Domingo Cisneros est né le à Monterrey, Nuevo León, au Mexique. C’est un métis de la nation Tepehuanes. Se définissant comme un « guerrier culturel », il émigre au Québec (Canada) en 1968. Il s’installe à La Macaza en 1974, après s'être vu offrir un poste d’enseignant d'art au Collège Manitou. On lui confie bientôt la coordination du Département des Arts et Communication du Collège. C’est au contact de ce nouvel environnement qu’il trouve dans la forêt boréale québécoise un territoire à la mesure de sa force créatrice. Après la fermeture du Collège Manitou en 1976, il choisit de rester à La Macaza et d'y poursuivre son œuvre.

En 1984, il entreprend une première expédition artistique collective dans un désert du nord du Mexique, qui réunit douze créateurs du Canada et du Mexique issus de plusieurs disciplines : c'est le projet La Zona del Silencio, le premier « Art-Aventure », un concept qu'il développe avec sa compagne Wanda B. Campbell. En 1988, il fonde avec plusieurs artistes des Hautes Laurentides le collectif Boréal Multimédia, avec lequel il met sur pied plusieurs projets, expositions collectives et expéditions d'Art-Aventure. Il développe aussi le concept de «Territoire Culturel », dont il poursuivra le mise en œuvre avec un deuxième groupe d'artistes, Les Précambriens, avec qui le Territoire Culturel sera déclaré « projet prioritaire de développement régional » par la Municipalité régionale de comté (MRC) Antoine Labelle en 1993.

Cisneros mène parallèlement une carrière comme artiste visuel et participe aux grandes expositions nord-américaines des années 1990 coïncidant avec les 500 ans de la découverte des Amériques, et les 350 ans de la ville de Montréal.

L’année 1996 marque un moment décisif dans sa carrière. Son atelier-résidence est frappé par la foudre et brûle en quelques heures. Tout est détruit, seules ses archives personnelles entreposées à Montréal sont épargnées.

En 2000, en partenariat avec Antoinette de Robien, il fonde le collectif d’écrivains et d’artistes Groupe Territoire Culturel en Matawinie (Lanaudière, Québec) et le Centre de Recherche des Arts Forestiers (CREAF) dont la mission est d'expérimenter les propriétés, usages et dérivés de matières végétales de la forêt boréale, et de développer des produits pour les arts et la gastronomie principalement. Ensemble, ils créent L’Herbier Matawin, les Collections Thématiques et les Sentiers des Arts, afin de documenter le potentiel de la flore sauvage du nord lanaudois.

En 2016, Domingo Cisneros publie La guerre des fleurs / Codex ferus (Mémoire d'encrier), où s’expriment 50 ans de réflexion sur la préservation de lieux sauvages. C’est un manifeste environnemental et un manuel d'enseignements pratiques et spirituels de la vie en forêt écrit par un artiste engagé. Domingo Cisneros est considéré comme le pionnier de l’art socio-écologique et est salué pour sa contribution à la reconnaissance de l’art autochtone contemporain au Québec, au Canada et à l’international.

