Jan Karski, de son vrai nom Jan Kozielewski, né le à Łódź et mort le à Washington, est un résistant polonais de la Seconde Guerre mondiale, courrier de l'Armia Krajowa (Armée polonaise de l'intérieur) qui témoigna du génocide des Juifs devant les Alliés.

Après la Seconde Guerre mondiale, il devient professeur de relations internationales à l'université de Georgetown à Washington. Il recommence à témoigner du génocide des Juifs à partir des années 1960 afin de démentir les théories négationnistes.

Biographie Avant la Seconde Guerre mondiale Jan Karski, catholique, né dans une famille de la moyenne bourgeoisie (son père est maître bourrelier, propriétaire de son atelier de sellerie), élevé à Łódź, ville pluriethnique comptant une forte proportion de Juifs, il a, dès l'enfance, des amis juifs. Il étudie à l'Université Jean-Casimir de Lwów de 1931 à 1935. En 1936, il sort major de promotion de l'école d'aspirants de réserve de l'artillerie montée. À partir de là, il se prépare, notamment par des stages à l'étranger, à une carrière diplomatique. En , il intègre définitivement le ministère des Affaires étrangères où semble l'attendre une belle carrière diplomatiqueE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press. Le , la Pologne mobilise contre l'Allemagne. Elle a confiance dans sa valeur militaire (durant les six dernières années, près de la moitié du budget national est allé à l'armée) et dans la garantie que la France et la Grande-Bretagne lui ont donnée en cas de guerre avec l'AllemagneE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, ..

Karski échappe à Katyń Mobilisé fin , Karski participe à la campagne de septembre 1939 au front de l'Ouest de la Pologne. Après l'invasion de la partie orientale de la Pologne par l'Union Soviétique le 17 septembre, son régiment est pris en tenaille. Karski est fait prisonnier par l'Armée rouge et déporté au camp Kozielszczyna. Il dissimule sa qualité d'officier et échappe ainsi au massacre de Katyń, l'assassinat de masse des officiers polonais faisant partie de la politique de l'élimination de l'élite polonaise à laquelle se livre l'URSSE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, .. En tant que natif de Łódź (ville alors en voie d'incorporation au Troisième Reich), Karski est remis aux mains des Allemands dans le cadre d'un échange de prisonniers, simples soldats polonais, entre l'Allemagne et l'URSS alliés. Mais il réussit à s'évader du transport et, en , il arrive à Varsovie.

Activités de résistance dans l'Europe continentale Il rejoint aussitôt la résistance, au sein de laquelle son frère aîné , qui est chef de la police de Varsovie, joue déjà un rôle important. C'est à cette époque qu'il adopte le pseudonyme de Jan Karski (il utilisera plusieurs autres pseudonymes au cours de la guerre en fonction des circonstances). À partir de , Jan Karski devient courrier et prend part aux missions de liaison avec le gouvernement polonais en exil à Angers en France. Il en accomplit plusieurs entre et l'automne 1942.

Le rapport de 1940 sur les territoires occupés par l'URSS À la demande de Stanisław Kot, ministre de l'Intérieur du gouvernement en exil, Karski remet en des rapports sur la situation en Pologne. La femme de Kot était juive, et il avait dit à Karski être inquiet pour sa famille restée en PologneE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, ..

Un de ces rapports est intitulé « La situation des Juifs dans les territoires occupés par l'URSS ». Karski y écrit que, grâce à leur capacité d'adaptation, les Juifs sont devenus florissants dans les territoires en question ; ils ont conquis des postes-clés dans les cellules politiques et sont largement représentés dans divers secteurs, principalement le commerce ; mais par-dessus tout, ils pratiquent l'usure, l'exploitation, le commerce illégal, la contrebande, le trafic des devises et des spiritueux, le proxénétisme et l'approvisionnement de l'armée d'occupation ; la population polonaise les voit comme des alliés enthousiastes de l'envahisseur communiste, et Karski pense que c'est une vue juste, mais l'attitude des Juifs, particulièrement celle de Juifs de condition modeste, lui semble compréhensible, vu les avanies qu'ils avaient subies de la part des Polonais ; il considère cependant comme indéfendables les nombreux actes de délation commis par des Juifs, parfois membres de la police, contre des étudiants polonais nationalistes ou contre des Polonais notables, ainsi que le tableau calomnieux qu'ils peignent des relations entre Polonais et Juifs dans la Pologne d'avant la guerre ; ces conduites sont malheureusement plus fréquentes chez les Juifs que les preuves de loyalisme envers la PologneTadeusz Piotrowski, Poland's Holocaust: Ethnic Strife, Collaboration with Occupying Forces and Genocide in the Second Republic, 1918-1947, McFarland, 1998, , partiellement consultable sur Google Livres. Une description précise du contenu de ce rapport de Karski a été publiée pour la première fois par David Engel, « An Early Account of Polish Jewry under Nazi and Soviet Occupation Presented to the Polish Govemment-in-Exile, February 1940 », Jewish Social Studies, Vol. XLV, no. 1 (1983), ..

Les deux rapports contradictoires de 1940 sur les territoires occupés par l'Allemagne Karski rédige aussi un rapport sur le sort des Juifs dans les territoires polonais occupés par les Allemands. Selon ce rapport, une grande partie de la population polonaise profite des expropriations de biens juifs, et « le paysan polonais » se réjouit de la façon dont les Allemands débarrassent la Pologne des Juifs (l'extermination de masse n'avait pas alors commencé). Karski joint cependant à ce rapport une version, destinée à la propagande, où l'hostilité des Polonais envers les Juifs est remplacée par un sentiment croissant de solidaritéE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, , partiellement consultable sur Google Livres..

