Khaled El-Masri (né le ) est un citoyen allemand d’origine libanaise, arrêté par erreur par la police macédonienne en 2003 et livré par la suite à des agents de la CIA qui le torturent et le déportent vers un camp de prisonniers en Afghanistan.

Biographie Né le au Koweït de parents libanais, Khaled El-Masri grandit au Liban. En 1985, il fuit la guerre civile libanaise alors qu'il est membre d'une des milices libanaises et part en Allemagne afin d'obtenir l'asile politique. En 1994, il y obtient la nationalité allemande.

Il se marie à une Libanaise en 1996 et a cinq enfants.

Détention, enlèvement et torture

Détention et enlèvement en Macédoine À la fin de l'année 2003, il part de son domicile à Ulm, sans sa femme et ses enfants, pour un bref séjour à Skopje, capitale de la Macédoine. Au cours d'un contrôle de passeports, il est appréhendé par les gardes-frontières macédoniens le . La police macédonienne l'arrête parce que son nom est identique (à une transcription près) à celui de , accusé par les États-Unis d'être proche de la cellule d'Al-Qaïda à Hambourg et de Mohamed Atta, principal organisateur des attentats du .

Khaled El-Masri est ensuite détenu pendant plus de trois semaines (23 jours) par la police macédonienne, dans une chambre d'un hôtel proche de l'ambassade des États-Unis à Skopje. Constamment enfermé dans la chambre et isolé de l'extérieur, il rapporte que des policiers en civil le menacent au pistolet et l'interrogent sur ses supposés associés, comme , et ses activités à Ulm. La police le questionne notamment sur sa fréquentation de la maison multi-culturelle () d'Ulm, lieu de culte soupçonné par la police allemande de soutenir le terrorisme islamiste. Ses gardiens lui promettent de le renvoyer en Allemagne s’il avoue être membre d’Al-Qaïda, ce qu'il ne fait pas en réfutant toutes leurs accusations et entame même une grève de la faim au jour de détention.

Le , Khaled El-Masri est libéré mais il doit signer une décharge et est filmé affirmant qu'il a été bien traité. Il est ensuite emmené, menotté et les yeux bandés, par la police macédonienne à l'aéroport international de Skopje. À l'arrivée sur cet aéroport, il est immédiatement pris en charge par des agents américains, identifiés comme une équipe de remise spéciale de la CIA. Ces agents le soumettent au traitement du choc de capture () décrit dans une note de la CIA sur l’utilisation combinée de différentes techniques d’interrogatoire : trainé dans une salle, il rapporte avoir été d'abord roué de coups, puis déshabillé, sodomisé, ligoté. Par la suite, après injection d'une substance anesthésiante, il est transféré à bord d'un avion privé affrété vers une des prisons secrètes de la CIA à « Salt Pit » en Afghanistan.

Prison de « Salt Pit » en Afghanistan Par ce transfert, il devient un détenu fantôme et reste entre les mains de la CIA pendant plus de quatre mois dans le site noir, « Salt Pit », de la CIA. Les conditions de détention et les sévices subis au sein de « Salt Pit » sont rapportés par Khaled El-Masri au travers de déclarations et d'interviews qu'il donne à diverses associations et journaux, après sa libération. Ayant lié contact avec quelques autres détenus, une partie du récit peut être corroborée par le témoignage d'anciens codétenus, comme le rapporte le New York Times après la libération de .

Détenu dans une minuscule cellule en béton sale, sombre et sans literie, il indique avoir reçu de maigre rations de nourriture et n'avoir eu à boire que de l'eau putride. Comme en Macédoine, il rapporte avoir été soumis à trois ou quatre interrogatoires sur ses activités à Ulm et ses rapports à Al-Qaïda. Au cours de ces interrogatoires, il raconte avoir subi des menaces, insultes et brutalités. Au moment de la détention, Khaled El-Masri ignore toujours les raisons de son enlèvement et son emprisonnement, et demande plusieurs fois, en vain, à rencontrer un représentant du gouvernement allemand.

En , Khaled El-Masri et plusieurs de ses codétenus, qui disent eux avoir été terriblement torturés dans une autre prison spéciale en Afghanistan, entament une grève de la faim collective pour protester contre leur maintien en détention en l’absence de charges. Au jour de grève, ses geôliers le nourrissent de force avec un tube introduit par le nez ; étant devenu très malade, il arrête sa grève de la faim.

Libération et rétro-transfert en Albanie Au cours de la grève de la faim, deux agents du gouvernement américain acceptent de rencontrer Khaled El-Masri. L'un d'entre eux lui confirme son innocence ; néanmoins, il insiste que seuls des responsables de Washington peuvent autoriser sa libération. En effet, dès , le directeur de la CIA, George Tenet, est informé du cas de Khaled El-Masri et de l'erreur d'identification faite par ses services, au moyen d'une analyse du passeport. En , cette information remonte enfin au conseiller à la sécurité nationale (National Security Advisor) qui est alors qui donne l'ordre d'en informer les autorités allemandes et de remettre immédiatement en liberté Khaled El-Masri.

À « Salt Pit », à partir du , Khaled El-Masri rapporte avoir reçu la visite à trois reprises d'un représentant allemand, se décrivant sous le nom de « Sam ». Ce dernier refuse de lui dire s'il a été envoyé par le gouvernement allemand ou si le gouvernement sait où il se trouve, mais lui indique qu'il est là pour préparer sa libération. Afin de masquer son passage en Afghanistan, la CIA met en place une opération de rétro-transfert en Europe. D'après différents agents diplomatiques et selon des personnels de services de renseignement, la Macédoine ne souhaite pas le retour de Khaled El-Masri sur son territoire et la CIA s'arrange pour le faire ré-apparaitre en Albanie.

