Américo Antonio GhioldiPrononciation italienne : /’gjɔldi/ (guioldi). Les Argentins cependant prononcent /’ʒoldi/ (joldi). (Buenos Aires, 1899 - ibidem, 1984) est un homme politique, journaliste, enseignant et essayiste argentin.
D’origine modeste, affilié de bonne heure au PS argentin, il gravit rapidement les échelons de la hiérarchie interne, jusqu’à prendre la direction de l’organe du parti, La Vanguardia, et à devenir en 1937 secrétaire général. Sous son magistère intellectuel, le PS infléchit sa ligne idéologique justienne traditionnelle (ouvriérisme, matérialisme historique, libre-échangisme, dessein révolutionnaire) pour adopter une doctrine sociale-démocrate, légaliste et politiquement libérale, où primaient désormais les considérations morales, les libertés constitutionnelles (formelles), le dépassement de l’antagonisme de classe, l’autonomie et la conscientisation des classes laborieuses, le rationalisme politique, et la lutte contre la tradition caudilliste argentine (avec Rosas comme figure emblématique) et contre l’« étatisme idolâtre ». Le maître-mot était la Liberté, concept ayant valeur opératoire en tant que « liberté créatrice », moteur de l’histoire argentine). Le PS renonçait ainsi à son identité de parti « de la classe ouvrière » au profit de l’étiquette de parti « des citoyens » ou du « peuple tout entier », et répudiait toute filiation doctrinale avec le marxisme.
C’est dans cet esprit, et sous l’effet de sa profession d’enseignant du secondaire, que Ghioldi, à l’instar de son modèle Sarmiento, mettait l’instruction populaire au premier rang de ses préoccupations, plus particulièrement l’initiation dès le jeune âge aux institutions démocratiques et à la doctrine de la liberté (« pédagogie de la liberté »), unique façon d’éradiquer les idées totalitaires, par l’évolution mentale et culturelle du peuple, et d’ouvrir la voie au progrès technique et économique du pays.
Âpre adversaire des différents régimes autoritaires, dont en particulier celui issu du coup d’État de 1943 (catalogué par lui comme une importation des fascismes italien et allemand), puis du péronisme à partir de 1946, qu’il rangeait sous l’étiquette de totalitaire et démagogique et dont la politique sociale (avantages matériels pour les travailleurs), non assortie d’émancipation civique, n’était à ses yeux qu’avilissement et tentative d’embrigadement. En dépit de virulentes campagnes de presse et malgré sa propre candidature, il ne put empêcher Perón de l’emporter haut la main aux présidentielles de 1946 et 1951. Aux persécutions personnelles et aux fermetures répétées de La Vanguardia vint s’ajouter une mesure de proscription à la suite de son implication en 1951 dans une tentative de coup d’État. Il se félicita en 1955 du putsch militaire qui renversa Perón et collabora avec le nouveau régime (notamment en siégeant dans la constituante), qu’il pressait de procéder à une dépéronisation radicale et qu’il ne cessera de louanger par la suite. Ces positionnements des ghioldistes (révisionnisme doctrinal, antipéronisme outrancier) allaient le mettre aux prises avec l’aile gauche du PS et déboucher en 1958 sur l’éclatement du parti en un PSD, sous la conduite notamment de Ghioldi et de Nicolás Repetto, et un PSA, avec Alfredo Palacios et Alicia Moreau comme figures de proue.
Sous les gouvernements (démocratiquement élus) de Frondizi et d’Illia, il remplit plusieurs mandats électifs et eut à cœur de défendre l’instruction publique laïque et obligatoire contre l’expansion, favorisée par les autorités, de l’enseignement privé confessionnel. Lors du troisième péronisme (1974-1976), il s’applaudit du coup d’État militaire de 1976, accepta un poste d’ambassadeur à Lisbonne et apporta son appui à l’opération militaire dans les Malouines. Il finit cependant par prendre ses distances et par exiger le retour à la démocratie, mais gardera néanmoins le stigmate de cette compromission, y compris après sa mort.
