La guerre byzantino-hongroise de 1149 à 1155 prit la forme d’une série de conflits frontaliers entre l’Empire byzantin et le Royaume de Hongrie. Elle s’inscrivit dans un ensemble de rivalités agitant l’Europe au même moment, notamment celle qui opposait Roger II de Sicile, allié de la Hongrie et de la Rascie à l’Empire byzantin alors allié du Saint Empire germanique.
Durant le règne de l’empereur Jean II Comnène, actif surtout en l’Asie mineure, les relations entre l’empire et la Hongrie demeurèrent houleuses après la guerre byzantino-hongroise de 1127-1129Ou de 1125-1126; voir article « Guerre byzantino-hongroise ». mais ne conduisirent à aucun affrontement majeur. La situation se modifia avec l’avènement du successeur de Jean II, Manuel Comnène désireux de rétablir l’influence byzantine en Europe. Dès lors, Roger II de Sicile et son successeur, Guillaume n’auront de cesse d’attiser les sentiments hostiles des Serbes à l’endroit de Constantinople et la guerre de 1149 à 1155 aura comme cause directe l’aide qu’apporta la Hongrie à la Rascie dans sa lutte contre la domination byzantine. Des villes furent prises et reprises par les deux camps jusqu’à ce qu’un traité de paix conclu en 1155 ne rétablisse le statu quo ante bellum pour une période de cinq ans, traité qui sera reconduit pour une période additionnelle de dix ans en 1161. Les relations demeureront toutefois tendues entre les deux États et de nouvelles guerres mettront aux prises la Hongrie et l’Empire byzantin.
Contexte historique
Au début du , la Hongrie était devenue une puissance importante dans les Balkans. Non seulement sa position géographique entre les empires byzantin et germanique, mais sa frontière commune avec la Rascie (Serbie)La Rascie (capitale Ras) était située dans la région où se trouve aujourd’hui Novi Pazar. Elle englobait le Monténégro actuel ainsi que l'Herzégovine, toute la côte croate jusqu'à Solin (Croatie), mais sans la ville de Raguse (Dubrovnik). lui conférait une position stratégique vitaleMagdelino (2008) . Après s’être emparés de territoires byzantins comme Sirmium (aujourd’hui Sremska Mitrovica, en Serbie) et la région voisine de Syrmie (entre la Save et le Danube, aujourd'hui partagée entre la Serbie et la Croatie) à l’intérieur du continent, les Hongrois avaient conquis la Croatie en 1102 et diverses villes de la côte dalmate qui appartenaient à l’empire, menaçant du même coup son accès à la mer Adriatique. S’en était suivie une première guerre byzantino-hongroise de 1127-1129 après laquelle les relations étaient demeurées tenduesFine (1991) .
Toutefois, aucun conflit majeur n’éclata entre la Hongrie et l’empire byzantin durant les deux décennies suivantesEn fait, les restes du père de Béla II, le prétendant au trône de Hongrie, Álmos, qui avait dû se réfugier à la cour de Constantinople, furent retournés en Hongrie en 1137, ce qui semble attester du maintien de canaux de communications entre les deux pays (Fine (1991) ), l’empereur Jean II Comnène (r. 1118-1143) se concentrant sur son grand projet : reconquérir toutes les terres de l'Empire byzantin en Asie mineure entre les mains des musulmans de même qu'Antioche alors aux mains des croisésRunciman (2006) . En Europe, les Byzantins gardaient le contrôle de Braničevo, de Belgrade et de Zemun (faisant face à Belgrade), en plus de la région de Sirmium aux mains des Hongrois depuis les années 1060, les efforts se limitant à maintenir le statu quo établi par le traité de 1129 tout en sécurisant la frontière septentrionale de l’empire le long du DanubeStephenson (2000) .
