La guerre byzantino-hongroise de 1163-1168 fut essentiellement une guerre pour la succession de Géza II, roi de Hongrie. Elle devait opposer le fils ainé de ce dernier, Étienne III, à ses deux oncles, Ladislas et Étienne. Désirant renforcer la frontière nord de l'empire, l'empereur byzantin Manuel Comnène, chercha à s'approprier les territoires de Dalmatie, Croatie et Syrmie qui avaient été donnés comme duché au frère cadet d'Étienne III, Béla. Celui-ci sera envoyé à Constantinople où il prendra le nom d'Alexis et sera fiancé à une fille de Manuel, Marie, devenant ainsi l'héritier présomptif du trône impérial. Toutefois, Étienne III n'entendait pas céder ces territoires à l'Empire byzantin. S'ensuivra une guerre qui se terminera par la victoire complète des Byzantins lors de la bataille de Sirmium le . Les Hongrois perdront alors la Bosnie, la Dalmatie et la Croatie, devront verser un tribut et fournir des troupes sur demande. La mort brutale d'Étienne III le , alors qu'il ne laisse pas d'héritier mâle, laisse prévoir un nouveau conflit.
Contexte historique
thumb|left|Les bassins respectifs du Danube et de la Save
Se concentrant sur l’Asie mineure mais gardant à l’esprit ses plans pour reprendre l’Italie du Sud et la Sicile, Manuel (r. 1143-1180) avait limité ses efforts dans les Balkans au maintien du statu quo établi par le traité de 1129. Aucun conflit majeur n’avait marqué pendant les deux décennies suivantes les relations avec la Hongrie et avec la RascieL’une des principautés serbes, la Rascie (capitale Ras) était située dans la région où se trouve aujourd’hui Novi Pazar. Elle englobait le Monténégro actuel ainsi que l'Herzégovine, toute la côte croate jusqu'à Solin (Croatie), mais sans la ville de Raguse (Dubrovnik).. Elles se dégradèrent lorsque Roger II de Sicile (r. 1130-1154), conscient des visées byzantines sur ses territoires d’Italie et lui-même désireux d’annexer certains territoires byzantins, poussa les Serbes à la révolte. En 1149, comptant sur l’aide des Hongrois, le veliki župan (grand prince) de Rascie Uroš II (r. 1155-1161) menaça les possessions byzantines le long de l’Adriatique. S’ensuivit un conflit impliquant Hongrois, Serbes et Byzantins qui se prolongea jusqu’en 1155 lorsqu’un nouveau traité de paix fut conclu entre Manuel et Géza qui restaurait le statu quo ante bellumGyula (2000) . La position de Manuel sortit renforcée de ce conflit : la Hongrie ne constituait plus une menace, la frontière du Danube retrouvait la paix et les Serbes promettaient de ne plus faire alliance avec les Hongrois contre l’empire. Quelques mois avant de mourir, Géza II obtint le renouvellement de la paix signée avec Byzance où s’étaient réfugiés ses deux frères, Ladislas et Étienne; en même temps, il donna à son fils cadet Béla un duché constitué de la Dalmatie, de la Croatie et de la SyrmieAncienne province romaine située entre le Danube et la Save; sa capitale, Sirmium, est aujourd'hui Sremska Mitrovica, dans la province de Voïvodine, en Serbie.. Lorsqu’il mourut, le , l’archevêque d’Eztergom Eztergom est la capitale ecclésiastique de la Hongrie, l'archevêque de la ville portant le titre de prince-primat de Hongrie et la cathédrale Saint-Adalbert est la plus grande basilique d'Europe centrale., Luc, se hâta de couronner le fils ainé de Géza, Étienne alors âgé de quinze ans, qui prit le nom d’Étienne III Makk (1989) Kristo & Makk (1996) .
Rois de Hongrie (1141-1172)
+ Succession de Géza II Début du règne Fin du règne Géza II 16 février 1141 31 mai 1162 Étienne III 31 mai 1162 mi-juillet 1162 Ladislas II mi-juillet 1162 14 janvier 1163 Étienne IV 14 janvier 1163 19 juin 1163 Étienne III 19 juin 1163 4 mars 1172
La lutte pour le trône (1162-1164)
thumb|right|Ladislas II, oncle d’Étienne III, usurpe le trône (Manuscrit Chronicon Pictum, P121).
