Le procès Kastner est, avec l’affaire Lavon et l’affaire des réparations de la RFA à Israël, l’une des trois grandes affaires qui structurent les oppositions entre camps politiques en Israël dans la première décennie de l’État d'Israël.

Ce procès oppose l'attorney general, agissant au nom de Rudolf Kastner, à Malchiel Gruenwald, à propos d’un pamphlet publié en 1952, soit deux ans avant le début des poursuites, mettant en cause le rôle de Rudolf Kastner durant la Shoah en Hongrie. À l’origine simple procès en diffamation à l’encontre de Gruenwald, il dure neuf mois et se transforme, grâce à l’habileté de l’avocat de la défense, Shmuel Tamir, en procès du comportement d'un dirigeant sioniste et socialiste d’Europe centrale lors de ses tentatives de sauvetage de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le procès peut se lire à plusieurs niveaux. Il y a une opposition politique entre les plaignants, appartenant au Mapaï, travailliste et principal parti de la coalition gouvernementale, et les défendants qui sont classés à droite et souhaitent mettre en cause le parti au pouvoir. Premier procès jugeant les actions d’un dirigeant de la communauté juive pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est aussi l’occasion pour Israël de débattre de la Shoah, des comportements des uns et des autres, de définir les bonnes attitudes, l’opinion choisissant majoritairement l’héroïsme même inutile à la négociation. Le verdict du procès de première instance est cassé en appel, mais il est resté célèbre par l’expression du juge estimant que Kastner avait « vendu son âme au diable ». Le plaignant est d'abord condamné pour avoir trahi ses coreligionnaires et facilité la Shoah, tandis que son dénonciateur, Gruenwald, est largement acquitté.

L’affaire a un fort retentissement en Israël. Elle provoque la chute du gouvernement Sharett I et une recomposition de la coalition au pouvoir, puis influe sur le résultat des élections législatives de 1955. Outre le débat dans l’opinion, elle fait l’objet de débats en conseil des ministres et à la Knesset. Enfin, elle est marquée par des épisodes de violence, dont le meurtre de Rudolf Kastner, premier assassinat politique du jeune État d’Israël, en 1957. En 1958, la cour suprême renverse le jugement, estimant que Kasztner a, au péril de sa vie, négocié dans des conditions difficiles avec Eichmann pour sauver un maximum de vies, estimé à plus de . Cependant, la réhabilitation n’est pas acquise dans l’opinion ; depuis les années 1980, l’affaire est toujours présente dans l’espace public, suscitant articles dans les revues universitaires, livres, pièces de théâtre, films, documentaires ; si le personnage de Kasztner est progressivement vu de manière plus nuancée, il est encore considéré comme un traître ou un héros, selon les uns et les autres.

Rappel des faits

En 1941, le comité d'aide et de sauvetage est fondé à Budapest par Joel Brand et Otto Komoly, dans une Hongrie officiellement antisémite mais qui ne collabore pas encore à l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis. Regroupant des sionistes, il aide des Juifs de Pologne et de Slovaquie à se réfugier en Hongrie et à quitter l’Europe, et pour cela leur fournit des faux papiers, corrompt des fonctionnaires, trouve des logements, etc.

Le , la Hongrie est envahie par le Troisième Reich. Rapidement, le Kommando Eichmann met en place la politique génocidaire, qui est décidée définitivement début mai. Jusqu’à l’arrêt des déportations en juillet, à la demande du gouvernement hongrois subitement inquiet, 437 000 personnes sont tuées à Auschwitz.

Alors que la fin de la guerre est pressentie comme proche (l’armée rouge entre en Roumanie en août, en Hongrie en octobre ; les Alliés débarquent en Normandie en juin) Joel Brand est mis en contact avec Eichmann qui souhaite négocier avec lui le sauvetage d’un certain nombre de juifs, dans des termes qui évoluent : d’abord contre de l’argent, puis contre la livraison par les Alliés occidentaux de camions et de fournitures de biens. Lorsque Joel Brand est envoyé à Istanbul pour contacter les Britanniques, il est remplacé par son épouse Hansi Brand qui juge plus opportun que Rezső Kasztner, lui aussi membre du comité d’aide, soit face à Eichmann. Les négociations aboutissent au paiement de rançons pour l’exfiltration vers la Suisse de 1685 Juifs dans le train Kastner, après un passage de plusieurs mois à Bergen-Belsen, et le détournement de 21 000 Juifs vers le camp de travail de Strasshof au lieu de leur extermination à Auschwitz. Parmi les passagers du train, plusieurs centaines de personnes étaient originaires de Koloszvar, ville natale de Kastner, dont les membres de sa famille ; d’autres étaient de riches juifs (qui ont payé les places d’autres juifs pauvres qui ne pouvaient pas le faire), des réfugiés de Slovaquie, Yougoslavie, Pologne, des ouvriers, des femmes, des enfants, des sionistes et des anti-sionistes.

Après guerre, ces négociations sont reprochées à Kastner dès 1945 au congrès juif mondial ; il témoigne ensuite en faveur de quelques SS qui ont participé aux négociations en 1944, dont Kurt Becher, leur évitant un procès à Nuremberg ou leur permettant d’obtenir une peine réduite.