À la même époque Roger II de Sicile (r. 1130-1154), après avoir unifié les conquêtes normandes de Sicile et d’Afrique, tentait de profiter de la deuxième croisade pour attaquer l'Empire byzantin attisant l’hostilité de ses voisins comme l’Allemagne de Conrad III (r. 1138-1152), la Hongrie de Géza II (r. 1141-1162) et la Rascie d’Uroš II (r. 1145-1162)Stephenson (2008) . Contrairement à son prédécesseur, le nouvel empereur, Manuel (r. 1143-1180), était un grand admirateur de l’Occident, et désirait réaffirmer la suprématie byzantine sur le monde méditerranéenMagdelino (2008) . Pour ce faire Manuel s’allia au pape et aux puissances occidentales montantes, appuya le royaume de Jérusalem et recomposa la carte politique des Balkans où seul un pays pouvait lui faire concurrence : la Hongrie. En effet, le royaume magyar contrôlait maintenant la Dalmatie, la Bosnie et la Croatie et tentait d’affirmer son influence sur la Rascie, constamment en révolte contre la domination byzantine. De plus, il était à craindre que les principautés russes dont celle de Kiev ne tombassent sous l’influence hongroise, ce qui aurait menacé l’influence de l’Empire byzantin dans la région de la mer Noire. Pour affirmer son autonomie le grand-prince rus’ Iziaslav II (r. 1146-1149) avait, en 1147, lui-même nommé le métropolite de Kiev sans demander l’accord du patriarche de ConstantinopleAngold (1984), Aubé (2006) .
La guerre byzantino-hongroise de 1149-1155 est ainsi l'une des composantes des visées de divers acteurs soucieux de remodeler la carte de l'Europe du .
Les visées de Roger II de Sicile thumb|left|Roger de Sicile couronné roi par le Christ.
Les Byzantins n’avaient jamais accepté la domination de la famille normande des Hauteville sur la Sicile et l’Italie du sud, pas plus que le refus de l’un de leurs représentants Bohémond de Tarente de remettre Antioche au basileus pendant la première croisade. Après avoir réglé le problème d’Antioche en 1137, Jean II avait voulu s’allier à l’empereur germanique Conrad III, ennemi avoué des Normands de Sicile, lui proposant de marier son fils et héritier Manuel à une princesse allemande, Berthe de Salzbach, belle-sœur de Conrad IIIAubé (2006) .
En 1147, Roger II profita de la deuxième croisade pour mener plusieurs raids aux frontières de l'Empire byzantin : les Normands s’emparèrent ainsi de Corfou avant de ravager les côtes de la Grèce, saccageant entre autres Thèbes, Corinthe, et, selon certaines sources occidentales, peut-être AthènesChalandon, (1907) t. II, Stephenson (2008) .
La guerre contre les Serbes de Rascie thumb|right| Les États des Balkans au temps de Stefan Nemanja.
En même temps, les Normands incitaient les Serbes à la révolte contre la domination byzantine grâce à une généreuse aide financière. Ceux-ci constituaient une menace sérieuse pour l’empire, car les deux principales voies de communication dont dépendaient les Byzantins pour maintenir leur hégémonie dans les Balkans passaient par les territoires serbes : la via Egnatia de Dyrrachium (aujourd’hui Durrës en Albanie) à Thessalonique et la voie militaire allant de Belgrade et de la frontière danubienne vers Andrinople (aujourd’hui Edirne en Turquie) et Constantinople en passant par Niš et Sardica (aujourd’hui Sofia en Bulgarie).
Le prédécesseur de Jean, Alexis, avait été amené à intervenir dans un conflit de succession entre les princes de Rascie et de Dioclée après quoi ceux-ci s’étaient reconnus vassaux de ConstantinopleFine (1991) . Jean II dut également intervenir après avoir défait les Coumans en 1122 ou 1123, alors que s’annonçait la première guerre avec la HongrieSur les difficultés d’établir une séquence des faits pour cette période, voir article « Guerre byzantino-hongroise » dernier chapitre..