Étienne III Árpάd était né à l’été 1147 alors que les croisés traversaient la Hongrie, en route vers la Terre SainteKristo & Makk (1996) . Louis VII de France, qui commandait en personne l’armée française, avait assisté à son baptêmeMakk (1994) . Selon le témoignage testamentaire d’une Dame Marguerite, « le roi Géza régnait de concert avec son fils, le duc Étienne » en 1552, ce qui permet de penser que le roi avait officiellement désigné celui-ci comme son héritierMakk (1989) .
Cette désignation fut immédiatement contestée par l’empereur Manuel au nom des deux oncles du jeune souverain réfugiés à la cour de Constantinople, lesquels s’étaient déjà opposés dans le passé à l’avènement de Géza II. Fils de Béla II (r. 1131-1141), ils pouvaient s’appuyer selon Cinnamus sur « la loi des Hongrois » qui prescrivait que la couronne devait toujours passer « aux frères survivants » du roi défuntCinnamus, Deeds of John and Manuel Comnenus, V.1, . Une telle loi existait effectivement chez les peuples slaves, notamment dans la Rus’ de Kiev; en fonction de celle-ci les princes d’une même génération se succédaient sur le trône. De la sorte, si l’ainé venait à mourir, c’est son frère cadet qui lui succédait (généralement jusqu’au quatrième frère) et non le fils ainé du roi défunt, permettant ainsi à chacun des fils d’une même génération de siéger à tour de rôle sur le trôneFiges (2022) .
En apprenant la mort de Géza II, Manuel se prononça immédiatement en faveur du plus jeune des deux frères, le futur Étienne IV, oncle du roi désigné, « parce qu’il accordait une haute valeur à la gouvernance de ce pays » nous dit Jean CinnamusMakk (1989) . Mais un autre historien byzantin, Nicétas Choniatès, dit plus explicitement que, ce faisant, Manuel espérait « recevoir la possession indiscutée et garantie » de Sirmium et de Zimony (maintenant Zemum en Serbie)Choniatès, O City of Byzantium, IV.127, Makk (1989) , consolidant ainsi la frontière nord de l’empire.
L’empereur Manuel envoya donc une armée en Hongrie; celle-ci avança jusqu’à Haram (maintenant Ram, en Serbie) où ses envoyés entamèrent les négociations avec les seigneurs hongroisMakk (1989) . Soudoyés par les Byzantins et craignant que ceux-ci n’envahissent l’ensemble du pays, ceux-ci qui se refusaient à reconnaitre la légitimité d’Étienne IV, finirent par accepter, à titre de compromis, le frère ainé de celui-ci, Ladislas Stephenson (2000) . L’armée du jeune Étienne III fut mise en déroute à Kapuvάr. Il dut fuir la Hongrie et chercher refuge en Autriche six semaines à peine après son couronnement. L’archevêque Luc fut l’un des rares à demeurer fidèle au roi déchu et refusa de couronner son oncleBartl & al. (2002) . Il alla même jusqu’à excommunier Ladislas après que celui-ci eût été couronné par l’archevêque de Kalocsa, MikóKristo & Makk (1996) Makk (1989) .
D’Autriche Étienne III se dirigea vers Pressburg (aujourd’hui Bratislava, capitale de la Slovaquie) qu’il captura. Sur ces entrefaites Ladislas II mourut après un court règne de six mois le et fut immédiatement remplacé par son frère cadet Étienne IVEngel (2001) . Toutefois, les rapports étroits entre lui et l’empereur byzantin faisaient craindre aux nobles hongrois qu’il ne soit qu’une marionnette de celui-ci. Étienne III put alors lever une armée auprès de ces mêmes seigneurs à laquelle s’ajoutèrent des mercenaires autrichiensMakk (1989) . Il réussit à défaire son oncle à Székesfehérvár le . Étienne IV fut capturé, mais bientôt relâché grâce à l’intervention de l’archevêque LucKristo & Makk (1996) . L’archevêque ainsi que la reine-mère Euphrosyne devaient demeurer les principaux conseillers du monarque pendant tout son règne. Quant à Étienne IV, déposé, après un court séjour dans le Saint-Empire germanique, il se réfugia à Constantinople Stephenson (2000) .
Guerre avec l’Empire byzantin (1164-1167)
thumb|left|Carte de la Syrmie.
