Les Kouloughliss'écrit aussi « Koulouglis », « Cologlis » ou « Qulaughlis » (du turc : kul oğlu « fils de serviteur [de l’État turc ottoman] »Voir kull sur le wiktionnaire.) forment un groupe social de la régence d'Alger, de la régence de Tunis et de la régence de Tripoli. Il s'agit de personnes issues d'unions entre des Ottomans, souvent des janissaires, et des femmes maghrébines locales, bien que des femmes ottomanes aient également épousé des hommes autochtones.
Parmi les plus renommés, on peut citer Hussein Bey, fondateur de la dynastie tunisienne des Husseinites qui régna pendant 252 ans sur le pays.
Les Kouloughlis, malgré leur position intermédiaire dans la régence d’Alger, étaient souvent isolés des populations locales en raison de leur préférence pour la culture et la langue turques. Les tensions se manifestaient dans des conflits nécessitant l’intervention du Dey (1805) et par leur soutien aux Français contre l’émir Abd el-Kader (1836-1838), renforçant leur image d’étrangers. Contrairement à leurs homologues tunisiens, les Kouloughlis algériens n’ont jamais accédé à un pouvoir politique significatif. Leur stratégie consistait à préserver leur prestige tout en jouant sur les divisions, sans réussir à représenter les intérêts des populations locales, à la différence des créoles et métis en Amérique espagnole.
De nos jours, il subsiste au Maghreb des familles descendant de ce groupe social.
Étymologie et dénominations
En français on retrouve le mot sous les formes colougli, coulougli, coloughli, couloughli, kouloughli.
Le mot kulughlî, au pluriel klaghla, désigne un « métis turco-algérien ». de l'époque ottomane. Le terme Kouloughlis a été défini de diverses manières. De nombreux écrivains et voyageurs européens s'accordent cependant sur une définition proche : les Kouloughlis sont les fils de Turcs et de femmes arabes. Les Kouloughlis sont les enfants issus du mariage entre des soldats janissaires et des femmes originaires des différentes provinces de l'Empire ottoman, et non exclusivement de femmes algériennes. L'ascendance est ici attribuée au père, et non à la mère.
Le terme provient du turc kuloğlu MOREAU, Odile. Glossaire In : L’Empire ottoman à l’âge des réformes : Les hommes et les idées du « Nouvel Ordre » militaire, 1826-1914. İstanbul : Institut français d’études anatoliennes, 2007 (généré le 17 août 2022). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/ifeagd/1439>. ., issu de köle ou kul (en turc ottoman : كوله) « soldat »Răileanu, Viorica. "Éléments de compositions turcs et grecs dans les anthroponymes." Studii şi cercetări de onomastică şi lexicologie (SCOL) 1-2 (2014): 100-105.Procházka, Stephan. "Les mots turcs dans l’arabe marocain." Dynamiques langagières en Arabophonies: Variations, contacts, migrations et créations artistique. Hommage offert à Dominique Caubet par ses élèves et collègues. Zaragoza-Paris (2012): 201-222. p.216. ou « serviteur, esclave » et oğlu (اوغلی) « fils de » accusatif de oğul « fils », la traduction du mot « kul » par esclave dans le contexte ottoman faisant référence au statut d'une personne au service du sultanMergen Türk, Nazlı Esim. "The notion of hassa soldiery and kul identity in the early Ottoman state–example of the janissary corps a comparative study.". Le mot désignait le soldat janissaire, lié par sa loyauté au sultan ottoman, et non dans le sens d'esclavage au sens social habituel.
Bien que le terme « oğlu » signifie « fils », la population d'ascendance ottomane d'Afrique du Nord n'était pas uniquement composée d'hommes. En effet, des femmes anatoliennes de langue turque ont également migré vers la région et épousé des hommes indigènes. Cette élite d'origine turque exprime initialement un profond sentiment de respect pour l'Empire ottoman, sentiment renforcé pendant la guerre italo-turque..
À la fin du , les Français ont classé les indigènes d'Afrique du Nord comme « arabes », « berbères » ou « juifs », simplifiant ainsi la diversité bien plus complexe de ces populations, qui avaient aussi des racines andalouses, turques, kouloughlies ou subsahariennes.