Le pamphlet Gruenwald

Ce procès est techniquement le procès pour diffamation opposant l’attorney général du gouvernement d'Israël à Malchiel Gruenwald (instruit à partir de 1953) ; il est connu comme le procès KastnerYechiam Weitz, « The Holocaust on Trial : The Impact of the Kasztner and Eichmann Trials on Israeli Society », Israel Studies, vol. 1, 2, automne 1996, 1-26.Michal Shaked, « The Unknown Eichmann Trial: The Story of the Judge », Holocaust and Genocide studies, vol. 29, 1, printemps 2015, 1-38..

Malchiel Gruenwald est un juif hongrois qui a perdu des dizaines de proches dans la ShoahUnited States Holocaust Memorial Museum, « Rudolf (Rezsö) Kasztner, Holocaust Encyclopedia, consulté le 15 mars 2024. : seuls six des 58 membres de sa famille proche ont survécu. Proche de la droite sioniste révisionniste, voire d’extrême-droite, il publie chaque semaine ses Lettres à mes amis en Mizrahi, qu’il distribue gratuitement dans les cafés de JérusalemChesky Kopel, « Rudolph Kastner and how History becomes midrash », The Lehrhaus, 29 décembre 2019, consulté le 15 mars 2024.. Il attaque Rudolf Kasztner dans son numéro 51 d’« Procès », consulté le 19 mars 2024..

Le pamphlet commence par ces lignes : Pendant trois ans j’ai attendu ce moment. L’odeur de cette charogne pourrissante remplit mes narines. Ce sera des funérailles de la meilleure sorte ! Le Rudolph (Reszö) Kasztner doit être liquidé. J’attendais le moment de conduire cet arriviste, qui a profité des crimes et des vols d’Hitler, devant la justice. [...] Je le vois comme le meurtrier par procuration de mes frères bien-aimésExtrait le plus souvent cité du pamphlet de Gruenwald, traduction (de l’anglais) personnelle..

Dans ce pamphlet, Kastner est accusé : de collaboration avec les nazis ; d'avoir favorisé l’extermination des Juifs hongrois ; d'être complice avec l'officier nazi Kurt Becher du vol de biens juifs ; d'avoir, après la guerre, évité à Becher le châtiment qui lui était réservé. Ces quatre points sont une mise en forme rationnelle faite par le juge Halevi durant le procès, le pamphlet étant plus confus.

Gruenwald appelle donc à « liquider » Kastner. Outre ses motivations personnelles, Gruenwald a des motivations politiques : il veut nettoyer le gouvernement de la corruption, obtenir le renvoi de Kasztner, nuire au Mapaï, et provoquer une enquête sur l’extermination des Juifs de Hongrie. Gruenwald accusait en outre Kastner d'avoir été placé en bonne position sur la liste législative du Mapaï, alors qu'en fait il avait été placé suffisamment bas pour que le Mapaï soit sûr qu'il ne soit pas élu. Enfin, il avance que cette collaboration dans le processus d’extermination des Juifs d’Europe lui aurait profité financièrement.

Ces accusations font la une du journal de droite .

Le souvenir de la Shoah agite alors les esprits en Israël : « Un roman israélien revient sur l’injuste affaire Kastner », Times of Israel, 21 février 2019, consulté le 15 mars 2024..

Dans un premier temps, Rudolf Kastner reste silencieux. Haïm Cohen, le procureur général d'Israël et ancien ministre de la Justice en 1952, décide alors que les accusations de Gruenwald doivent soit faire l'objet de réparations lors d'un procès en diffamation, soit être admises par Kastner qui devrait alors démissionner, le nouvel État d'Israël ne pouvant se permettre, selon ses termes, qu'un homme sur lequel pèserait un soupçon sérieux de collaboration avec les nazis soit investi de fonctions officiellesAsher Maoz, Historical Adjudication: Courts of Law, Commissions of Inquiry, and "Historical Truth", in Law and History Review, Volume 18 Number 3 18.3 (2000).

Le procès a lieu pendant une année électorale.

Premier procès vignette|Gruenwald au tribunal. vignette|L'avocat de Gruenwald, Shmuel Tamir, ici photographié en 1980.

Déroulement du procès

Gruenwald est poursuivi en justice pour diffamation par le gouvernement de centre-gauche pour le compte de Kastner. Son avocat, Shmuel Tamir, ex-chef du service des renseignements de l'Irgoun à Jérusalem, est partisan de l'aile droite révisionniste du parti d'opposition Hérout conduit par Menahem Begin. Le procès s’ouvre le .

L’affaire est jugée devant le tribunal de district de Jérusalem, le juge est Benjamin Halevy, juge unique. Le cas ayant l’air simple au départ, on ne lui adjoint pas d’autre juge, et le procureur de départ est débutant. Benjamin Halevy est lui aussi opposant au Mapaï et à Ben Gourion. Si, l’affaire se révélant plus ardue à juger que prévu, le procureur est changé pour un autre plus expérimenté, le juge Halévi ne demande pas à être renforcé, ce qu’il aurait pu faire. Le procès est historique dès le départ, car il s’agit du premier procès où les actions d’un leader juif sous le nazisme sont jugées.