L'histoire de Sciences Po Paris retrace l'évolution de l'Institut d'études politiques de Paris, du dépôt de ses statuts le par Émile Boutmy sous le nom d'École libre des sciences politiques à aujourd'hui. L'école a connu, au cours de son histoire, divers statuts, rattachements administratifs, et évènements marquants.
Directorat Boutmy
Genèse et création de l’École libre des sciences politiques (1871-1872) La France connaît, entre 1870 et 1872, de multiples crises politiques qui bouleversent le paysage politique français et les consciences : la guerre franco-allemande de 1870 se solde par la chute du Second Empire, les événements de la Commune de Paris et la proclamation de la Troisième République. L'Allemagne se trouve unifiée comme pays et la défaite de la France est perçue comme la défaite des élites françaises et du système éducatif formant ses dirigeants. Parallèlement, plusieurs intellectuels militent depuis moins d'un siècle pour la mise en place d'un enseignement moderne des choses politiques. Denis Diderot avait appelé de ses vœux la création d'une dès 1775. L'échec de l'Académie de législation (1801-1805), balayée par les facultés de droit structurées peu après, fait disparaître l'enseignement conjoint du droit, de l'économie et des questions gouvernementales.
Au début des années 1870, le professeur Émile Boutmy, inspiré par l'idée d'Ernest Renan exprimée dans La réforme intellectuelle et morale de la France de former de nouvelles élites dont la légitimité soit fondée sur leur caractère savant, projette de créer un institut d'enseignement qui ait pour double fonction de permettre l'éclosion des sciences politiques en France d'une part, et de renouveler l'instruction de l'élite pour lui donner des outils de compréhension du monde. Cette école devait être une alternative à l'École polytechnique et l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, considérées comme trop professionnelles.
Boutmy expose son projet dans une lettre du à Ernest Vinet : , car il manque à la France . Il souhaite ainsi créer . Son objectif est que l'école des sciences politiques ne soit pas extérieure aux débats de société, mais au contraire, pleinement membre de la cité : .
Le projet est édifié avec René Stourm et Hippolyte Taine, sous le nom de . Il est projeté de créer un établissement privé, séparé des facultés de droit, qui enseigne la chose publique dans son intégralité. Il est alors porté par un courant intellectuel républicain. Boutmy est entouré d'hommes de sciences tels qu'Hippolyte Taine, Ernest Renan, Albert Sorel, Paul Leroy-Beaulieu et René Stourm. François Guizot apporte son soutien moral en faisant publier dans un journal : . La Société de législation comparée apporte son soutien à l'initiative.
Les statuts sont déposés devant notaire le . L’École libre des sciences politiques est officiellement créée par Émile Boutmy en février 1871. Le titre d' est choisi pour distinguer l'établissement de l'université, et pour distinguer les enseignements qui y sont tenus des conférences du soir qui sont alors données à Paris ; le terme de est, lui, nouveau. Boutmy rassemble autour de lui un comité dits de fondateurs, composé d'Édouard André, Victor Nau de Champlouis, Germer Baillère, Paul-Henri Lanjuinais, Jacques Siegfried, Émile Beaussire, Paul Hély d'Oyssel, Edmond Rousse, Hippolyte Taine et Paul Tripier.
Les financeurs appartiennent quasiment tous au centre gauche de leur temps, et sont pour beaucoup protestants. Émile de Girardin devient rapidement actionnaire. Jacques Siegfried et Jules Siegfried organisent la collecte des fonds. Alfred André, Adolphe d'Eichthal, Émile-Justin Menier, ainsi que l'ami de Boutmy, Edmond Schérer, participent. On compte également la famille Casimir-Perier ainsi que Léon Say. Henri Germain, Paul de Rémusat et Jules Favre apportent leur appui moral. Quelques fondateurs sont membres des grands corps de l'État. En tout, 183 souscripteurs apportent des fonds, et l'école est constituée comme société anonyme avec 200 actions. Les actionnaires renoncent à recevoir des dividendes. Hétéroclite, le conseil d'administration compte des soutiens du Second Empire comme des orléanistes, anciens soutiens de Louis-Philippe Ier. On trouve, parmi les actionnaires de 1872-1873, les familles de Pourtalès, Rothschild (qui détient 15 % du capital), Hély d'Oissel, Lanjuinais, de Chabot, Seillière, Aristide Boucicaut, Eugène Bersier, Alexandre de Girardin, et les Siegfried.
Premières années (1872-1876) Boutmy devient le premier directeur de son établissement lorsque ses statuts sont déposés, le . Il met en place lui-même les enseignements et recrute les enseignants. Il fixe les grandes lignes de l'enseignement : un enseignement proche de l'état présent des choses et de l'état de la connaissance. Les statuts disposent que l'enseignement est réparti sur deux années, à raison de 6 à 8 mois de cours par an.
Il envisage l'enseignement de toutes les disciplines concourant à la compréhension de la politique, allant des langues aux , sans oublier les . Boutmy divise les cours en deux types : les cours intérieurs (réservés aux inscrits) et les cours extérieurs, dédiés aux auditeurs libres souvent venus des universités.
Plusieurs cours sont proposés, qui couvrent des domaines aussi variés que la géographie politique ou la sociologie politique, qui ne portent souvent pas encore ces noms. L'histoire est enseignée de manière contemporaine, car le programme décidé par Boutmy remonte à la Révolution française, parfois à la fondation des États-Unis en 1776, au plus loin aux traités de Westphalie (1648). Deux cours d'économie sont proposés, un cours d'économie du travail et de la richesse, et un cours de théories économiques.
