La longue et riche histoire des pharmacopées chinoises est un trait singulier et illustre de la culture chinoise qui la distingue des autres grandes civilisations. Pendant plus de deux millénaires, les Chinois se sont principalement soignés en utilisant des décoctions de substances naturelles végétales, minérales ou animales dont ils ont consigné les recettes dans des pharmacopées (bencaola romanisation EFEO (École française d'Extrême-Orient) est pen ts'ao en chinois).
La tradition des pharmacopées a commencé avec le Shennong bencao jing 神农本草经 « Le Classique de la matière médicale du Laboureur Céleste » (s) - ouvrage resté anonyme. Elle s’est ensuite poursuivie avec Tao Hongjing 陶弘景 (456-536), maitre taoïste, qui reprit le texte du Shennong bencao, le commenta et rajouta 365 nouvelles substances médicinales, ce qui doubla le volume initial. Sous les Tang, l’empereur Tang Gaozong 唐高宗 (628-683) accepta de soutenir la Xinxiu bencao 新修本草, une version commentée de la pharmacopée de Tao Hongjing. Après une pause des publications provoquée par l'engorgement des données en raison de leur accumulation non contrôlée, la publication du Bencao gangmu (本草纲目) de Li Shizhen en 1593 est souvent considérée comme un sommet dans la tradition des pharmacopées chinoises, marquant un apogée dans la méthodologie traditionnelle de compilation et de classification des connaissances médicinales.
Dans l'histoire des bencao (pharmacopées) chinoises, les chercheurs ont distingué trois grandes traditions: la principale, la thématique et la régionale. La littérature ancienne de la médecine chinoise est immense, comme l’a montré le catalogue publié en 1819 par l’érudit japonais Tanba no Mototane, Zhongguo Yi Ji kao 中国医机考 qui ne contient pas moins de . Plus modestement, le présent travail répertorie environ 65 pharmacopées situées dans la tradition principale.
La très riche histoire des bencao chinoises est en contraste avec l’histoire de la pharmacognosie européenne qui, bien qu’ayant commencé comme elle, par un ouvrage qui restera un modèle de référence pendant un millénaire et demi (la Matière médicale de Dioscoride), végétera péniblement en Europe jusqu’à la Renaissance, sans connaître d'innovations. Les s seront une époque de rupture radicale avec le passé, grâce aux travaux effectués par les apothicaires qui mirent au point des techniques de distillation pour extraire les principes actifs des substances médicinales. Ces innovations techniques permirent le remplacement des plantes médicinales au contenu variable, par des médicaments ne contenant que la molécule active à dose contrôlée. C’est de ces travaux que sortirent aussi les bases de la chimie moderne avec Antoine Lavoisier.
Dans les encadrés suivants, nous donnons les pharmacopées essentielles publiées de la tradition principale des bencao, que nous avons tirées de l'Encyclopédie d'histoire et littérature chinoise, de Paul U. Unschuld et de la List of Chinese Medical Classics ainsi que quelques exemples de pharmacopées régionales et d'ouvrages traitant des substances utilisées à la fois en thérapie et en alimentation. Nous brosserons à grands traits les phases principales de cette histoire.
Étape de fondation (du au +)
Fondations1) Shennong bencao jing 神农本草经 (s). Anonyme. 2) Nanfang caomu zhuang 南方草木狀 (c. 304), de Ji Han 嵇含, (263-307) une flore tropicale 3) Lei gong pao zhi lun 雷公炮炙論 (三卷), (470), « Discours sur la fabrication des substances médicinales du Grand-père Lei » (3 chap.) de Lei Xiao 雷斅 (dynasties Liu-Song) 4) Bencao jing jizhu 本草经集注 (du Laboureur Céleste) (vers 500) de Tao Hongjing 陶弘景 (456-536), forme courte Bencao jizhu 本草集注
Depuis les années 1970, des manuscrits de recettes composées de plusieurs ont été retrouvées dans des tombes de la période Zhou 周 et du début de la période Han 汉, comme les manuscrits des tombes de Mawangduicf. :en:Mawangdui Silk Texts ou plus récemment des tombes de Lao guan shan 老管山. La liste étoffée des indications thérapeutiques décrites dans ces textes témoigne d’un long développement de la thérapie pharmaceutique avant la compilation d’œuvres avec la description de propriétés de substances individuelles.
