La philosophie de la danse est une branche de la philosophie qui explore les questions fondamentales concernant la nature, le sens et l'importance de la danse en tant qu'art et pratique humaine. Elle englobe une gamme d'approches philosophiques, allant de l'esthétique à l'éthique en passant par l'ontologie, la philosophie analytique et la phénoménologie, dans le but de comprendre les divers aspects de la danse et son impact sur la vie individuelle et collective.
Chez de nombreux philosophes depuis l'Antiquité (Platon, Lucien de Samosate), la danse est considérée comme un moyen d'expression humaine essentiel, employant mouvements, gestes et postures afin de communiquer des émotions, des histoires et des idées. Bien que les théoriciens des Beaux-arts (Emmanuel Kant, Georg Wilhelm Friedrich Hegel) aient minimisé son importance et l'aient classé au rang des arts mineurs, de plus en plus de philosophes à partir de la fin du lui consacrent des réflexions au sein de leurs esthétiques, voire des traités complets (Friedrich Nietzsche, Henri Bergson, Paul Valéry, Frantz Fanon, ou plus récemment Jacques Rancière, Elsa Dorlin. et Erin Manning.).
La philosophie de la danse explore des questions telles que : Quel est le lien entre le mouvement corporel et la pensée ? Quelle est la relation entre la danse et d'autres formes d'art ? Quelles sont les valeurs esthétiques et éthiques impliquées dans la pratique et l'appréciation de la danse ?
Discipline interdisciplinaire, la philosophie de la danse attire l'attention sur des sujets variés, tels que la corporéité, la performance, la ritualisation, la politique du corps, l'écologie, les relations aux autres êtres humains, la justice sociale, etc. À travers l'examen de ces questions, la philosophie de la danse offre un éclairage unique sur la condition humaine et la signification de l'art dans notre vie quotidienne et culturelle.
Antiquité grecque et latine vignette|La danse martiale des corybantes, tirée du Dictionnary of Greek and Roman Antiquities de William Smith. Dans Les Lois, Platon décrit la fonction des danses martiales pour sa cité idéale : former les citoyens à des gestes et des attitudes « vertueuses ». Les philosophes grecs classiques tels que Platon et Aristote ont abordé la danse dans leurs écrits, en explorant ses implications esthétiques, éducatives et métaphysiquesPlaton, Banquet, II, 15-16, cité in . Pour Platon, la danse faisait partie intégrante de son concept d'éducation idéale dans la République, où il discute de son rôle dans la formation morale et physique des citoyens. Dans Le Banquet, Socrate en vante les mérite pour l'apprentissage de la coordination et de l'intégration :Aristote, quant à lui, examine la danse dans son traité sur la Poétique mais aussi dans sa Rhétorique, en considérant sa capacité à susciter des émotions et à imiter la nature (), même si ses écrits contribuent largement à évacuer l'importance de la danse et de la musique dans la définition de la tragédie antique.
Les penseurs de l'Antiquité méditerranéenne ont également associé la danse à des cultes religieux et des cérémonies sacrées, la considérant comme un moyen de communiquer avec les dieux et de célébrer les mystères de la vie et de la mort.. Les danses dionysiaques, par exemple, étaient un aspect central des festivals en l'honneur du dieu Dionysos, où les participants cherchaient l'extase et la transcendance à travers le mouvement rythmique et l'abandon de soi.
Ainsi, la philosophie de la danse dans l'Antiquité témoigne d'une compréhension à la fois politique, culturelle et affective du rôle de la danse dans les relations humaines, et elle continue d'influencer notre compréhension contemporaine de la danse en tant qu'expression humaine essentielle.
Théories des beaux-arts en Europe
Orchésographie et système des beaux-arts vignette|Page titre de lOrchésographie. Et traicte en forme de dialogve, par leqvel tovtes personnes pevvent facilement apprendre & practiquer l'honneste exercice des dances par Thoinot Arbeau. Thoinot Arbeau, un ecclésiastique et théoricien français du , a joué un rôle crucial dans l'inclusion de la danse dans la théorie des beaux-arts. Dans son traité Orchésographie, publié en 1589, Arbeau explore en détail les danses de la Renaissance française, les décrivant avec précision et les classant parmi les arts nobles. Contrairement à certaines conceptions de l'époque qui reléguaient la danse au rang de simple divertissement populaire, Arbeau la considérait comme une forme d'art raffinée qui méritait d'être étudiée et appréciée aux côtés de la musique, de la peinture et de la poésie.
Charles Batteux, érudit et polygraphe français du qui joue un rôle crucial dans la formulation du système des beaux-arts, a également plaidé en faveur de l'inclusion de la danse dans cette hiérarchie artistique. Pour Batteux, la danse méritait sa place parmi les beaux-arts en raison de sa capacité, analogue à celle de la peinture, à l'imitation des sentiments :Il considérait la danse comme une forme d'art noble qui pouvait rivaliser avec les autres disciplines artistiques en termes de complexité esthétique et d'impact émotionnel. Pour Batteux, la danse était un moyen privilégié d'imiter la vie elle-même, en capturant la fluidité, la grâce et la diversité du mouvement corporel.
