérience de l’absurde. En somme, tandis que l’Homme est volonté de sens et de raison, le monde en est dépourvu. Cette dissonance, c’est l’absurde.

Vivre sur l’avenir Une autre forme d’habitude à laquelle l’absurde s’attaque est le fait de vivre sur l’avenir. « Demain, quand je serai grand, quand j’aurai une situation stable, quand j’aurai suffisamment d’argent [...]». L’homme qui se projette ainsi dans le futur est également bercé par cette illusion d’un sens pragmatique : ses actes présents sont effectués dans la perspective de résultats prochains (et de plus souvent initiés par les obligations morales). Or, le prochain du prochain, le lendemain du lendemain du lendemain… C’est la mort. Le néant. La finalité ultime de l’existence est un non-sens par excellence. Qu’importe la vie menée, l’après reste toujours aussi inéluctable, et son inéluctabilité rend vains les agissements du présent. Par son caractère infini, la temporalité du monde est profondément inhumaine. L'homme y est étranger.

Mais « les hommes aussi sécrètent de l’inhumain. Dans certaines heures de lucidité, l’aspect mécanique de leurs gestes, leur pantomime privée de sens rend stupide tout ce qui les entoure. Un homme parle au téléphone derrière une cloison vitrée ; on ne l’entend pas, mais on voit sa mimique sans portée : on se demande pourquoi il vit. Ce malaise devant l’inhumanité de l’homme même, cette incalculable chute devant l'image de ce que nous sommes, cette « nausée », comme l'appelle un auteur de nos jours, c’est aussi l’absurde ». L'Homme ne peut trouver réconfort chez son semblable : ni l’étranger, ni le proche le plus intime, ne peuvent atténuer l’épaisseur et l’hostilité du monde. Au contraire, leur caractère machinal, l’irréductible inaccessibilité de leur esprit renforcent le pourquoi venu éveiller la conscience de l’absurde. Ainsi, confronté à l’absurdité de son quotidien, à l’étrangeté de l’univers, du temps, des autres, l’Homme est saisi d'angoisse, de désespoir : « Commencer à penser, c’est commencer d’être miné ». Être en quête de sens condamne à affronter le silence et l'irrationalité du monde, il est en proie à ses « passions déchirantes ». Seule une certitude persiste, celle de sa propre fin« À partir du moment où elle est reconnue, l'absurdité est une passion, la plus déchirante de toutes. Mais savoir si l'on peut vivre avec ses passions, savoir si l'on peut accepter leur loi profonde qui est de brûler le cœur que dans le même temps elles exaltent, voilà toute la question ». ..

Réponse à l'absurde