L'histoire des inégalités économiques est un domaine d'étude historico-économique cherchant à rendre compte de l'évolution de la répartition non-uniforme des richesses produites ou détenues au cours de l'Histoire entre les différents groupes d'une même société, ou entre différentes sociétés.

Les inégalités de richesse existent dès la Préhistoire avec des logiques de domination entre sociétés et entre individus. Bien que le degré d'inégalités ait été hétérogène sur la période, les inégalités continueront d'être en moyenne élevées jusqu'à la complète émergence du capitalisme avec la révolution industrielle.

La révolution industrielle exacerbe aux niveaux international et intranationaux les inégalités économiques à des niveaux inédits jusqu'à atteindre son palier historiquement le plus haut lors de la Belle Époque, avant que les guerres mondiales et le développement de l'État-providence pour les pays capitalistes, et le socialisme pour les pays du bloc de l'Est, ne réduisent considérablement le degré d'inégalité économique parmi les hommes.

Cependant les inégalités intra-pays recommencent à augmenter au niveau mondial à partir de la fin du jusqu'à nos jours, notamment à cause de la chute des régimes socialistes côté Est et du tournant néolibéral côté Ouest. Des économistes, politiciens et millionnaires regrettent cette hausse jugée inefficace ou injuste du degré d'inégalité et réclament une plus forte intervention étatique et une plus grande taxation des plus riches.

Une majorité d'économistes craignent par ailleurs que les inégalités ne cessent d'augmenter à une échelle mondiale au cours du , s'inquiétant du fait que les politiciens favorisent délibérément les plus riches, et redoutant plus récemment les possibles conséquences de l'intelligence artificielle sur le marché du travail.

Théories sur l'évolution des inégalités dans l'Histoire Lutte des classes

vignette|alt=Photographie en buste en noir et blanc de deux hommes, le premier à gauche à des cheveux blancs et une barbe noire, le second a des cheveux noirs plaqués et une barbe noire, ils regardent vers l'horizon.|Les principaux théoriciens de la conception matérialiste de l'histoire : Karl Marx et Friedrich Engels. D'après Karl Marx, la lutte des classes est le moteur de l'Histoire : le conflit entre une classe dominante de possédants et une classe dominée d'exploités constitue le mécanisme explicatif principal de l'évolution historique et des inégalités. Cette philosophie de l'histoire, nommée matérialisme historique (car partant de l'analyse des rapports matériels entre les personnes), définit ainsi plusieurs périodes. D'abord l'humanité aurait vécu dans un communisme primitif avec une forte égalité sociale, auquel aurait succédé l'esclavagisme (lutte entre maître et esclave), le féodalisme (lutte entre seigneur et serf), et enfin le capitalisme (lutte entre bourgeois et prolétaire)..

La transition d'une époque à une autre s'opère quand la superstructure idéologico-politique n'est plus adaptée au développement récent des moyens de production (c'est-à-dire l’infrastructure matérielle). Par exemple dans l'analyse marxiste, la Révolution française a marqué le remplacement de l'ancienne superstructure féodale par une superstructure bourgeoise, ce remplacement s'expliquant par le fait que la bourgeoisie était devenue récemment dominante économiquement (c'est-à-dire dans l'infrastructure matérielle) par sa possession d'usines et de grands moyens de production, lui permettant d'accumuler du capital, en quantité plus importante que les seigneurs. D'où le nom donné à la période contemporaine dominée par la bourgeoisie : le capitalisme.

Le mode de production capitaliste est censé lui-même être remplacé prochainement par le communisme, c'est-à-dire par la socialisation des moyens de production : étant donné que le capitalisme a déjà socialisé le travail à l'échelle planétaire (division internationale du travail, chaînes de valeur mondialisées des multinationales…), il ne resterait plus qu'à socialiser les outils de travail ( les moyens de production) lors d'une révolution communiste. Dit en termes marxistes, la superstructure bourgeoise, si elle a eu son utilité historique en développant et concentrant les moyens de production, n'est plus adaptée aux moyens de production contemporains (qui nécessitent une forte socialisation), et, dès lors, ce n'est plus qu'une question de temps avant que cette superstructure soit remplacée, via la lutte des classes, pour aboutir à une société sans classes, socialiste puis communiste.

Courbe de Kuznets

vignette|alt=Une courbe en forme de cloche a pour légende d'axe vertical « » et pour celle d'axe horizontal « ».|La courbe de Kuznets. D'après Simon Kuznets, l'augmentation des inégalités est inévitable avec l'apparition de la révolution industrielle, car cette dernière nécessite une forte concentration de capitaux pour permettre l'industrialisation, avant que le degré d'inégalités ne s'abaisse au cours du temps par la nécessité pour les propriétaires d'employer une main d’œuvre qualifiée à mesure que les tâches se complexifient, dès lors les salaires montent..

Cette évolution est dite « naturaliste » puisqu'elle devrait s'appliquer à tout pays à l'étape de son développement industriel, c'est-à-dire lors de son décollage économique (), et ce sans que l’État n'ait à faire quoi que ce soit.

Le jeu des institutions gauche|vignette|redresse|alt=Photographie en buste d'un homme chauve portant une chemise blanche, des lunettes noires et une légère barbe grise.|Branko Milanović en 2018. La vision « naturaliste » de l'évolution des inégalités chez Kuznets est remise en cause par Branko Milanović, qui estime qu'il n'y a rien de naturel dans l'évolution historique des inégalités, mais qu'elle serait plus le simple produit des conflits sociaux et des institutions en jeu.

vignette|redresse|alt=Photographie en buste d'un homme très cerné aux cheveux noirs parlant dans un micro.|Thomas Piketty en 2014.

