vignette|La Chasse-galerie (représentée ici par une peinture d'Henri Julien) est une histoire classique de la culture orale québécoise. Les contes et légendes du Québec occupent une place importante dans la culture québécoise. Issus de la tradition orale et de la culture populaire, ces récits sont caractérisés par leurs thèmes et leurs références propres à la réalité québécoise, notamment son histoire, son territoire, son climat, la religion catholique et les grandes figures du folklore canadien-français (notamment le diable, le loup-garou, la sorcière et le revenant).

Les contes et les légendes constituent également deux genres importants dans la littérature québécoise. Très populaires du début du jusqu'au milieu du , influencés par divers mouvements artistiques, ces récits ont visé à préserver des traces de la mémoire collective et à donner des assises à l'identité narrative des Canadiens français.

Définitions Un conte est un bref récit d'aventures imaginaires, mettant en scène des héros réalisant des exploits extraordinaires et des éléments merveilleux ou surnaturels (loup-garou, fée, géant, monstre, etc.). Récit de pure fiction suivant une structure narrative simple, son but est d'amuser le spectateur ou de l'effrayer tout en lui enseignant une morale. Provenant de la tradition orale multiséculaire et quasi universelle, le conte est aussi un récit dont l'auteur demeure généralement inconnuJean-Jacques Vincensini, « Conte » dans Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala (dir.), Le dictionnaire du littéraire, PUF, 2010, p. 145..

De son côté, la légende désigne un récit basé sur un fait réel, déformé par la tradition et reposant sur la croyance. Elle met en scène des personnes ayant véritablement existé (comme des personnages historiques, de la Nouvelle-France et au-delà) et inscrit son récit dans un temps et un espace précis, tout en gardant une fin ouverte, toujours en quête de résolution. La légende se distingue donc du conte populaire ou merveilleux, dont le récit est de tout temps et de tout lieu () et dont la fin est fermée par une morale, généralement d'inspiration chrétienneIsabelle Laudouar, « Légende » dans Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala (dir.), Le dictionnaire du littéraire, PUF, 2010, p. 420-421..

Dans la tradition orale, le conteur de légende commence son récit en cherchant à établir sa crédibilité auprès du public. C'est pourquoi les légendes commencent souvent par des formules jurant de la vérité de ce qui sera raconté (le conteur se disant ), ou par des affirmations précisant l'année, la journée, le lieu du récit, et enfin, surtout, le nom de la personne à qui l'aventure est arrivéeAurélien Boivin, « Le conte » dans . Ceci permet de distinguer la légende traditionnelle du conte de mensonge (ou conte de menterie), un autre genre de récit oral ancré plutôt dans l'improvisation, l'exagération et l'absurde, et dont le but avoué est de repousser les limites de l'incrédulité du spectateurCette tradition orale se retrouve dans de nombreux pays du monde. Voir par exemple : Ariane de Félice, « À propos de contes de mensonges », Arts et traditions populaires, 12e année, No 3/4 (juillet-décembre 1964), p. 239-246; Michel Valière et Caterine Robert, « La tradition orale du conte de mensonge en Poitou », Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d'ethnologie, 1982, 10-1-4, p. 337-347; Sabrina Boulanger, « Mentir des contes? Conter des menteries? », Impact Campus, 24 avril 2022. Consulté le 29 février 2024.. À l'écrit, la légende est généralement présentée sous forme de récit à l'intérieur d'un autre récit, racontée par un deuxième narrateur à qui le premier cède la parole en guise de caution. Les articles sur le conte dans les trois tomes cités ont été rédigés par Aurélien Boivin..

Selon le critique Michel Vaïs, la séance de contes de la veillée traditionnelle peut s'apparenter à une forme primitive de théâtre, de la même façon que la chanson folklorique peut être apparentée à une forme primitive de poésie.