Le premier ouvrage de matières médicales de ce type est le Shennong bencao jing 神农本草经 dont les historiens évaluent la rédaction durant l'époque des deux premiers siècles de l'ère commune. Le texte est constitué d’une liste de substances naturelles à visée thérapeutique ou diététique voire religieuse, organisée en 4 chapitres (parfois 3) et 365 descriptions de drogues. Ce texte est anonyme. Trois grades de drogue en relation respectivement avec le ciel, l’homme et la terre, sont distinguées. Celles de niveaux supérieur (shang yao 上药) ne sont pas destinées à soigner une maladie déclarée mais à garder le corps en bonne santé voire pour les chercheurs d'immortalité, à prolonger la vie (pour 83 % d’entre-elles). Les drogues de grade intermédiaire (zhong yao 中药) sont destinées à contrôler une maladie ou remédier à un état d’émaciation dû à une vacuité. Les drogues de grade inférieure (xia yao 下药) sont des médicaments faits pour traiter une maladie. Ils sont toxiques à forte dose.
Durant la période allant de la fin des Han au début des Tang (de 220 à 618), l’empire Han se désagrège, en raison des guerres intestines et des invasions étrangères. Durant cette période troublée, le maître taoïste Tao Hongjing 陶弘景 (456-536) se consacre à la rédaction d’ouvrages taoïstes de commentaires des textes de l’École Shangqing mais aussi à l'étude de la matière médicale. La rédaction de traités médicaux faisait pour lui partie intégrante de son activité taoïste. Son œuvre majeure est constituée des (du Laboureur Céleste) Bencao jing jizhu 本草经集注. Il rajoute 365 nouvelles matières médicales aux 365 anciennes matières. Ces 730 drogues sont classées en 1) minéraux 2) herbes 3) arbres 4) bestioles et animaux 5) légumes et fruits 6) grains. Cet ouvrage de matière médicale est devenu un modèle dont tous les auteurs de bencao vont s’inspirer mais il est aujourd'hui perdu sauf la préface.
Tao Hongjing inaugure la « tradition principale » des bencao qui sera poursuivie par les auteurs suivants jusqu’au début du . Ce mouvement se caractérise par une expansion continue du nombre de données sur la nature, l’origine, les effets thérapeutiques, et les méthodes de traitement des matières brutes des substances naturelles ou faites par l’homme.
Ce format de travail sera adopté par un nombre de plus en plus important de materia medica publiées hors de la tradition principale, qui se focalisaient sur un savoir régional, sur leur expérience personnelle, sur les substances utilisées à la fois en thérapie et en alimentation ou les substances permettant de survivre en période de famine etc.
Début des pharmacopées impériales (Tang 唐 - Wudai 五代 618-960)
- 1) Xinxiu bencao 新修本草 (659) de Su Jing 蘇敬 / 苏敬. Autres noms: Tang bencao 唐本草 « Matière médicale des Tang », Yinggong bencao 英公本草 2) Shi liao bencao 食療本草 (三卷) (713-739) (3 chap.) de Meng Xian 孟顯3) Bencao shi yi 本草拾遺 (739) « Suppléments de matière médicale » de Chen Cangqi 陳藏器4) Shu bencao 蜀本草 ou Chongguang Yinggong ben cao 重广英公本草 (ca. 950) de Han Baosheng 韓保升 (Cinq dynasties 五代) En 657, le haut fonctionnaire Su Jing 蘇敬 / 苏敬 présenta à l’empereur Tang Gaozong une pétition suggérant une nouvelle édition corrigée et complétée du Bencao jing jizhu 本草经集注 « Commentaires du Classique de la matière médicinale [du Laboureur Céleste] » de Tao Hongjing. Vingt deux fonctionnaires furent mobilisés pour réaliser l’œuvre qui put être publiée deux ans plus tard. Elle était intitulée Xīnxiū běncǎo 新修本草 et comportait aussi des illustrations de couleur commentées. Ce fut la première pharmacopée commandée par un État au monde et la première pharmacopée à être illustrée par des s en couleur. Au moins depuis 1050, les illustrations et leurs commentaires sont considérés comme perdus. Et du texte sur les notices, seuls des fragments ont persisté.
L’idée de Su Jing de compiler les anciens textes de matières médicales et d’y ajouter 114 nouveaux remèdes eut un grand succès puisqu’elle fut poursuivie méthodiquement jusqu’à l'époque moderne.
Peu de temps après Su Jing, sa pharmacopée Xinxiu bencao fut reprise et complétée par Chen Cangqi 陳藏器 pour donner Bencao shi yi 本草拾遺 . Ce fut l'œuvre pharmaceutique de référence de l'époque.