Un art hybride et ancillaire Malgré ces inclusions précoces dans les systèmes des Beaux-Arts, le philosophe allemand du Emmanuel Kant, qui a contribué à fonder la discipline philosophique de l'Esthétique, a exprimé un mépris prononcé pour la danse dans ses écrits sur l'art. Dans sa Critique de la faculté de juger (1790), Kant classe la danse parmi les arts « agréables », qu'il oppose aux arts « beaux ». Pour Kant, les arts « agréables » sont caractérisés par leur capacité à procurer un plaisir sensoriel immédiat, mais ils manquent de la profondeur intellectuelle et de la signification morale qui caractérisent les arts « beaux ». Il considérait la danse comme une forme d'expression purement corporelle, dénuée de la dimension intellectuelle et symbolique qu'il valorisait dans les arts « beaux » tels que la peinture et la musique. gauche|vignette|Extrait d'un Traité de la danse (1910) où il est notamment question de la prévalence sociale des danses populaires et savantes au et au . Selon Kant, la danse n'atteint pas le niveau de l'art véritable car elle ne suscite pas une réflexion conceptuelle ou une appréciation esthétique authentique. Pour lui, elle était associée à un plaisir sensuel superficiel, dépourvu de la profondeur émotionnelle et intellectuelle que l'on trouve dans d'autres formes d'art. Cette vision restrictive de la danse comme art mineur a contribué à sa marginalisation dans la philosophie de l'esthétique occidentale pendant de nombreuses années, malgré son importance culturelle et sociale dans de nombreuses sociétés à travers le monde.
Ainsi, suivant les propositions de Kant, Georg Wilhelm Friedrich Hegel, philosophe allemand du , accorde une attention particulière à la musique et à la poésie comme formes d'art supérieures, mais relègue la danse au rang d'une simple distraction ou d'un divertissement frivole. Pour Hegel, la danse manquait de la profondeur conceptuelle et de la capacité à exprimer les idées abstraites que l'on trouvait dans d'autres arts, comme la peinture ou la sculpture. C'est notamment son caractère hybride qui la rend indigne d'exprimer la pensée :Ainsi, bien que la danse puisse occuper une place importante dans la culture populaire et dans les pratiques sociales de son époque, elle n'a jamais reçu la même reconnaissance philosophique que d'autres formes d'art aux yeux de Hegel.
La valorisation nietzschéenne de la danse vignette|Vie de Zoroastre (Mumbai, ), qui inspire partiellement à Nietzsche son œuvre Ainsi parlait Zarathoustra et la sentence qui s'y trouve : « Je ne croirai qu'à un dieu qui saura danser. » Contrairement aux philosophes des Beaux-arts, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche tenait la danse en haute estime. Il la décrit comme un art de la « grande santé. », une expression de la vitalité, de la spontanéité et de l'affirmation de la vie. Pour lui, la danse n'est pas seulement un divertissement ou un exercice esthétique, mais plutôt une manifestation physique de la puissance créatrice de l'individu.
Nietzsche considérait ainsi la danse comme un moyen d'exprimer la volonté de puissance, une force vitale fondamentale qui anime tous les aspects de l'existence, un antidote à « l'esprit de pesanteur » des philosophes. Si Nietzsche parle rarement de danses concrètes et historiquement situées, il l'emploie systématiquement comme une métaphore positive d'une pensée et d'une pratique qui sait mettre en mouvement, allant jusqu'à affirmer, dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Je ne croirai qu'à un dieu qui saura danser. ».
Au Au début du , la danse traverse une période de profonde transformation, marquée par l'émergence de mouvements artistiques radicaux et de nouvelles conceptions philosophiques sur le corps et le mouvement. Le ballet classique, longtemps considéré comme la forme dominante de danse en Europe, continue à prospérer, mais il est également confronté à des défis croissants de la part des mouvements de danse moderne qui, en relation aux philosophies et aux arts issus d'Afrique et d'Asie notamment, en vient à repousser les limites traditionnelles de la forme et de l'expression.
Dans ce contexte, des figures pionnières telles que Isadora Duncan et Vaslav Nijinski ont joué un rôle majeur dans la redéfinition de la danse au début du . Isadora Duncan, considérée comme la mère de la danse moderne, prône un retour à la spontanéité du mouvement et à la connexion avec la nature, rejetant les contraintes rigides du ballet classique au profit d'une expression plus libre et expressive du corps. De son côté, Vaslav Nijinski, danseur et chorégraphe de renom, explorait de nouvelles possibilités de mouvement et d'émotion dans des œuvres révolutionnaires telles que L'Après-midi d'un faune et Le Sacre du printemps, défiant ainsi les conventions esthétiques de son époque. vignette|Page de garde du dialogue pseudo-platonicien L'âme et la danse de Paul Valéry (1921).|gauche|313x313px C'est à cette même époque que le poète français Paul Valéry écrit son essai pionnier, Philosophie de la danse, suivi d'un dialogue pseudo-platonicien, L'Âme et la danse, où il imagine Socrate discourant sur les pas agiles d'une danseuse et ce qu'elle enseigne des triomphes de l'esprit sur la matière. Plus près des pratiques de son temps, le phénoménologue allemand Erwin Straus écrit plusieurs textes dédiés aux rapports entre spatialité et motricité dans les danses en couple et dans les danses collectives.
Au cours du , l'importance de l'art chorégraphique ne cesse de se confirmer dans divers champs de la philosophie. Dans la phénoménologie, elle trouve une place de choix, confirmée par de nombreux auteurs contemporains qui mobilisent Mikel Dufrenne, Maurice Merleau-Ponty, Michel Henry ou encore Jan Patočka pour penser avec la danse. Dans l'esthétique et la philosophie de l'art, elle trouve une place à part entière dans la fonction d'expression des sentiments ou des valeurs (Rachel Bespaloff., Susanne Langer, Gilles Deleuze, Georges Didi-Huberman. et Jacques Rancière).
Dans la philosophie décoloniale, elle joue enfin un rôle pivot dans la prise de conscience de l'oppression ; ainsi Frantz Fanon affirme-t-il au début des Damnés de la terre qu', et il poursuit : vignette|Frantz Fanon lors d'une conférence de presse du Congrès des écrivains à Tunis en 1959|284x284px