Histoire Premières légendes L'Amérindienne vignette|Catherine Tekakwitha Selon le professeur Guildo Rousseau, la première légende québécoise à être immortalisée par l'écrit est celle de l'AmérindienneGuildo Rousseau, La légende de l'Iroquoise. Aux sources historiques de l'imaginaire québécois, Éditions GID, 2018, p. 34.. Inspirée en partie de la vie pieuse de deux Iroquoises chrétiennes racontée dans la correspondance de pères missionnaires jésuites de la Nouvelle-France, la légende paraît d'abord en anglais sous le titre The Catholic Iroquois, écrit par la romancière américaine Catharine Maria Sedgwick en 1825Guildo Rousseau, La légende de l'Iroquoise. Aux sources historiques de l'imaginaire québécois, Éditions GID, 2018, p. 53, 109.. Au Québec, elle est ensuite traduite en français sous le titre L'Iroquoise, dans la revue La Bibliothèque canadienne de Montréal à l'automne 1827Guildo Rousseau, La légende de l'Iroquoise. Aux sources historiques de l'imaginaire québécois, Éditions GID, 2018, p. 102-103..

Cette légende raconte l'histoire de deux sœurs iroquoises éduquées dans la foi chrétienne, ayant promis d'un jour entrer en religion. En grandissant, la plus jeune des deux, moins fervente, finit par devenir amoureuse d'un jeune officier français. Renonçant à sa promesse initiale, elle choisit plutôt d'épouser le jeune officier. Un jour, elle se fait piéger dans une embuscade par des guerriers iroquois. Ceux-ci la font prisonnière et la ramènent de force à leur village. Ces Iroquois, présentés comme des personnages cruels et païens, tentent de forcer la jeune femme à renier sa foi afin de revenir parmi eux. Préférant mourir en martyre plutôt que d'abjurer son Dieu, l'Iroquoise est mise sur un bûcher où elle finit par périrGuildo Rousseau, La légende de l'Iroquoise. Aux sources historiques de l'imaginaire québécois, Éditions GID, 2018, p. 149-151..

Cette légende s'inscrit dans le sillon du mythe pastoral de la , proche du bon sauvage, apparenté à des figures telles que Pocahontas, La Malinche et Sacagawea. Cette figure a été reprise sous différentes formes, notamment dans la littérature américaine et française (Alzire, ou les Américains de Voltaire et Atala de Chateaubriand)Guildo Rousseau, La légende de l'Iroquoise. Aux sources historiques de l'imaginaire québécois, Éditions GID, 2018, p. 33, 159.. L'Amérindienne est présentée comme une figure exotique, symbolisant le Nouveau Monde par rapport au Vieux continent, incarnant une forme d'altérité où le lecteur peut projeter ses propres valeurs et ses idéaux. Elle est aussi une figure de désir, incarnant la femme charnelle, la concupiscence, le sexe, le péché de la chair Enfin, elle est aussi parfois une figure d'identification pour les Canadiens français, par sa religion catholique et par la peur de disparaître que partagent aussi les AmérindiensVoir le poème « Le dernier Huron » de François-Xavier Garneau dans Poésies de François-Xavier Garneau, Édition critique. Texte établi et annoté par Yolande Grisé et Paul Wyczynski, PUL, 2012, p. 204-207..

Le diable à la danse vignette|Le diable|gauche Une autre légende transposée tôt à l'écrit est celle du diable à la danseJean Du Berger, Le diable à la danse, Presses de l'Université Laval, 2006, p. 26.. Sa version la plus connue, celle de Rose Latulipe, paraît pour la première fois dans L'Influence d'un livre de Philippe Aubert de Gaspé fils, le premier roman canadien-français, publié en 1837Voir Philippe Aubert de Gaspé, fils, Le chercheur de trésors ou L’influence d’un livre, Texte établi par Imprimerie de Léger Brousseau, 1878, p. 55-66. Consulté le 21 février 2024..