Durant le royaume des Shu postérieur 后蜀 / 後蜀 dans le Sud de la Chine, une nouvelle révision donna le Chongguang yinggong bencao 重广英公本草, généralement appelé Shu bencao 蜀本草 . Une copie manuscrite a été trouvée dans les grottes de Mogao de Dunhuang, dont il ne reste plus que des vestiges au British Museum et à la Bibliothèque nationale de France. Le Japonais Okanishi Tamito 岡西為人 a publié une édition en 10 volumes de la Xinxiu bencao.
La Chine des Tang (618-960) connut une longue période de désintégration à partir de la révolte d'An Lushan (755-763), jusqu’à la chute de la dynastie, suivie par la division de la Période des Cinq Dynasties et des Dix Royaumes 五代十國 (907-979). Ces troubles ont considérablement vidé les bibliothèques et archives impériales qui contenaient entre-autres les ouvrages de médecines.
Le tournant naturaliste Song-Jin-Yuan 宋金元 (960-1368) - 1) Kai bao bencao 开宝本草 / 開 寶本草 (973-974), titre court attribué ultérieurement à leur publication, à deux pharmacopées commandées par l’empereur Taizu: la Kai bao xin xiang ding bencao 開寶新詳定本草 publiée en 973, et la Kai bao zhongding bencao 開寶重定本草 publiée en 9742) Taiping shenghui fang 太平聖惠方 , (en 992, composé de 100 chapitres) par Wang Huaiyin 王懷隱, commandé par l’empereur Song Taizong 3) Jia you bencao 嘉祐本草 (1060) ou Jiā yòu bǔzhù shénnóng běncǎo 嘉祐補注神農本草 de Zhang Yuxi 掌禹錫 et al.4) Tu jing bencao 图经本草 ou Bencao tu jing 本草图经 (1061) de Su Song 稣颂 (1020-1101)5) Bencao bie shuo 本草别说 (1092) dont le titre complet est Zhòng guǎng bǔ zhù shénnóng běncǎo bìng tú jīng 重广补注神农本草并图经 , compilé par Chen Cheng 陈承 6) Zheng lei bencao 证类本草 / (trad.) 證類本草 « Matière médicale vérifiée et catégorisée » ou Jingshi zhenglei beiji bencao 經史證類備急本草 de Tang Shenwei 唐慎微 (c. 1056-1093), non publiée de son vivant7) Da guan bencao 大觀本草 (1108), dont le titre entier est Jīngshǐ zhènglèi dàguān běncǎo 經史證類大觀本草 (une version révisée et étendue de la Zheng lei bencao 证类本草), publiée en 1108 par les soins de Ai Sheng 艾晟 8) Zheng he bencao 整合本草 ou Zhenghe xinxiu jing shi zhenglei beiyong bencao 整合新修经史證类备用本草 (1116) après révision par Cao Xiaozhong 曹孝忠 et al. (traitant 1748 drogues)9) Shao xing bencao 绍兴本草 dont la forme longue du titre est Shào xīng xiào dìng jīng shǐ zhèng lèi bèi jí běncǎo 紹興校定經史證類備急本草 (1159), la troisième révision de la Zheng lei bencao a été produite sous la direction de Wang Jixian 王繼先 10) Suwen xuan ji yuan bing shi 素问玄机原病式 (1186) de Liu Wansu 刘完素 / (trad.) 劉完素 (1120-1200)11) Bencao yan yi 本草衍义 (1116) de Kou Zongshi 寇宗奭12) Nei wai shang bian huo lun 內外傷辨惑论 (1232) de Li Gao 李杲 (1180-1251) [livre de médecine important]13) Yong yao fa xiang 用药法象 / (trad.) 用藥法象 « L’usage des drogues pharmaceutiques réfléchis dans les Lois [de correspondances systématiques] », de Li Gao 李杲 (1180-1251), pseudonyme Lǐ Dōngyuán 李東垣, date de composition incertaine 14) Zhenzhu nang 珍珠囊 , dont le titre est la forme courte de Jiegu zhenzhu nang 潔古珍珠囊 (1234) « Le recueil de perles de [Zhang] Jiegu » de Zhang Yuansu 张元素 (1151-1234) dit Jiegu 潔古15) Chongxiu zhenghe jingshi zhenglei beiyong bencao 重修政和經史證類備用本草, rédigée sous la dynastie Jin 金 (1115-1234), publiée en 1249 sous les Yuan 元, de Zhang Cunhui 張存惠16) Tangye bencao 湯液本草 (1298) de Wang Haogu 王好古 (1200-1264)17) Bencao yanyi buyi 本草衍义补遗 de Zhu Zhenheng 朱震亨, 1347, écrit durant la dynastie Yuan (1271-1368), pour apporter des compléments à l’ouvrage de Kou Zongshi, la Bencao Yanyi 本草衍义