L’empereur envoya alors une armée en Hongrie pour aider Étienne IV à reprendre le trône. Le jeune Étienne demanda assistance à Vladislav II, roi de Bohême, mais sans résulta car les barons de celui-ci refusèrent leur concours. Réalisant l’inutilité de ses efforts, Manuel passa un accord avec Étienne IIICinnamus, Deeds of John and Manuel Comnenus, V,5. Stephenson (2000) aux termes duquel l’empereur reconnaissait ce dernier comme souverain légitime; en revanche Étienne acceptait d’envoyer son frère cadet, Béla, (à qui Géza II avait remis un duché en Dalmatie et Croatie), à ConstantinopleTreadgold (1997) Fine (1991) . En conséquence, ce dernier arriva à Constantinople fin 1163, prenant à cette occasion le nom d’Alexis, et fut fiancé à la fille de l’empereur, Marie, devenant ainsi le successeur potentiel de l’empereur et faisant miroiter la possibilité de réunir le duché à l’empire byzantinBéla reçut à cette occasion le titre créé spécialement pour lui de « despote », lequel, d’après Jean Cinnanus, était l’équivalent du titre hongrois « urum » que portait l’héritier du trône (Kazhdan (1991) « Despotes », vol. 1, Makk (1989) .
Abandonné par l’empereur Manuel, Étienne IV se tourna vers l’empereur du Saint-Empire romain, Frédéric Makk (1989) . À la même époque un groupe de seigneurs et de dignitaires ecclésiastiques hongrois écrivirent au même empereur pour lui signifier qu’ils étaient prêts à reconnaitre sa souveraineté. Étienne III lui envoya également une délégation. Ainsi sollicité de tous côtés, l’empereur Frédéric décida de ne pas intervenir dans le conflit, mais ordonna à ses vassaux, le roi de Bohême, le duc d’Autriche et le margrave de Styrie de surveiller le cours des évènements en Hongrie. Le fils du roi de Bohême, Sviatopluk, épousa cependant la sœur d’Étienne III, Odola, créant un rapprochement de ce côtéKristo & Makk (1996) .
Étienne III n’entendait toutefois pas céder le duché à l’empire byzantin et dès l’hiver 1163/1164, il envoya le ban Ampod protéger la Dalmatie et prendre sous sa protection Zara alors soumise à la domination de la république de VeniseMakk (1989) . De son côté, Étienne IV s’empara de Sirmium où la foule salua son retourStephenson (2000) Curta (2006) . Accompagné par des troupes de Bohême, d’Autriche et de Halych (Étienne III avait épousé une fille du prince d’Halych, Jaroslav Osmomysl), Étienne III se mit en marche contre luiMakk (1989) . Manuel s’apprêtait à partir pour la Cilicie arménienne ; il dut retourner sur le Danube, pénétrant en Hongrie jusqu’à Bάcs (aujourd’hui Bač, en Serbie). Il contacta alors le roi Vladislav le persuadant de négocier un accord avec Étienne IIIStephenson (2000) en 1164. Ainsi abandonné par son plus important allié, Étienne III dut renoncer à la Dalmatie, à la Croatie et même à la Syrmie en échange de la promesse de l’empereur de ne plus soutenir son oncle et rival.
L’accord demeura lettre morte ; d’une part, Manuel permit au roi détrôné de demeurer à Sirmium, d’autre part, Étienne III reprit le contrôle de la Syrmie au printemps 1165Stephenson (2000) . L’empereur Manuel allait contrattaquer lorsqu’une rébellion de son cousin Andronic Comnène l’empêcha de revenir sur le Danube. Toutefois il envoya des ambassades aux souverains qui avaient appuyé Étienne III pour leur demander la neutralité dans ce conflitMakk (1989) . Le , Étienne IV mourut pendant le siège de Zimony, empoisonné semble-t-il par des transfuges à la solde de son neveu. La forteresse tomba aux mains d’Étienne IIIMakk (1989) . S’ensuivit une controffensive byzantine dirigée par l’empereur lui-même qui parvint à reprendre la forteresse pendant qu’un autre corps d’armée envahissait la Bosnie et la DalmatieCurta (2006) . La flotte vénitienne intervint alors aux côtés des Byzantins en Dalmatie, forçant Zadar à reconnaitre à nouveau l’autorité du dogeCurta (2006) Stephenson (2000) .