Auteur prolifique, Ghioldi a publié un grand nombre d’articles de presse, dont ses influents éditoriaux dans La Vanguardia, des essais politiques, des ouvrages sur l’éducation, et des biographies de figures politiques argentines, tant historiques (Sarmiento) que contemporaines.
Biographie Origines familiales et formation Américo Ghioldi vit le jour au sein d’une famille socialiste et avait pour père Manuel Ghioldi, immigrant italien, franc-maçon et garibaldien, et pour mère Luisa Luoni, uruguayenne, sœur de l’ébéniste Juan Ángel Luoni, d’idées socialistes, qui allait marquer de son empreinte la formation intellectuelle de ses trois neveux, c’est-à-dire, outre Américo, également ses deux frères, les futurs dirigeants communistes Rodolfo Ghioldi (1897-1985) et Orestes Ghioldi (1901-1982). C’est dans la maison maternelle à Buenos Aires que l’Association ouvrière de secours mutuel trouva refuge lors de la semaine tragique de , après que le local socialiste historique, sis rue México, eut été pris d’assaut par des bandes armées..
Sorti en 1920 diplômé de l’École normale d’enseignants du secondaire (établissement public où se sont formés plusieurs membres des élites politiques, intellectuelles et professionnelles de Buenos Aires), Américo Ghioldi s’engagea dans la lutte syndicale des enseignants en faveur des principes laïques de l’instruction publique, tels que consacrés par la loi 1420 relative à « l’Instruction commune, gratuite et obligatoire » de 1884. De conceptions positivistes, il rejoignit le Comité Positivista Argentino constitué autour du pédagogue José Alfredo Ferreira et collabora à la revue La Obra, consacrée à l’enseignement.
Parcours politique Adhésion au PS et activité au journal La Vanguardia vignette|La une du premier numéro de La Vanguardia, . En 1915, à l’âge de seulement, Ghioldi adhéra au Parti socialiste (PS), où il sut très jeune se faire une notoriété d’orateur et de journaliste. D’origine modeste et dépourvu de titre universitaire, il faisait figure de véritable « intellectuel de parti », se formant au contact de quelques-uns des dirigeants les plus anciens du parti, en particulier Juan Bautista Justo, Enrique del Valle Iberlucea, Nicolás Repetto, Enrique Dickmann et Mario Bravo. Il eut tôt fait de s’intégrer dans les instances dirigeantes du PS et se vit confier en 1927, alors qu’il n’était âgé que de , la direction de l’organe de presse du parti, le quotidien La Vanguardia, d’abord à tour de rôle, puis à partir de 1942 de façon continue, encore qu’en partie depuis l’Uruguay. Vers 1945, après avoir été interdit plusieurs mois, le périodique reparut, mais sous forme d’hebdomadaire. Auparavant, de 1923 à 1929, Ghioldi avait aussi tenu les rênes du bimensuel Acción Socialista, dans sa dernière période de parution, où il eut déjà à affronter une faction interne, emmenée par Antonio de Tomaso, préfiguration du futur Parti socialiste indépendant (PSI), fondé en 1927 après sécession d’avec le PS.
La crise qui secoua le parti par suite de la Première Guerre mondiale et de l’éclatement de la révolution d’Octobre allaient mettre aux prises les trois frères Ghioldi, Rodolfo figurant à la fin de 1917 comme l’un des artisans de la rupture qui engendra le Parti socialiste international (PSI), prédécesseur du Parti communiste de l'Argentine, et Orestes faisant alliance avec son frère Rodolfo, tandis qu’Américo se joignait à Juan B. Justo, Nicolás Repetto et Antonio De Tomaso, unis dans une même vision socialiste démocratique, critique du bolchevisme, et favorable à la recomposition de la Deuxième Internationale.
En 1926, Ghioldi épousa l’institutrice et enseignante Delfina Varela Domínguez (1895-1985), auteure d’une dizaine d’ouvrages sur l’histoire de la pensée en Argentine et collaboratrice à la presse socialiste sous le pseudonyme de Melchora.