Biographie

Quête identitaire et engagement politique (1942 - 1974) Domingo Cisneros est un métis dont l’ascendance maternelle est tepehuán, un nom qui signifie «habitants des montagnes» en langue nahuatl. Il est né en à Monterrey mais il passe son enfance à Durango au nord-ouest du Mexique. Son père, Eugenio Cisneros Morales, est commis voyageur au sein de l’entreprise familiale, un magasin général qui dessert les villes et villages des régions du nord du pays. Pendant des années, Domingo sillonne la Sierra Madre aux côtés de son père. Cette expérience nomade du territoire est déterminante pour lui. En 1959, il s’inscrit à la Faculté d'architecture de l’Université de Nuevo León à Monterrey. Animé d’un esprit de révolte, opposé aux valeurs bourgeoises et à l’autorité de l’état, il adhère à la philosophie de l’essayiste mexicain José Revueltas considéré comme le père intellectuel des soulèvements étudiants de 1968 au Mexique. Cisneros s'inscrit ensuite en philosophie et lettres à la Faculté de Lettres de l'Université. Avec ses camarades Ricardo Lozano Ramos et Humberto Martinez, il fonde La Rabia (La Rage), une revue littéraire indépendante, dont il assume la rédaction et l'édition. Il publie des poètes avant-gardistes et ses premiers poèmes, dont « En el verde » (1963). Les jeunes gens ouvrent une galerie d'art du même nom, optant pour une formule proche de l’esprit dada qui s’oppose aux lieux de diffusion de l’art officiel. Celle-ci n'aura qu'une brève existence : lors de son inauguration, Cisneros participe à l'évènement de façon provocatrice. Réprimandé pour ses gestes perturbateurs, il est expulsé de l’université. Dans les mois qui suivent, il réalise des courts-métrages et met sur pied deux ciné-clubs. En 1963, il est le récipiendaire de la première bourse d'études du CUEC, le tout nouveau Centre d'études cinématographiques de l'Université autonome de Mexico. Il s’inscrit au programme de direction cinématographique, étudie sous la direction de Luis Bunuel et Gabriel Garcia Marquez. Il fonde la revue Cine-Estudio, l'équivalent mexicain des Cahiers du Cinéma, rédige des critiques de film et des éditoriaux. Il participe à plusieurs courts métrages documentaires et de fiction. Son appui au mouvement étudiant en faveur de la grève à l’UNAM en 1966 entraine son renvoi de l’établissement.

Cisneros quitte alors le chaos de la métropole mexicaine et entreprend un pèlerinage durant lequel il explore les territoires du Mexique, du nord vers le sud, jusqu’au Guatemala. C’est le début d’une quête identitaire où il renoue avec son héritage autochtone. Il explore les propriétés géologiques et les cultures indigènes des territoires qu’il parcourt, en particulier celle des indiens Lacandon avec lesquels il vit un temps. À Mexico en 1967, Cisneros rencontre l’écrivaine américaine Wanda Blynn Campbell. Celle-ci s’adonne à un militantisme politique pacifiste. Ses parents, militants de gauche, sont des proches de Martin Luther King. C’est sur cette base que Campbell entreprend, avec Cisneros, une collaboration qui aboutira à des projets collectifs et pluridisciplinaires. Cette rencontre façonne sur le plan intellectuel et personnel leur démarche artistique engagée. Peu avant la répression violente du gouvernement de Gustavo Díaz Ordaz et le massacre de 1968 à la Place des Trois Cultures à Mexico, où plusieurs de ses camarades sont assassinés, Cisneros quitte le Mexique. Il émigre au Québec, et atterrit à Montréal le . Campbell le rejoindra quelques mois plus tard.

Au Québec, Cisneros et Campbell sont confrontés à une crise politique mettant en scène des indépendantistes et des fédéralistes. Ils se rangent du côté des militants pour un Québec libre et participent à diverses manifestations politiques, dont des mouvements de libération de l’Amérique latine. En1969, ils ouvrent et dirigent la librairie Ho-Chi-Minh à Montréal. Cette librairie se spécialise dans des publications internationales de gauche issues des mouvements latino-américains, de tendance anti-impérialiste. Ils publient un bulletin d’informations afin de faire connaître à l’international les enjeux de la lutte nationale menée au Québec. Toutefois, Campbell est déçue par la montée de la violence et par un nationalisme qui lui paraît clivé entre les seules communautés anglophone et francophone, oubliant les enjeux politiques liés aux Autochtones et aux nouveaux arrivants issus de l’immigration. Après les événements tragiques de la crise d’octobre en 1970, durant lesquels Cisneros est arrêté et incarcéré à la prison de Parthenais, durant les rafles qui saisissent plusieurs centaines d'artistes et de militants indépendantistes, le couple est contraint d’abandonner la direction de la librairie.