Bien que le Maroc ait été un sultanat indépendant de l'Empire ottoman, quelques familles d'origine khouloughli sont également répertoriées dans l'est du pays, surtout à Oujda qui a connu épisodiquement des phases d'occupation ottomane pendant les nombreuses guerres entre les dynasties chérifiennes et les Turcs. De plus, des interactions anciennes et importantes (migrations humaines, influences culturelles, commerce) de cette région avec la régence d'Alger, et plus particulièrement avec l'Oranie, ont également favorisé la présence kouloughlie au MarocThe First Helicopter War: Logistics and Mobility in Algeria, 1954-1962 (1999). p. 23..
Algérie vignette|Janissaire d'Alger, av. 1718 La régence d'Alger, créée par et pour Khayr ad-Din Barberousse vers 1520, reconnaît rapidement la suzeraineté ottomane. La classe dirigeante ottomane commandait l'armée permanente : l’odjakLe terme ocak, prononcé odjak, définit la province ainsi que son élite militaro-administrative (d'après Tal Shuval, Remettre l'Algérie à l'heure ottomane, opus cité, note 3)., notamment le corps des janissaires, composé principalement par des Turcs de naissance, venant souvent d'Anatolie. Les kouloughlis, pour la plupart nés d'unions entre les janissaires et les femmes du pays, ont pour caractère fondamental d'être liés en ligne maternelle aux populations autochtones, parfois à leurs élites (c'est le cas d'Ahmed Bey, le dernier bey de Constantine) et en ligne paternelle à l'oligarchie dominante turque, perpétuellement renouvelée par immigration.
Vers la fin du , émerge un conflit entre les kouloughlis et les Turcs d'origine. Les kouloughlis ont parfois contesté le monopole politique des élites ottomanes et de l’odjak sur la régence d'Alger, et des phases d'affrontement et d'apaisement entre les deux groupes se sont succédé pendant les trois siècles de la période ottomane.
La première mention officielle des kouloughlis date seulement de 1596. La présence ottomane étant antérieure, il existait déjà une minorité métisse notable. Dans la liste des 18 beylerbeys qui se succèdent de 1535 à 1586, on compte deux kouloughlis, dont Hassan Pacha, fils de Khayr ad-Din Barberousse. Cette époque est favorable aux kouloughlis, alors considérés comme Ottomans à part entière et jouissant de tous leurs avantages.
À partir des années 1580, l'emprise du Sultan de Constantinople se renforce ; désormais, il envoie à Alger un représentant renouvelé tous les trois ans, qui, avec le titre de pacha, est muni, en principe, de tous les pouvoirs. La situation des kouloughlis change alors : ils sont ressentis comme menaçant de réduire la portion de la milice dévolue aux Turcs immigrés, et surtout, du fait de leur situation de métis attachés au pays, de mettre en péril la domination même des Turcs immigrés sur le pays. La première mention des kouloughlis en tant que groupe constitué, remonte à un conflit entre Kheder Pacha et la Milice en 1596. En 1621, le nombre des kouloughlis d'Alger est estimé à , contre .
En réalité, les Kouloughlis restaient trop attachés au système turc pour envisager un cadre d'action indépendant. L'attitude des populations arabo-berbères à leur égard démontre que les masses les percevaient comme d'anciens maîtres haïs, au même titre que les Turcs. Les conflits d'Abd el-Kader avec les Kouloughlis de Tlemcen et les Zouathna confirment cette perception et permettent une analyse politique.
La crise de 1629 Le conflit longtemps latent éclate en 1629. Il semble que les kouloughlis aient pensé renverser le pouvoir de l’odjak des janissaires (le père Dan écrivit qu'ils voulaient « chasser l'étranger »), mais la réaction est rapide, et le débute la répression contre les kouloughlis, qui débouche sur leur expulsion d'Alger, assortie de la confiscation de leurs biens.
