vignette|Le chansonnier Félix Leclerc et le comédien Jean-Pierre Masson en studio à Radio-Canada. La boîte à chansons est un type d'établissement où l'on peut assister à un spectacle tout en consommant des boissons. Elle s'apparente au café-théâtre, offrant un espace et une ambiance plus intime que celle du bar ou du cabaret, afin de favoriser la proximité entre les artistes et le public.
Au Québec, les boîtes à chansons sont intimement liées à l'émergence des chansonniers. À la suite des premiers succès de Félix Leclerc en France et de la création du Concours de la chanson canadienne durant les années 1950, une nouvelle génération d'auteurs-compositeurs-interprètes décide de créer ses propres espaces de création. Ces espaces sont les boîtes à chansons.
Fonctionnant en dehors des circuits de promotion habituels (dominés par la musique d'origine étrangère, souvent de langue anglaise), ces endroits deviennent une tribune pour les chansonniers écrivant et interprétant leurs propres chansons à texte en français. Combinant les influences québécoises et les références à la chanson française, les chansonniers se présentent alors comme la voix d'une jeunesse éprise de liberté et d'anticonformisme au tournant des années 1960.
Le mouvement prend de l'ampleur durant la Révolution tranquille. Véritable phénomène socioculturel, les boîtes à chansons se répandent au Québec et offrent un contraste marqué avec la musique de variétés (ou commerciale), au point de mener à une franche opposition entre deux cultures musicales : celle des chansonniers et celle du yé-yé. L'effacement graduel de l'opposition entre les deux cultures musicales et l'émergence de nouveaux styles musicaux (notamment à la suite de L'Osstidcho) mettra fin au phénomène des boîtes à chansons et donnera naissance à la chanson québécoise.
Définition
Chansonnier Le professeur Daniel Guérard définit le chansonnier comme étant « d'abord et avant tout un auteur-compositeur-interprète; ses chansons sont différentes de la chansonnette populaire dont le seul but est de divertir et de faire danser. Les chansons écrites par les chansonniers et reprises par les interprètes étaient d'abord conçues pour la tête et le cœurDaniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 13. ». Le terme de chansonnier incluait également les interprètes de ce répertoire, à une époque où les titres n'étaient pas encore féminisés.
Ainsi, cherchant à faire vivre avant tout une certaine poésie à travers la musique et les textes, le chansonnier québécois se distingue du chansonnier d'Europe, étant plutôt un type d'humoriste « dont les chansons (souvent des sciesScie : Mélodie, air, rengaine usée ou répétition fastidieuse d'un propos, que l’on est fatigué d’entendre.) et les monologues racontent l'actualité ».
Histoire
Origines
Jusque dans les années 1930, les rôles d'interprète et d'auteur-compositeur étaient généralement séparés dans l'industrie de la chanson au Canada français. Bien que les interprètes étaient nombreux sur la scène musicale, la majorité d'entre eux n'étaient pas auteurs de leurs propres chansons. Leur répertoire puisait dans la chanson populaire, le folklore et les rythmes de cultures étrangères, en particulier des pays d'Europe (France, Angleterre, Irlande et Écosse)Bruno Roy, « Chanson au Québec », L'Encyclopédie canadienne, 15 mai 2012. Consulté le 22 janvier 2024.. Au Québec, les cahiers de La Bonne Chanson créés en 1937 par l'abbé Charles-Émile Gadbois ont permis de diffuser dans les foyers québécois des centaines de chansons issues de ces nombreux répertoiresGérard Ouellet, « L'historique de la "Bonne Chanson" », Le Guide, 21 octobre 1943, p. 4. Consulté le 29 janvier 2024.. Tout en partant d'une initiative religieuse, cette démarche a ensuite pris une tournure nationaliste et axée sur le divertissement, constituant peu à peu une sorte de patrimoine musical officiel du Québec appuyé par l'Église catholique et par le gouvernement du QuébecDaniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 25-27..
L'une des pionnières de la chanson typiquement québécoise est Mary Travers, mieux connue sous le nom de La Bolduc. À une époque où la chanson dite « canadienneVoir en exemple : Vingt-et-une chansons canadiennes, Oakville, The Frederick Harris Col., 1928, 55 p. Consulté le 29 janvier 2024. » (au sens de québécoise) peinait à se tailler une place dans l'industrie de la musique populaire, La Bolduc a été l'une des premières interprètes à se faire connaître par ses propres chansons. Bien qu'elles conservaient une facture folklorique traditionnelle, ses chansons ancrées dans la réalité québécoise de son temps offraient une description réaliste de la vie quotidienne dans un milieu ouvrier, ainsi qu'une chronique des événements marquants survenus à son époqueDaniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 28.. Malgré ce succès, l'élite de l'époque jugeait sévèrement les chansons de La Bolduc, les qualifiant de légères, à la limite vulgairesDaniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 27-32.. De plus, les possibilités de rayonnement pour les créations québécoises (en français) demeuraient particulièrement difficiles. Durant la même période, l'essentiel des productions théâtrales au Québec s'effectuait en anglais, forçant même des artistes établis comme Olivier Guimond (père) à jouer à Montréal dans une langue qui n'était pas la leurEntretien avec Rose Ouellette dans Sylvie Madore, Le siècle de Rose Ouellette : La Poune, 1997. Consulté le 29 janvier 2024.Daniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 37..
