Le carlo-franquisme (en espagnol : , ) est la branche du carlisme qui collabora activement au système politique de la dictature franquiste.

Après la proclamation du décret d'unification, qui au début de la guerre civile intégra de force les structures politiques du camp franquiste dans une entité unique, FET y de las JONS, la masse des militants carlistes se retira face à la marginalisation de leur mouvement et de leurs revendications dans un parti dominé par la Phalange espagnole.

Toutefois, si le carlisme dominant conserva officiellement une position indépendante, un certain nombre de militants carlistes s'engagèrent à titre personnel dans divers rôles dans le système franquiste, par exemple en tant que membres de la direction de FET y de las JONS, aux Cortes ou gouverneurs civils. La faction politique traditionaliste du régime franquiste issue du carlisme exerça un contrôle important sur le ministère de la Justice. Ils ne formèrent jamais une structure organisée, leurs allégeances dynastiques restèrent hétérogènes et leurs objectifs politiques furent variables. Au sein de la machinerie du pouvoir franquiste, les carlo-franquistes furent une faction minoritaire qui contrôlait environ 5 % des postes clés ; ils ne réussirent pas à façonner le régime mais purent servir parfois de contrepoids aux autres groupes en compétition pour le pouvoir, sous la supervision du général Franco, qui faisait en sorte de maintenir l'équilibre entre toutes ces forces. Certains carlistes jouèrent ainsi un rôle relativement actif dans le régime qui se mettait en place et exercèrent une influence limitée.

Différents auteurs relèvent ainsi le paradoxe auquel dut faire face le carlisme durant la période franquiste : bien que faisant partie du camp des vainqueurs de la guerre et ayant payé un lourd tribut lors de celle-ci, il fut aussi légalement exclu du régime instauré à sa suite et ne fit pas véritablement partie des gagnants.

Contexte Le carlisme, mouvement apparu dans le premier tiers du , se fit connaître au cours du siècle qui suivit pour sa position intransigeante plutôt que pour une propension à faire des compromis politique et à former des alliances pragmatiques sur la base de concessions. Le mouvement se targua souvent d’un statut indépendant et non aligné. À différents moments, il absorba divers groupements politiques, comme les néocatholiques dans les années 1860 ; durant la Restauration, les désaccords autour des stratégies d'alliance furent à l'origine de plusieurs ruptures majeures, avec des secteurs défendant la mise en place de larges coalitions et qui furent sanctionnés par leur exclusion, le pidalisme dans les années 1870, l'intégrisme en 1888 puis le mellisme en 1919 . Même des projets d'accords circonstanciels et limités entre monarchistes face à l'adversaire commun que représentait la République suscitèrent une importance résistance interne et furent finalement abandonnés, comme dans le cas de la coalition au milieu des années 1930pour une étude détaillée sur l'alliance monarchiste de la moitié des années 1930, voir .

Bien que très méfiants à l'égard des autres partis et peu disposés à s'engager dans des compromis politiques, à partir de la fin du , encouragés par la montée du boulangisme en France, les carlistes nourrissaient l'espoir d'un général prêt à mener un coup d'État conservateur et auxquels ils étaient éventuellement prêts à prêter leur soutien. Au cours des décennies suivantes, ces expectatives portèrent sur quelques individus, comme Polavieja, Weyler, Primo de Rivera ou Sanjurjo. Dans la plupart des cas, ces projets restèrent lettre morteLes généraux Polavieja et Weyler étaient réticents à se soulever contre le gouvernement à la fin des années 1890 et au début des années 1900 ; le général Primo de Rivera renversa le régime libéral en 1923 et instaura une dictature qui se montra partiellement conforme à certains principes traditionalistes, mais il ne mit jamais en question la position du monarque Alphonse XIII, qui lui avait donné le pouvoir ; le général Sanjurjo collabora étroitement avec certains Carlistes lors de la Sanjurjada de 1932 mais resta politiquement équivoque ; au début de l'été 1936 toutefois, les carlistes parvinrent à conclure un vague accord avec le général Emilio Mola  qui déboucha sur leur participation au coup d'État militaire de juillet 1936. vignette|Rodezno. Au cours des premiers mois de la guerre civile, les traditionalistes considéraient le camp anti-républicain comme une sorte d'alliance entre le carlisme et les militaires ; ils furent de plus en plus déconcertés par la montée du général Franco qui, au mépris apparent des accords antérieurs, commença à consolider son pouvoir et à marginaliser tous les groupements politiques indépendants. Lorsqu'au début de 1937 il commença à faire allusion à la fusion des organisations politiques existantes en un seul parti, censé unir tous les patriotes, les carlistes furent désorientés. D’une part, ils appréciaient l’unité politique comme un moyen de gagner la guerre ; certains de leurs documents antérieurs préconisaient déjà que tous les partis soient dissous et qu’un front patriotique commun soit créé, dans lequel ils espéraient probablement tenir le rôle principal. D’autre part, dans une entité unie et contrôlée par l’armée, ils craignaient de perdre leur identité politique ou de se retrouver en position minoritaire. Au cours d'une série de réunions tenues entre février et , l'exécutif carliste se révéla divisé en deux. La faction dirigée par Rodezno prônait de se conformer aux exigences des militaires et suggérait aux traditionalistes de participer à la construction de l'organisation unifiée prévue ; la faction dirigée par Fal Conde suggéra de ne pas participer. Finalement, le premier l'emporta et le prétendant carliste donna à contrecœur son consentement au début des pourparlers en vue de l'unification.