La plupart des expulsés rejoignent la Kabylie : certains d'entre eux y forment la tribu des Zouathna, installée sur les bords de l'oued Zitoun, d'autres rejoignirent les environs de Zemmorah. La lutte ouverte se prolonge une quinzaine d'années entre la Milice et les forces coalisées des Kabyles et des kouloughlis. En 1639, une paix est signée entre les Kabyles et les Ottomans, accordant, par une clause spéciale, l'amnistie aux kouloughlis.
Une trêve s'instaure, mais l'influence politique et militaire des kouloughlis est désormais limitée : le DivanAssemblée délibérante représentant la colonie turque : cf. Boyer, La révolution dite des Aghas dans la régence d'Alger (1659-1671), , pour le Divan d'Alger). Le divan qui désignait à l'origine l'organisme de direction de la milice, chargé de la défense des intérêts des seuls Janissaires, prend ensuite une part grandissante dans la direction des affaires de la province (Robert Mantran, L'évolution des relations politiques entre le gouvernement ottoman et les odjaks de l'ouest, ). et l’odjak leur sont fermés, on ne les accepte plus que pour les activités de piraterie, et de corsaires.
En 1674, les kouloughlis de première génération recouvrent le droit d'être inscrits dans la milice, mais les métis de deuxième génération (fils de kouloughli et d'indigène) en restent exclus. En 1693, le Dey Chaban rétablit leurs droits à égalité avec ceux des Turcs : Extrait du Tachrifat, rapporté par .. Mais on peut penser que l'acte fut de circonstance, afin de renforcer la milice dans une période de grandes tensions avec Tunis et le sultan Ismaïl ben Chérif, car en fait, ce règlement ne fut jamais appliqué, mais il en résulta une relative libéralisation de l'accès des kouloughlis aux emplois, liée à l'affaiblissement de l’odjak sous le régime des Deys.
Le déclin de l'influence kouloughlie
Leur éviction des postes-clé s'accompagne d'une politique de restriction des naissances légitimes : le célibat est imposé de façon plus stricte aux membres de l’odjak et leur descendance hors-mariage n’hérite d’aucun droit ; à partir de 1720, nul ne peut être élu Dey s'il est marié. Cette politique réduit le nombre des kouloughlis dans les sphères dirigeantes, d'autant que l'éviction des métis de seconde génération empêche toute croissance démographique interne. On ne dénombre en 1830 que .
Un auteur européen note en 1725 : (Peyssonnel). Cette politique les exclut des grandes charges du Gouvernement Central (dont la fonction de Dey en premier lieu), des commandements militaires (ils ne pouvaient dépasser le grade de Boulouk Bachi), ainsi que des postes militaires subalternes chargés de certaines responsabilités. Leur effectif sous les armes atteignit cependant à la fin du celui des Turcs, mais, semble-t-il, dans des corps distincts de ceux-ci.
L'historien Tal Shuval a constaté que leur éviction des hauts postes ne fut pas absolue, et signale la participation parfois massive de kouloughlis à de hauts grades qui leur étaient en principe interdits, notamment dans la première moitié du , avec une diminution très sensible dans la seconde moitié du : il y voit , cette idéologie qu'il décrit comme le besoin de maintenir un fort caractère turc de l’odjak. Tandis qu'ils perdent de l'influence au centre du pouvoir, les kouloughlis en gagnent sur les beyliks. On trouve des populations kouloughlies dans les villes de Mazouna, Tlemcen, Médéa, Mascara, Mostaganem, Mazagran, Arzew, Miliana, Kassentina/Constantine, Bouna/Bône, Biskra, Bordj Zemoura et d'autres. Ils étaient recrutés pour les postes administratifs et militaires des beyliks, et fournirent de nombreux Beys.
Leur domination à ces postes fut effective dans la première moitié du , avec un coup d'arrêt de 1748 à 1780, pour reprendre enfin de plus belle dans les dernières années de la Régence : l'exemple le plus frappant en fut le kouloughli Ahmed Bey, bey de Constantine qui maintint jusqu'en 1837 la souveraineté théorique du Sultan de Constantinople sur le beylik de l'est, mais se montra violemment anti-turc quant au partage du pouvoir dans son beylik.