La première année scolaire commence en 1872. Elle est un succès avec, selon les sources, 89 ou 95 élèves inscrits, dont la plupart étudiants en droit, mais aussi deux pasteurs, quelques avocats, un professeur (Paul Gide), des attachés d'ambassade ou du ministère des Affaires étrangères. Les frais de scolarité sont de 70 francs. Les locaux sont alors situés au 17, rue de l'Abbaye. Les premiers enseignants sont Henri Gaidoz (géographie politique), Albert Sorel (histoire diplomatique), Anatole Dunoyer (histoire des doctrines économiques), Pierre Émile Levasseur (histoire des progrès agricoles, industriels et commerciaux), Paul Leroy-Beaulieu (histoire financière), et Paul Janet (sociologie). La conférence de rentrée est donnée par Hippolyte Taine, et la première leçon est donnée le , par Sorel, âgé de 29 ans. Sur les quatorze cours prévus pour le premier semestre (janvier à ), seuls six sont assurés.
L'école déménage dans un appartement au n°16 de la rue Taranne au bout d'un semestre ; la bibliothèque de l'établissement y était déjà localisée. La nouvelle année scolaire voit une première augmentation du nombre de cours, quatre nouveaux cours traitant respectivement de l'histoire militaire, de la statistique, de l'administration publique comparée et du droit criminel comparé. L'un d'eux est dispensé par Alexandre Ribot. Henri Pigeonneau est également recruté. Boutmy crée les conférences de méthode et, convaincu de la nécessité pour les étudiants de maîtriser des langues étrangères, il fait proposer des enseignements d'anglais, d'allemand, d'arabe et de russe, dont certains sont assurés par l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à la suite de la signature d'un accord en 1886. Une salle de travail pour les étudiants est ouverte pour les accueillir lorsqu'ils n'ont pas cours. Boutmy crée un système de bourses de voyage pour les meilleurs élèves. Boutmy cherche à demeurer non loin de la faculté de droit de l'université de Paris, afin que les élèves puissent suivre deux cursus en même temps.
L'école connaît toutefois des années difficiles. Les effectifs stagnent, et les abandons en cours d'année scolaire se font plus fréquents. Des initiatives sont prises dès 1874 pour augmenter le budget publicitaire de l'école. Par ailleurs, l'école s'investit dans une niche qui la rend très vite incontournable : elle prépare aux concours administratifs donnant accès à la haute fonction publique. Elle remplit ainsi un vide laissé par la suppression de l'École d'administration (1848-1849). L'offre de cours de l'école est indexée sur le programme des concours de la haute fonction publique, et notamment sur celui du Conseil d'État. Le ministère des Affaires étrangères confie même à des enseignants de l'école le soin de rédiger les programmes du nouveau concours de recrutement en 1877. Si cela donne une nouvelle utilité sociale à l'école, Boutmy est tiraillé entre la mue de l'ELSP en une école d'administration et sa volonté d'en faire une authentique université académique.
Succès aux concours administratifs et premières remises en cause (1876-1881) En 1876, l'école est expropriée de ses locaux, rue Taranne, afin de permettre le percement du boulevard Saint-Germain. L'école loue dès lors un bâtiment situé au n°15, rue des Saints-Pères. En 1875, l'association des anciens élèves est créée.
Le poids croissant de l'école dans la formation des hauts fonctionnaires et dans le champ du droit provoque des frictions avec les facultés de droit. En 1877, pour la première fois, Boutmy transmet au conseil d'administration de l'école les résultats d'admission aux concours administratifs ; 11 des 17 admis aux concours du Conseil d’État, de l'Inspection générale des finances et du ministère des Affaires étrangères sont issus de Sciences Po. Après une première période de bonne entente, les facultés de droit mènent une offensive à partir de 1881 pour réformer les études de droit et instituer une licence et un doctorat en sciences politiques et administratives, menaçant le caractère singulier de l'école. Boutmy défend l'école auprès du gouvernement et obtient le recul des facultés de droit.
Ce succès contribue toutefois à remettre en cause l'existence de l'école en 1876, lorsqu'Hippolyte Carnot cherche à créer une nouvelle École d'administration, qui aurait remis en cause l'existence de l'ELSP (voir Projet d'École nationale d'administration entre 1876 et 1881). Le fondateur de Sciences Po réussit à mettre en échec le projet. Boutmy traite directement avec Jules Simon pour tenter d'empêcher la création de l'école.. Jules Ferry souhaite que l’État ait la main sur les nominations et le budget. Boutmy propose un compromis par lequel l'école disposerait d'un , congrès du conseil d'administration et des représentants de l’État, qui déciderait des subventions publiques à l'école, sans avoir plus de pouvoir. Le projet est enterré, mais Ferry revient à la charge en proposant que l’État achète les actions de l’École pour 120 000 francs, et qu'elle soit dirigée par un conseil de direction composé de professeurs nommés par Boutmy, de hauts fonctionnaires, et de membres de l'Académie des sciences morales et politiques. L'école devait être renommée . L'accord n'est toutefois finalement pas signé du fait du blocage de la Commission du budget, et l'école libre peut continuer son parcours.
La raison d'être de l'école est ensuite remise en question lors de la controverse Bufnoir-Boutmy sur l'enseignement du droit, où Boutmy défend son école (et à travers elle, la spécificité de la science politique) face aux velléités de Claude Bufnoir et de l'université de Paris d'enseigner cette discipline comme une simple extension du droit public.
Développement et affirmation (1881-1906)