Le , accompagné de « Sam », il monte à bord d'un avion qui le conduit de Kaboul vers un pays d'Europe qui n'est pas l'Allemagne. Puis, après des heures de routes dans une zone montagneuse, on lui restitue ses affaires et l'abandonne en pleine nuit au milieu d'une forêt en Albanie. Après un vol depuis l'aéroport Mère Teresa de Tirana vers Francfort, il rentre finalement à Ulm le , cinq mois après son départ.

Enquêtes et poursuites

À son retour, Khaled El-Masri contacte dès , un avocat allemand, Manfred Gnjidic, afin de défendre son affaire. En parallèle, il prend contact avec des journalistes d'investigation du New York Times, et Don Van Natta Jr., afin de faire la lumière sur les raisons de sa détention et ses interrogatoires par la CIA. Les journalistes du New York Times publient les résultats de leur enquête dans un article paru le et font alors connaitre l'affaire au grand public.

Enquêtes Les résultats d'enquêtes menées par différentes commission et organisation sont réunis au sein de divers rapports conclusifs : comme le rapport Marty ou l'arrêt émis par la Cour européenne des droits de l'homme.

L'ensemble de ces enquêtes concluent qu'une grande partie du récit formulé par Khaled El-Masri est corroboré et vérifié par de nombreux éléments tels : le témoignage d'autres passagers du bus, une identification de l'hôtel à Skopje, les tampons apposés sur le passeport, une analyse isotopique d'un follicule pileux de Khaled El-Masri à son retour attestant d'une présence en Asie et de deux grèves de la faim, des registres sur le transit et l'itinéraire des avions ayant permis la remise spéciale

Rôle et réaction des États-Unis Les éléments d'enquête et les rapports d'inspection ont révélé l'enchainement de décisions de la CIA ayant conduit à la détention et l'emprisonnement de Khaled El-Masri, avec la mise en place d'une extraordinary rendition.

Le Washington Post explique dans un article le que le service de l'inspection générale de la CIA examine une série d'enlèvements erronés, dont celui de Khaled El-Masri. Dans le cas de Khaled El-Masri, l'enquête rapporte qu'après avoir été contacté par les autorités macédoniennes, alors que celui-ci était détenu à l'hôtel de Skopje, la CIA, notamment la division Al-Qaïda de sa cellule de contre-terrorisme ( - CTC), aurait pris la décision de l'interroger et l'extrader hors de Macédoine. Bien que des voix se sont opposées à ce choix en attendant plus d'éléments sur Khaled El-Masri et son identité réelle, la décision finale aurait été prise par la cheffe de la division du CTC, , sur la base d'une .

En 2005, une enquête de la police espagnole dévoile une partie de l'organisation des programmes spéciaux de restitution de la CIA, en retraçant les itinéraires de vols des avions de la CIA impliqués dans ce circuit. Elle dresse également une liste de noms de personnes identifiées comme des agents de la CIA faisant partie de l'équipe de remise spéciale, qui ont notamment fait escale à Palma de Majorque, décrite par le rapport Marty comme une du circuit de restitution. Cette liste a servi de base pour la justice allemande qui a émis en 2007 des mandats d'arrêt à l'encontre de treize personnes soupçonnées d'avoir participé à l'opération de restitution spéciale de la CIA. Pour autant, cette action ne donne pas de suite, notamment parce que ces mandats allemands n'ont pas de valeur aux États-Unis et que des mandats internationaux n'ont pas été émis du fait d'une pression diplomatique, comme révélé lors de la divulgation de câbles diplomatiques par Wikileaks.

Le , la chancelière allemande Angela Merkel dit que les États-Unis ont admis que la détention de ce citoyen allemand était une erreur. Le , l'American Civil Liberties Union aide Khaled El-Masri pour attaquer en justice l'ancien directeur de la CIA George Tenet et les propriétaires des avions privés loués au gouvernement américain que la CIA utilisait pour le transporter. À la suite de l'invocation par l'administration Bush du privilège de secret d'État, le tribunal refuse de reconnaître l'affaire.

Bien que dans un rapport secret de la CIA établi en 2007, rendu public en 2016, le service d'inspection générale de la CIA admet que la détention prolongée de Khaled El-Masri était injustifiée et résultait de non-respect et d'erreurs de procédure, les autorités des États-Unis ne lui accordent aucun droit à indemnité.

Rôle et réaction de l'Allemagne De manière générale, le rôle de l'Allemagne dans l'affaire Khaled El-Masri n'est pas clairement établi et a fait l'objet de diverses controverses : tant son éventuelle implication dans les interrogatoires par la CIA et dans la libération de Khaled El-Masri, que son degré de connaissances des faits aux différents instants. Avec la publication de l'article du New York Times début 2005, la population allemande soulève différentes interrogations et un certain nombre de reproches sont formulés par les médias à l'encontre de l'attitude du gouvernement.

En Allemagne, l'enquête est confiée au procureur de Munich, Martin Hofmann. Au cours de l'enquête, on présente à Khaled El-Masri la photo de Gerhard Lehmann, un agent de l'office fédéral de police criminelle (, BKA). Après une confrontation, Khaled El-Masri est à de reconnaitre en lui le représentant allemand « Sam » ayant contribué à sa libération de « Salt Pit ». Pourtant les autorités allemandes ainsi que l'agent du BKA nient l'identification établie par Khaled El-Masri et démentent leur implication dans l'affaire.