La légende raconte l'histoire d'une jeune fille (« aussi coquette que frivole ») poussant son père à organiser un bal du Mardi grasMichel Biron, François Dumont, Élisabeth Nardout-Lafarge, Histoire de la littérature québécoise, Éditions du Boréal, 2010, p. 114.. Lors de ce bal, elle rencontre un mystérieux étranger, riche et vêtu de noir. Séduite, Rose danse avec l'étranger durant toute la soirée, négligeant son fiancé. Sur le coup de minuit, alors que l'on annonce la fin du bal, le mystérieux étranger demande à la jeune fille de lui accorder une dernière danse, puis de l'épouser. Au moment où elle tend la main pour marquer son accord, une piqûre fait couler son sang. Tout à coup méfiante, elle refuse d'échanger la croix qu'elle porte autour de son cou contre un élégant collier que lui offre l'étranger. Le curé du village surgit alors, chassant l'intrus qui n'était nul autre que le diable en personne. Réalisant qu'elle venait d'échapper à la damnation éternelle, Rose Latulipe abandonne son fiancé et se réfugie dans un couvent où elle finit par mourir, quelques années plus tardMichel Biron, François Dumont, Élisabeth Nardout-Lafarge, Histoire de la littérature québécoise, Éditions du Boréal, 2010, p. 114-115..

Dans l'ensemble de ces contes, les récits mettent en scène des personnages « particulièrement imbus de religiosité » se retrouvant soudain confrontés à des êtres surnaturels, provenant du folklore européen et nord-américain et de l'imaginaire chrétienMaurice Lemire (dir.), Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, t. 1 : Des origines à 1900, Fides, 1980, 2e édition, p. XXXI-XXXII.. Si leur structure narrative (interdiction, transgression, châtiment) demeure relativement simple, les contes sont surtout caractérisés par leurs descriptions élaboréesLise Gauvin, « Contes et nouvelles de langue française », L'Encyclopédie canadienne, 4 mars 2015. Consulté le 26 février 2024.. Influencées par la littérature réaliste, ces descriptions servent à bien camper les histoires dans un décor canadien-français, facile à reconnaître pour le public. Les éléments comme les forêts, les cours d'eau et les grands espaces y reviennent de façon récurrente, en tant que symboles de la réalité et de l'originalité québécoise et nord-américaineMaurice Lemire, Denis Saint-Jacques (dir.), La Vie littéraire au Québec, t. 3, Presses de l'Université Laval, 1996, p. 422..

Période d'effervescence Années 1840 vignette|Philippe Aubert de Gaspé (fils) Au lendemain des rébellions des Patriotes de 1837 et 1838, le conte et la légende connaissent une période de croissance rapide. S'inscrivant dans le sillon des auteurs Georges Boucher de Boucherville et de Philippe Aubert de Gaspé fils, de jeunes conteurs commencent à publier des récits puisés dans la tradition orale et s'inspirant de la réalité canadienne-françaiseMaurice Lemire, Denis Saint-Jacques (dir.), La Vie littéraire au Québec, t. 3, Presses de l'Université Laval, 1996, p. 421..

La première période d'effervescence se déroule durant les années 1840. Le conte et la légende sont alors portés par sept jeunes auteurs de moins de trente ans, qui malgré leur peu d'expérience publient un important corpus d'œuvres. Joseph Doutre fait ainsi paraître un premier conte macabre, Faut-il le dire!..., en 1844, puis un deuxième (plus réaliste), Le frère et la sœur, en 1846. Charles-Vinceslas Dupont publie Caroline de G*** ou l'amour d'une femme au visage pâle également en 1846, puis Françoise Brunon. Légende de la vallée du St. Laurent (autre version de la légende de l'Amérindienne chrétienne) en 1847. Jean-Casimir-Alphonse Poitras, Louis-Auguste Olivier et Guillaume Lévesque publient respectivement Histoire de mon oncle (1845), Le débiteur fidèle (1845) et La croix du Grand Calumet (1847). Enfin, Charles Laberge publie son Conte populaire (une autre version littéraire de la légende du diable à la danse) en 1848.