La Vanguardia est un journal argentin fondé en 1894 à Buenos Aires et devenu en 1896 l’organe officiel du PS argentin.

Le journal se donnait pour but d’accompagner et de propulser le processus d’émancipation politique et sociale des masses ouvrières par un travail actif de pédagogie et de propagande. Ses pages traitaient essentiellement de sujets politiques et doctrinaux, mais aussi économiques, sociaux et culturels. Bien que pratiquant dans ses débuts un journalisme militant, dans une veine romantique et révolutionnaire (où l’on était en même temps rédacteur et typographe, où l’on flétrissait la presse « bourgeoise », où se côtoyaient intellectuels et employés d’extraction plus modeste, et où la rémunération était aléatoire), le journal adopta bientôt une ligne idéologique largement façonnée par son cofondateur, le dirigeant socialiste Juan B. Justo, alors principal bailleur de fonds, qui s’appuyait sur le « socialisme scientifique », poursuivait une visée civilisatrice (au sens de Sarmiento) et professait une attitude de « neutralité » vis-à-vis du mouvement syndical. La Vanguardia, outil indispensable pour les militants socialistes (et dans la suite pour le PS institutionnalisé), joua, comme espace de sociabilité, un rôle déterminant dans la fondation officielle en 1896 d’un parti socialiste structuré.

Devenu après le congrès fondateur du PS en 1896 l’organe attitré du PS, et sa viabilité financière désormais assurée, le journal prit ses quartiers dans un immeuble à Buenos Aires, où furent hébergés non seulement la rédaction et l’administration du journal, mais aussi le Centre socialiste ouvrier, le comité exécutif du PS, le Centre d’études socialiste Son statut d’organe attitré d’un parti politique comportait la charge de coordonner les réunions, assemblées, congrès et actions de mobilisation du PS, et d’en informer le public. Le journal fut transformé en société anonyme, en même temps qu’était instituée au sein du PS une Commission de la presse, appelée à assumer dorénavant les fonctions de direction et de gestion du journal et dont les membres seraient les mêmes que ceux du directoire de la société anonyme. Comme organe du PS, dont le directeur, souvent recruté dans le milieu universitaire, était nommé par les instances de direction du parti, La Vanguardia reflétait les tensions entre les différents courants idéologiques présents dans le parti. Adrián Patroni, placé à la tête de la rédaction en 1896, conçut et mit en œuvre une propagande simple à destination des ouvriers, en faisant appel à de nouvelles ressources telles que chansons, poèmes criollos, fictions dialoguées et illustrations. Devenu quotidien en , le journal prit nettement position dans les luttes sociales de l’Argentine conservatrice (d’avant la Première Guerre mondiale), et stigmatisa sous les gouvernements UCR (1919-1930) la politique « démagogique » d’Yrigoyen, puis, sous la plume de son nouveau directeur Ghioldi, ne ménagea pas ses critiques contre les gouvernements de la Décennie infâme (1930-1943). En 1914, le tirage de La Vanguardia s’était accru de à , à comparer toutefois aux plus de exemplaires des principaux journaux argentins.

Soucieux d’élargir son lectorat, le journal entreprit, à l’image de la « grande presse » de Buenos Aires, de se « professionnaliser » plus avant, d’étendre son offre, d’introduire la publicité dans ses colonnes, et tendait parallèlement à cibler davantage la classe moyenne, à s’adresser au « peuple » et au « citoyen » plutôt qu’aux classes laborieuses, à accorder la priorité aux « droits civiques » et à l’« idéal de liberté » au détriment de l’amélioration matérielle concrète, et à mettre en avant l’idéal de l’« ouvrier conscient », archétype d’une « aristocratie ouvrière », minoritaire et bien rémunérée — évolution renforcée encore par Ghioldi, directeur par intermittence jusqu’en 1958. Le PS, en accord avec sa stratégie réformiste visant une transformation graduelle et légale de la société, et son porte-voix La Vanguardia, s’érigeaient à présent en promoteurs des classes salariées en leur qualité de consommateurs, et voyaient dans la culture de la consommation et dans l’adoption des comportements et du style de vie des classes moyennes une voie d’accès à la citoyenneté et un facteur de mobilité sociale. La Vanguardia était alors le journal argentin le plus fortement tributaire de la publicité pour son financement.

Son opposition virulente au régime militaire issu du coup d’État de 1943 valut au journal saisies et suspensions, puis une cessation volontaire en 1944. Juan Perón, titulaire du secrétariat au Travail et artisan d’une politique sociale (avec avantages concrets pour les travailleurs et une réalisation effective de leurs droits), était plus particulièrement dans le collimateur du PS et de son organe. Sa politique syndicale et sociale était taxée de corporatiste voire de fasciste, d’instrument de domination démagogique, et dénuée de toute pertinence, attendu que la justice sociale n’avait de sens qu’associée à la démocratie, à la liberté et à l’autonomie des travailleurs ; seul comptait le retour à la légalité, auquel tout progrès ultérieur était subordonné. En , La Vanguardia, quotidien de six pages tirant à pour une audience de , et vivant de ses abonnés et des recettes publicitaires, publiait des articles de politique nationale et internationale, sur les spectacles, la culture et les sports, mais privilégiait l’analyse de l’actualité politique nationale, l’information sur le PS et les articles de nature doctrinale.