Le Collège Manitou à La Macaza (1974 - 1976) C’est au Collège Manitou, premier établissement d’études postsecondaires de la province de Québec, dont les programmes sont axés sur l’émancipation politique et sociale des étudiants autochtones, que Cisneros trouve un emploi comme professeur d’art. Le Collège est situé en pleine forêt sur une ancienne base militaire de missiles nucléaires, tout juste rétrocédée par les Américains à l'armée canadienne, laquelle l'a cédée à l'Association des Indiens du Québec. Cisneros et Campbell s'installent en1974 à La Macaza, la municipalité au nord des Laurentides qui héberge le Collège. Rapidement, Cisneros constate que le cursus de peinture classique eurocentriste ne conviennent pas aux étudiants autochtones. Il entreprend alors de transformer l'approche pédagogique du programme, pour revenir aux sources de chaque nation autochtone. Son enseignement porte sur l’exploration des ressources de la forêt boréale, l’étude des matériaux naturels (ossements, fibres, coquillages, peaux, plantes, racines) et l’apprentissage de diverses techniques artisanales autochtones, tels le tannage des peaux, le perlage, le tissage. Cisneros rédige et met sur pied le programme « Matériaux traditionnels, I & II », une formation professionnelle collégiale qui sera accréditée par le ministère de l'Éducation du Québec. En 1975, on lui confie la coordination du programme d’Arts autochtones et de Communication, soit la direction du Département. Le Collège embauche Campbell pour enseigner la philosophie de l’art et le journalisme et, par la suite, lui offre la coordination du programme pré-collégial ainsi que la publication du bulletin collégial. Pendant cette période, Cisneros acquiert une expérience sensible du territoire et une grande connaissance de sa faune et de sa flore. Il retrouve l’épinette, le pin, le sapin, le mélèze, le bouleau, le tremble, le peuplier, l’élan d’Amérique, le caribou, l’ours noir, le loup, le castor et le lièvre. Il ramasse, chasse et trappe pour nourrir sa famille, et collecte les résidus abandonnés par d'autres chasseurs et trappeurs. Dans son atelier, il redonne vie aux ossements animaux. Afin de les conserver, l’artiste met au point des vernis et des agents de conservation naturels dont les recettes et les techniques réinventent des savoirs ancestraux. Il élabore sa propre méthode de momification. Durant trois ans, il mobilise toutes les ressources possibles pour organiser des événements, des ateliers, des conférences, des levées de fonds, des expositions, des formations de maîtres ; il invite des aînés à transmettre leurs savoirs, ravive chez les plus jeunes la fierté radicale et l'audace de créer ; sa passion et son engagement marquent les étudiants, pour qui il est un leader charismatique. Grâce à lui, plusieurs d'entre eux s'orientent vers la pratique artistique, notamment Christine Sioui Wawanoloath et Edward Poitras. Le Collège leur a permet de se libérer du regard dominant sur l’art autochtone, vu comme folklorique et figé dans un passé mythique, tout en n’étant pas cantonné dans des formes ancestrales statiques.

À la suite de la fermeture brutale du Collège en 1976, Cisneros produit de grands projets sculpturaux (installations) qui s’inscrivent dans un processus à la fois cathartique, politique et spirituel. Les vingt prochaines années vont être d'une exceptionnelle intensité, Cisneros étant sur tous les fronts à la fois : expositions solos et collectives. Parallèlement, Cisneros et Campbell nourrissent l’ambition de constituer un collectif d’artistes afin de poursuivre, dans le cadre de projets artistiques et éducatifs, la vision de l’art ancrée dans une approche globale de l’environnement. C'est ainsi que nait Boréal Multimédia puis, quelques années plus tard, Les Précambriens, deux groupes d'artistes en art-nature dans la région des Laurentides. Il faut souligner l'importance de Wanda Blynn Campbell qui, parallèlement à ses propres activités d’écriture, de musique et de performance, s’avère une collaboratrice inestimable aux plans intellectuel et professionnel, de leur rencontre en 1967 jusqu’à leur séparation en 1995.