Secrétaire général du PS et mandats électifs (années 1920 et Décennie infâme) Ghioldi fut élu au conseil municipal de Buenos Aires en 1925 et en 1930, puis, pendant la Décennie infâme, député national aux élections de 1931, 1936 et 1940. Il prit part à ce titre aux débats sur des sujets sociaux ou liés à l’enseignement, et fut à l’origine des projets de loi suivants : portant réglementation des concessions territoriales accordées par le gouvernement fédéral ; tendant à la normalisation des établissements d’enseignement secondaire et spécial ; interdisant l’émission de billets et de lettres de trésorerie aux gouvernements provinciaux et à des particuliers ; définissant le régime légal des services d’électricité ; tendant à stimuler la production d’électricité ; mettant en place un régime légal pour les sociétés d’économie mixte ; instituant une Cour des comptes au sein de la municipalité de Buenos Aires ; donnant autorisant à cette dernière de s’associer à d’autres communes en vue d’administrer en commun les services publics En 1935, il fut l’animateur du mouvement par lequel la fraction socialiste déserta ses strapontins au Congrès en protestation contre l’adoption de la loi qui octroyait aux Britanniques la mainmise sur le système de transport de Buenos Aires.
Un an après avoir été nommé membre du Comité exécutif du PS en 1937, il en fut désigné secrétaire général et alla siéger dans sa Commission de presse. En , il figura parmi les fondateurs de l’association transpartisane antifasciste Action argentine (Acción Argentina), où se retrouvaient des socialistes, des démocrates progressistes, des radicaux de la tendance alvéariste, et les fractions libérales de la Concordancia, et qui militait pour que l’Argentine renonce à sa politique de neutralité dans la Seconde Guerre mondiale. Ghioldi en fut désigné membre du Comité exécutif entre 1941 et 1942. En , alors secrétaire du groupe parlementaire socialiste, Ghioldi faisait partie d’une délégation argentine auprès de la Chambre des représentants des États-Unis.
Cependant, dès les années 1932-33 commença à se faire jour dans les rangs du PS une mouvance qui critiquait la passivité voire la complaisance du parti face à la rupture de l’ordre démocratique et à la détérioration des conditions de vie des travailleurs, jugeait inappropriée la tactique légaliste et réformiste mise en œuvre jusque-là, et faisait pression pour un changement de cap. Ainsi, entre 1932 et 1935, un courant de gauche fit-il son apparition, aux propositions proches de la Troisième Internationale, favorable à une réorientation révolutionnaire du PS et à un ancrage plus affirmé dans la classe ouvrière, en dotant à cet effet le parti d’une organisation interne « cellulaire et centralisée », apte à œuvrer efficacement, y compris dans l’illégalité. D’autre part, au cours de la décennie 1930, les dirigeants ouvriers tâchaient de compenser leur perte d’influence au sein de la structure du parti par une activité accrue dans le champ syndical, notamment en codirigeant la CGT nouvellement fondée.
Révolution de 1943 Au lendemain du coup d’État militaire du , les opposants au nouveau régime, au premier rang desquels les socialistes, allaient bientôt manifester leur méfiance, face à un gouvernement apparemment peu enclin à céder le pas rapidement et à rétablir les institutions républicaines. En particulier, le PS se préoccupait de voir de hautes fonctions détenues par des personnalités de coloration « rosiste et totalitaire ». Devant la dérive autoritaire du régime militaire et son positionnement « neutraliste » dans la guerre en cours, position interprétée comme sympathie envers la cause de l’Axe, le PS, de même que les autres partis démocratiques, se rangea résolument dans l’opposition. Un éventail de mesures, telle que l’interdiction des partis politiques, la mise sous tutelle des universités déterminaient un cadre politique apparenté à celui des régimes totalitaires européens. En , Ghioldi, évoquant dans un éditorial de La Vanguardia la situation à l’université de Tucumán, investie par les « nationalistes », fulminait :
vignette|Américo Ghioldi en 1944.