Après que la coalition antipéroniste, activement soutenue par le journal, eut été battue lors de la consultation électorale de , le journal et le PS, observant avec dépit la défection des travailleurs au profit du péronisme, se montrèrent incapables d’appréhender correctement l’adhésion ouvrière à Perón et menèrent une opposition farouche contre les gouvernements péronistes, en éreintant en particulier la planification économique et les nationalisations des entreprises de service public. Le directeur Ghioldi s’étant impliqué dans une tentative de coup de force, le journal fut visé par une mesure de fermeture définitive, mais ressurgit à Montevideo et circula sous le manteau en Argentine. Son antipéronisme outrancier le porta à se féliciter du bombardement de la place de Mai de et du putsch contre Perón de .

Paraissant à nouveau à Buenos Aires en , La Vanguardia soutint diligemment le régime militaire issu du coup d’État et réclamait, à l’unisson des socialistes, une « dépéronisation » radicale. Cependant, des dissensions allaient surgir dans la rédaction et au sein du PS, certains (l’aile gauche) voulant garder du péronisme au moins l’héritage social. La querelle, s’envenimant, aboutit à la prise de pouvoir de l’aile gauche et à l’évincement des ghioldistes, qui décidèrent de lancer un journal à part. La Vanguardia ne cessa de péricliter par la suite, au fur et à mesure que des factions diverses faisaient sécession et créaient leur propre périodique, mais renaquit de ses cendres en 2006, dans le sillage de la réunification du PS argentin.

Fondation et premières années Fondation La Vanguardia a été fondée par Juan B. Justo, Esteban Jiménez, Augusto Kühn, Isidro Salomó et Juan Fernández, qui étaient tous (hormis le premier cité, qui était médecin et argentin) des ouvriers immigrés venus d’Europe et des pionniers du socialisme en Argentine. À l’origine de sa fondation se trouve un appel lancé le dans le quotidien La Prensa, appel signé « La Commission » et adressé aux « présidents de toutes les sections ouvrières », et qui invitait ceux-ci « à assister à la conférence qui se tiendra ce jour à du soir dans le Café Francés, au 318 rue Esmeralda à Buenos Aires, pour échanger des impressions sur la formation d’une Fédération et la création d’un journal qui défende les intérêts de la classe des travailleurs ». Ledit appel était en réalité l’œuvre du Groupement socialiste (Agrupación Socialista) et portait la signature d’Augusto Kühn, l’un des principaux animateurs du groupe socialiste Vorwärts, fondé par des immigrants allemands en 1882. Cependant, seuls étaient présents au rendez-vous quatre ouvriers (Kühn lui-même, Jiménez, Salomó et Fernández, secrétaire des tonneliers), venus dans l’espoir de trouver les moyens de lancer un périodique et avec l’intention de mettre en chantier la formation d’une fédération apte à coordonner l’action syndicale et politique des travailleurs. Constatant que la convocation n’avait pas eu la résonance escomptée, les participants décidèrent de mettre fin à la rencontre, mais avant qu’ils ne quittent le café, un cinquième personnage fit son apparition et se joignit au groupe, Juan B. Justo, médecin de , qui avait lu l’annonce dans La Prensa et était disposé à prêter son concours à la création d’un journal défendant les intérêts du prolétariat.

Le journal prit nom de La Vanguardia (littér. L’Avant-garde) sur proposition de Justo qui, selon plusieurs témoignages, voulut ainsi rendre hommage au fortin situé à Tapalqué, qu’il aimait à visiter à cheval en compagnie de son père. L’atelier de rédaction, aménagé huit mois plus tard au domicile de Kühn, fut financé par les apports des participants eux-mêmes ; ainsi, Kühn fit-il don de et Justo vendit-il l’automobile qui lui servait à effectuer ses visites médicales. Dans les premières années de La Vanguardia, la continuité du journal demeura tributaire des contributions économiques de Justo. Le périodique parut pour la première fois l’année suivante, en .

Trois mois plus tard, l’atelier et le bureau furent transférés vers des locaux pris en location, où se tenaient des réunions syndicales ainsi que des « veillées politico-littéraires », auxquelles étaient invités différents groupes socialistes, tels que les cercles Vorwärts, Les Égaux et Fascio dei Lavoratori, en plus de quelques artistes et écrivains liés au milieu culturel de l’Ateneo. Les locaux de La Vanguardia jouèrent par la suite un rôle primordial comme espace de sociabilité, lieu de débats et plateforme d’agitation, dont l’absence avait été cause d’embarras chez les militants.

Conformément à un topique de la tradition socialiste, les premiers rédacteurs socialistes de La Vanguardia pratiquaient un journalisme militant, où ils étaient en même temps rédacteurs et typographes, s’attelaient eux-mêmes à la composition du journal, pliaient les feuilles, y apposaient la bandelette et portaient les sacs à la poste, c’est-à-dire étaient des militants dont le travail désintéressé, aux multiples fonctions, sans distinction entre ceux qui concevaient le contenu du journal et ceux qui accomplissaient les tâches matérielles (composition, distribution), restait fort éloigné d’une activité professionnelle spécialisée, et qui n’en attendaient tout au plus qu’une rétribution « symbolique »..