D'autres artistes comme Lionel Daunais, le soldat Lebrun (Roland Lebrun), la famille Soucy, Robert L'Herbier et Lucille Dumont ont également connu du succès en interprétant leurs propres textesDaniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 33-41.. Cependant, aucun d'entre eux ne se définit comme chansonnier, selon la définition actuelleAndré Gervais, « Le chansonnier et la boite à chansons » dans La chanson comme berceau de l’identité québécoise. Mélanges en l’honneur de Bruno Roy, Drummondville, Éditions du Québécois, 2022, p. 200-201..
Années 1940 À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'industrie de la chanson au Québec est bouleversée par l'arrivée de la culture de masse américaine. La musique jouée sur les ondes radios québécoises expose la population à de nouveaux artistes et à de nouveaux styles. C'est dans ce contexte qu'à partir de 1946, l'animateur de radio Fernand Robidoux commence à animer l'émission « La Boîte aux chansons » sur les ondes de CKAC à Montréal« "La Boîte aux Chansons" à CKAC », Radiomonde, 5 juillet 1947, p. 9. Consulté le 25 janvier 2024.. Cette émission se consacre à la diffusion de la chanson d'auteurs-compositeurs-interprètes québécois« Une émission toujours populaire. La "Boîte aux Chansons" de CKAC », Radiomonde, 16 août 1947, p. 18. Consulté le 25 janvier 2024.. À la même époque, Robidoux avait réalisé une revue musicale intitulée Cocktail '46 dans le but de faire la promotion de chansons québécoisesMoune Victor, « Mario Verdon essaie de vivre dans une société qui veut nous faire crever », Photo-Journal, 25 octobre 1970, p. 43. Consulté le 26 janvier 2024.. Ces chansons étaient influencées par des mélodies et des rythmes de France, mais étaient écrites dans une langue bien québécoiseDanielle Tremblay, « Troisième partie. Nouvelles technologies, nouvelles mues des cultures et des générations (1945-1975). Chapitre 2 : Les traditions infiltrées par de nouveaux engagements culturels: le phénomène des chansonniers, des radios aux cabarets aux boîtes à chanson aux premiers albums », Le développement historique et le fonctionnement de l'industrie de la chanson québécoise, 16 décembre 1995. Consulté le 25 janvier 2024..
À la même époque, les compagnies de disques refusent de commercialiser les chansons québécoises. En effet, se méfiant de la qualité des artistes locaux, elles préféraient miser sur des succès de la chanson française ou américaine ayant déjà fait leurs preuves sur les marchés hors-Québec. Ainsi des artistes comme Fernand Robidoux – qui, en plus d'animer à la radio, chantait et avait produit plusieurs disques – s'était lui-même fait refuser par sa propre maison de disques d'enregistrer les chansons québécoises qu'il avait proposéesDaniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 42-43..
Cabarets Dans ce contexte, les cabarets et les clubs (bars) étaient les principaux lieux où les artistes pouvaient se produire en spectacle. Dans le langage de l'époque, le cabaret désigne un endroit en général bien tenu où l'on présente des spectacles d'une qualité reconnue avec des vedettes bien établies. De son côté, le bar (également surnommé « club ») est un endroit où la clientèle vient d'abord pour boire, manger et discuter, et où des spectacles sont présentés, dans une ambiance généralement bruyante et moins propice à l'écoute attentive. Et bien que les grands cabarets de l'époque présentaient des spectacles internationaux (avec Édith Piaf ou Liberace), peu d'artistes locaux s'y produisaientDaniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 45..
L'un des cabarets les plus influents de cette période au Québec est le Faisan Doré. Situé au coin des rues Sainte-Catherine et Saint-Laurent au centre-ville de Montréal, ce cabaret est animé par le fantaisiste Jacques Normand. Prenant la parole sur des sujets controversés comme la politique ou la religion, mais avec une habileté modifiant la relation entre l'artiste et le public, l'animateur du Faisan Doré attire autour de lui des artistes débutants au talent prometteur (Aglaé, Serge Deyglun et Monique Leyrac), se produisant sur la même scène que des grandes vedettes remplissant les salles. Selon Daniel Guérard, le Faisan Doré rompt ainsi avec la tradition américaine des spectacles de cabaret, remontant à la fin du XIXe siècle, et la marie à la façon française de présenter des spectacles. C'est ainsi que sont réunis tous les éléments qui se retrouveront par la suite dans les boîtes à chansons, notamment une « notion de respect de l'artiste » introduite par Jacques NormandDaniel Guérard, La belle époque des boîtes à chansons, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996, p. 45-49..
Parmi les cabarets les plus importants, on relève également le Saint-Germain-des-Prés, également situé à Montréal et animé par Jacques Normand, où se sont produits des artistes comme Jacques Blanchet, Clémence DesRochers, Raymond Lévesque et le duo Pierre Roche et Charles AznavourFrance Ouellet, « Le fonds Jacques-Blanchet : de la magie en boîte », À rayons ouverts, Bibliothèque nationale du Québec, no 57, janvier-mars 2002, p. 2-3. Consulté le 30 janvier 2024..
Félix Leclerc vignette|Félix Leclerc