Thomas Piketty va jusqu'à dire que la hausse ou la baisse historique des inégalités sous le capitalisme relèverait de la contingence, et que ce sont les luttes sociales ainsi que les confrontations entre les idéologies qui permettent de transformer l'évolution des inégalités au sein d'une société.

Bien que Piketty nie toute loi faisant que la hausse des inégalités économiques soit intrinsèque au système capitaliste, il démontre empiriquement que la norme au cours de l'histoire depuis le début de notre ère, y compris sous le capitalisme, est que le taux de croissance économique reste inférieur au taux de rendement du capital , situé à près de 4 ou 5 %. Ainsi les détenteurs du patrimoine détiennent une part toujours croissante du revenu national. En conséquence, de manière empirique, les inégalités économiques augmentent tendanciellement au cours de ces époques...

alt=Graphique d'une courbe verte g nommée et d'une courbe rouge nommée . La courbe verte ne devient supérieure à la courbe rouge qu'entre les abscisses à peu près 1945 et 2020.|vignette|Relations empiriques entre taux de rendement du capital et taux de croissance économique selon Thomas Piketty au cours de l'Histoire. Il soutient que redeviendra supérieur à entre 2012 et 2050. Cette relation peut être simplement résumée par l'équation empirique : , ce qui signifie que les détenteurs d'un patrimoine hérité voient leur patrimoine croître plus vite que ceux ne détenant pas de patrimoine à la naissance. En somme, les inégalités de patrimoine ne font que croître tendanciellement. Cette équation empirique n'a connu qu'une seule exception à travers l'histoire depuis l'an 1 : à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ces deux économistes se rejoignent sur le fait que les tendances des inégalités ne peuvent se voir qu'en étudiant la situation économique des très riches, tels que les 1 %., 0,1 %, 0,01 % des plus fortunés ou au-delà, ce que ne permettent pas d'étudier les évolutions du coefficient de Gini ou de la courbe de Lorenz.

Théorie des Quatre Cavaliers de l'Apocalypse vignette|alt=Photographie en buste d'un homme plutôt âgé. Il regarde un individu hors champ et est vêtu d'un costume marron foncé.|redresse|Walter Scheidel en 2012. L'historien Walter Scheidel rejette tout déterminisme des inégalités historiques quel qu’il soit , puisqu'il n'existe pas d'. En effet selon l'historien, des régimes économiques hyper-inégalitaires ont pu se maintenir en place pendant des siècles.. En revanche les inégalités extrêmes sont un prérequis à l'apparition des « Quatre Cavaliers de l'Apocalypse », mais une simple élévation des inégalités n'accélère pas leur apparition, qui reste extrêmement imprévisible..

Cependant, lorsque les inégalités économiques reculent significativement, c'est systématiquement à partir de quatre phénomènes distincts, que Scheidel métaphorise comme des Cavaliers de l'Apocalypse car ils induisent chacun une explosion de violence. : la révolution, qui peut modifier l'accès aux richesses ; la guerre, qui peut mettre en place des impositions confiscatoires pour les plus riches ; l'effondrement de l’État, qui « remet les compteurs à zéro » ; la pandémie, qui raréfie la main d’œuvre et peut donc augmenter les salaires.

Préhistoire et premières civilisations Des répartitions inégales des richesses entre les premières civilisations vignette|alt=Peinture montrant des humains nus et des cerfs dans un jardin séparé du reste du monde par un mur en brique.|Les sociétés de chasseurs-cueilleurs : des économies relativement égalitaires. L'histoire des inégalités économiques est aussi vieille que l'histoire des civilisations humaines et des dominations militaires entre les différents groupes humains. Le sociologue Thorstein Veblen explique dans sa théorie de la classe de loisir que les premières civilisations se seraient mises à immédiatement se faire la guerre les unes les autres à leurs rencontres à cause de la rareté des ressources, ce qui aurait favorisé l', la gloire et l'accaparement devenant ainsi des vertus masculines puisque les plus aptes physiquement étaient ceux envoyés pour se battre. Thorstein Veblen explique que ce développement de l'esprit de prédation a permis les inégalités de genre, les hommes finissant par considérer les femmes de la tribu ennemie comme de véritables trophées de gloire et symboles de conquête, impliquant une objectivisation et une domination économique sur la femme par l'homme..

Walter Scheidel affirme au contraire que les inégalités économiques ne sont pas apparues immédiatement après l'apparition des civilisations humaines, mais qu'elles sont apparues il y a de , cependant elles ne pouvaient fortement augmenter puisqu'une trop forte concentration de richesse entraînait de la jalousie, des exils voire des homicides compte tenu de la promiscuité des individus au sein du groupe. Ainsi, les sociétés primitives se basaient sur un régime plutôt égalitaire de l'économie (mais certainement pas égalitariste : le coefficient de Gini patrimonial est de 0,36 ; ce qui est faible mais non nul) et de la politique dû à une absence de chefferie dans 80 % des cas. Précédemment, Friedrich Engels et Karl Marx avaient développé le terme de communisme primitif pour parler de l'organisation de ces sociétés primitives sans classes sociales.

Ainsi, les Sumériens du Sud de la Mésopotamie, les Chinois des dynasties Zhou occidentaux et Shang, les Aztèques du Mexique et les ayllukuna du Pérou travaillent sur des terres agricoles collectives ou du moins réparties équitablement entre tous par la communauté.

La flambée des inégalités à partir de l'Holocène vignette|alt=Photographie où au loin cinq individus se courbent pour ramasser des récoltes à la main. L'endroit parait tropical et les individus ont tous de l'eau jusqu'aux genoux.|L'agriculture a contribué à l'apparition des inégalités.