La scène devait se répéter en 1149 alors que, à l’instigation des Normands et comptant sur l’aide des Hongrois, le grand župan (grand prince) de Rascie Uroš II (r. 1155-1161) se révolta contre l’empire. Non seulement celui-ci rejetait-il la suzeraineté byzantine, mais encore menaçait-il ses possessions le long de l’Adriatique (essentiels pour les plans de Manuel visant la reconquête de l’Italie du sud). De plus il avait forcé le župan de Dioclée, Radoslav, fidèle allié de Byzance, à chercher refuge à Kotor (Monténégro), d’où ce dernier appela l’empereur à l’aide. Manuel était alors à Valona (aujourd’hui Vlorë en Albanie), préparant une expédition contre les Normands dans le sud de l’Italie. Se rendant à l’appel de Radoslav, Manuel modifia ses plans, attaquant la capitale, Ras, qu’il captura ainsi que la forteresse de Galič. S’il ne parvint pas à capturer le veliki župan Uroš II, il fit un grand nombre de prisonniers lors de la bataille de la rivière Tara en 1150 dont un bon nombre fut envoyé dans la région de Sardica. Remplacé par son frère, Uroš fut rétabli sur son trône après un bref exil, mais dut à nouveau se reconnaitre vassal de Byzance, promettant pour les campagnes impériales en Europe et 300 pour les campagnes en AnatolieFine (1991) .
Prémices de la guerre (1149-1150/1151) thumb|left|Conrad III et son armée arrivent en Hongrie (Miniature de la Chronicon Pictum).
Les Hongrois pour leur part voyaient dans une alliance avec les Normands la meilleure façon de consolider leurs intérêts en Dalmatie, ces derniers étant la seule puissance navale capable de rivaliser avec Venise pour dominer l’Adriatique.
À la mort du roi Étienne II de Hongrie (r. 1116-1131), Béla II (r. 1131-1141) lui succéda. Aveuglé comme son père, Álmos, à la suite de la tentative de ce dernier de s’emparer du trône, Béla dépendait pour gouverner de son épouse, Jelena (Hélène), fille du grand župan de Rascie, Uroš . Celle-ci avait également fait nommer son frère Beloš dux de Hongrie, lui confiant la direction de l'armée ainsi qu’un poste important à la cour.
Il n’est donc pas étonnant que la Hongrie et la Serbie se soient rapprochées, d’autant que Jelena apportait en dot une partie du nord de la Serbie (probablement le nord-est de la Bosnie sur le cours inférieur de la Drina) en échange de quoi les Serbes avaient reçu l’appui de la Hongrie dans leur lutte contre les Byzantins. Serbes et Hongrois avaient à leur tour négocié avec les Normands et il en était résulté des liens matrimoniaux entre maisons royales de Sicile et de Hongrie.
Sous l’influence de sa cour, Béla II adopta une politique expansionniste dans les Balkans. La Bosnie qui faisait jusque-là partie de la zone d’influence de Constantinople semble avoir accepté sans protester sa suzeraineté en 1137 après quoi Béla et ses descendants prirent le titre de roi de RamaIl n’y eut jamais d’État appelé « Rama »; le nom fait allusion à la rivière Rama, un petit tributaire de la Neretva qui se jette dans la mer Adriatique.Makk (1989) . À la même époque, ils s’emparèrent de Split en Dalmatie au désavantage de l’Empire byzantinStephenson (2000) .
À la mort de Béla II, son fils Géza II (r. 1141-1162) lui succéda. Comme il n’avait alors que onze ans, sa mère Jelana et le frère de celle-ci, Beloš, assumèrent la régenceMakk (1989) . Mais déjà sous le règne de son père, un prétendant au trône s’était fait connaitre dans la personne de Boris Kalamanos, fils d’Euphemia de Kiev, la seconde épouse du roi de Hongrie Coloman. Euphemia ayant été convaincue d'adultère, Coloman avait refusé de reconnaître la paternité de Boris qui naquit dans la Rus' de Kiev et avait néanmoins proclamé ses droits au trône de Hongrie dès 1131. À la fin de 1145, il approcha Conrad III de Hohenstaufen, ce qui envenima les relations de la Hongrie avec l’Empire romain germanique. À la même époque à Constantinople, Manuel avait succédé à son père Jean II en et au cours d’une rencontre à Thessalonique avec Conrad III avait décidé d’un effort conjoint pour chasser les Normands d’Italie du sudTreadgold (1997) .