Propagande noire En , au cours d'une nouvelle mission, il est fait prisonnier par la Gestapo en Slovaquie. Terriblement torturé, il tente de se suicider, mais, avec l'aide de la Résistance, il finit par s'échapper de l'hôpital de Nowy Sącz.

Comme tout résistant échappé des griffes de la Gestapo, il est tenu en quasi-isolement pendant six ou sept mois (de à janvier ou ). Durant cette quarantaine, il met son imagination au service de la propagande noireWalter Laqueur, The Terrible Secret, réédition, H. Holt, New York, 1998, . Dans la traduction française (W. Laqueur, Le Terrifiant secret, Gallimard, 1981, ), les mots « black propaganda » de Laqueur sont rendus par « campagne de démoralisation ». dans le cadre de l’Action N. Se présentant comme un Allemand déçu, tantôt civil et tantôt soldat, il rédige des textes où son chef lui laisse toute liberté d'alléguer des conflits de conscience imaginaires susceptibles de démoraliser les véritables Allemands. Ces textes, une fois traduits en allemand, sont soit envoyés à des Allemands par la poste, soit laissés dans des endroits que les troupes occupantes fréquentent régulièrement. Karski feint par exemple d'être fidèle à Hitler mais de constater que ses subordonnés le trahissent, ou encore il dit qu'en tant qu'Allemand catholique, il est honteux de la façon dont ses autorités traitent les JuifsE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, ..

Après sa quarantaine, il participe aux activités du Bureau d'information et de propagande de l'Armée secrète, où sa tâche est d'abord d'analyser les publications des divers groupes résistants, puis les émissions des radios alliées et neutresE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, . La traduction « Bureau d'information et de propagande » est conforme à Jan Karski, Mon témoignage devant le monde, édition française de 2010, note 2 du chapitre XXIII, .. Il dit dans son livre de 1944 que ses chefs, désirant être informés sérieusement, tenaient à ce qu'il ne se contentât pas du contenu trop « propagandiste » des émissions alliées, mais le corrigeât par les informations en provenance des pays neutresJan Karski, Mon témoignage devant le monde, édition française de 2010, chapitre XIX, grand format , format de poche ..

Préparatifs d'une mission à l'Ouest Dans l'été 1942, , délégué en Pologne du gouvernement polonais en exil, propose à Karski d'aller en mission auprès de ce gouvernement, à Londres, notamment pour étudier des améliorations à apporter aux communications entre Londres et Varsovie et pour dénoncer les agissements déloyaux des communistes pro-soviétiques contre les résistants polonaisE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, ..

Ayant eu connaissance de cette mission, deux Juifs, dont qui représente le Bund et un autre qui représente le sionisme, chargent Karski de messages pour des personnalités juives de l'Ouest et pour les dirigeants des pays alliés. Pour que Karski puisse parler comme témoin oculaire du sort des Juifs, ils lui font visiter clandestinement le ghetto de Varsovie et un camp du système nazi d'extermination des JuifsE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, ..

David L. Landau, ancien résistant juif, a affirmé à partir de 1993 que c'est lui qui assura la sécurité de Karski quand celui-ci pénétra dans le ghetto par un passage souterrainE.T. Wood et S.M. Jankowski, Karski (...), édition de 2014, Texas Tech University Press et Gihon River Press, ., mais selon deux historiens, l'un Polonais et l'autre Israélien, il s'agit probablement de fabulations<ref>Dariusz Libionka, Laurence Weinbaum (2011), Bohaterowie, hochsztaplerzy, opisywacze, Varsovie: Stowarzyszenie Centrum Badań nad Zagładą Żydów, .</ref>Alexander Zvielli, « The heroes and hucksters of Muranowski Square », The Jerusalem Post, 28 décembre 2014, en ligne..

La visite de Karski au camp n'est attestée que par ses propres déclarations et est mise en doute par l'historien Raul Hilberg (voir plus loin). Karski disait, au départ, que le camp dans lequel il avait pénétré était celui de Belzec, mais les descriptions qu'il donnait ne correspondaient pas avec ce qu'on sait de ce camp. D'après ses biographes, E. Thomas Wood et M. Jankowski, il s'agirait en fait du camp de tri d'Izbica LubelskaE. Thomas Wood et M. Jankowski, Karski : How One Man Tried to Stop the Holocaust, Wiley, 1994, à environ de Belzec. Cette explication rencontra d'abord un certain scepticisme. D. Silberklang, par exemple, objectait que Karski connaissant très bien la géographie de la Pologne, il était difficile de croire qu'il ait pu se tromperDavid Silberklang, « The Allies and the Holocaust: A Reappraisal », Yad Vashem Studies, vol. 24, 1994, p. 148.. Néanmoins, plusieurs historiens ont accepté cette théorie, ainsi que Karski lui-même. En 2018, l'historien Steffen Hänschen note toutefois des difficultés topographiques et chronologiques dans la théorie Izbica et conclut qu' « on ne peut guère dire avec certitude que Karski s'est trouvé à Izbica »Steffen Hänschen, Das Transitghetto Izbica im System des Holocaust, Metropol, 2018, p. 165–167..