Émergence thumb|left|Franco portant le béret carliste en 1941élément emblématique de l'uniforme carliste, le béret rouge fut officiellement déclaré partie de l'uniforme de FET en 1937. Un décret gouvernemental le remplaça par une casquette à visière en 1939.

En , il s'avéra qu'il n'y aurait pas de négociations sur les conditions de la fusion dans le nouveau parti unique : Franco et Serrano Súñer conçurent eux-mêmes les termes de l'unification, les carlistes furent à peine consultés et apprirent l'apparition de Falange Española Tradicionalista (FET) à la publication officielle du décret d'unification. Leur propre organisation, la Communion traditionaliste, fut déclarée unifiée dans FET avec la Falange Española de las JONS, comme tous ceux souhaitant rallier le Movimiento Nacional. Le programme du nouveau parti était calqué sur les principes nationaux-syndicalistes originaux de la Phalange, avec peu d'égard pour les conceptions carlistes traditionnellesVoir le texte officiel du décret : .. L'exécutif de FET, composé de 10 membres nommés par Franco, comprenait cinq phalangistes, quatre carlistes et un alphonsiste. Lorsque c'était possible, les autorités organisèrent des manifestations publiques célébrant l'unité : défilés, marches et rassemblements communs. Rapidement, le nouveau parti saisit les avoirs des partis antérieurs à l'unification, comme les journaux, les immeubles ou les comptes bancaires. L’administration franquiste indiqua clairement qu'elle ne permettrait pas d'opposition au processus.

En dépit de la pression officielle, le commandement carliste continua de fonctionner comme s'il dirigeait un groupe politique indépendant. Bien que les organes exécutifs comme la Junta Nacional Carlista de Guerra (« Commission nationale carliste de guerre ») aient cessé de se réunir, les carlistes tentèrent de sauver leurs biens de la mainmise de FET et leur identité politique propre grâce aux structures territoriales semi-clandestines d'avant-guerre ou aux réseaux de communication informels. Leur attitude envers le parti d'État unifié et le régime franquiste naissant était très ambiguë, se limitant à une participation marginale et très contrôlée. L'exécutif carliste semblait prêt à accepter l'unification comme une mesure limitée et temporaire en temps de guerre. Don Javier autorisa des personnes sélectionnées à entrer dans les structures de commandement de FET, mais expulsa du carlisme ceux qui se positionnaient sans son consentement préalable. Dans le cas de postes administratifs importants comme ceux de gouverneur civil ou de maire de grandes villes, les dirigeants de la Communion accueillirent favorablement la nomination de leurs hommes, étant entendu que les individus en question continueraient de travailler pour la cause et n'abandonneraient pas la perspective traditionaliste vignette|Esteban Bilbao. Or il s’avéra rapidement qu'un processus de participation sous contrôle aux structures franquistes n’était pas gérable. Alors que le nouveau système prenait forme, de plus en plus de militants traditionalistes acceptaient des postes dans diverses structures sans chercher aucune autorisation formelle ou informelle des dirigeants carlistesDe nombreux carlistes se montrèrent véritablement enthousiastes à propos de l'unification . Certains d'entre eux conservèrent des liens étroits avec les structures carlistes, certains cultivèrent sélectivement des relations avec des carlistes tandis que d'autres préférèrent mettre fin à leurs engagements dans le mouvement. Dans leurs nouveaux rôles au sein du parti et de l'État, certains promouvaient activement le traditionalisme, par exemple au moyen de propagande ou de nominations personnelles, certains s'en tenaient strictement à la ligne officielle « unifiée », et d'autres adoptaient avec zèle la ligne phalangiste dominante, œuvrant pour le national-syndicalisme et prenant parfois des mesures anti-traditionalistesPour une présentation des différentes postures de militants carlistes envers l'unification, voir par exemple , . À la fin des années 1930 et au début des années 1940, il était déjà clair qu’une partie importante du carlisme était activement engagée dans l'appareil d'État franquiste. Bien qu’hétérogène, ce groupe apparut comme une composante visible de la scène politique espagnole. Il se distinguait des autres courants du régime, comme les phalangistes d’avant-guerre, les alphonsistes ou d'autres conservateurs plys génériques. Il se distinguait également du carlisme indépendant, qui continuait à fonctionner à la limite de la légalité, hors du cadre politique officiel et adoptant parfois une posture récalcitrante, voire ouvertement opposée au régime.

Rapports entre carlisme et franquisme gauche|vignette|Camp d'entraînement de FET. Du point de vue de la militance carliste, les carlofranquistes sont généralement présentés comme des personnes ayant trahi le traditionalisme au nom de leurs propres intérêts personnels, pouvoir politique ou gains matériels ou financiers. D'autres historiens conviennent que de nombreux collaborateurs carlistes au régime franquiste l'ont probablement fait par opportunisme et carriérisme. De bons exemples sont la famille Oriol, du Pays basque, avec le dignitaire du franquisme Antonio María de Oriol et son fils José Luis, homme d'affaires., les entreprises de , qui obtinrent d'importants contrats gouvernementaux dans le secteur de la construction, Isidoro Delclaux Aróstegui, qui fit fortune dans une industrie multi-sectorielle.., , qui se vit accorder des licences liées au commerce avec la Guinée espagnole ou l'entreprise hydroélectrique de , fortement subventionnée pendant la période de reconstruction d'après-guerre. Fernando Mikelarena Peña suggère que la famille Baleztena bénéficia financièrement du soutien initial des deux frères et à l'unification.