Un résinier, ou gemmeur, est un ouvrier ou artisan forestier spécialisé dans l'extraction de la résine (ou « gemme ») des pins par une technique d'incision contrôlée du tronc appelée gemmage. Cette activité, pratiquée depuis l'Antiquité autour du bassin méditerranéen, a connu son plus grand développement industriel en France, dans le massif des Landes de Gascogne, entre le milieu du et 1990. Des pratiques comparables se sont développées, sous des noms et des techniques différentes, en Allemagne, en Autriche, en Europe de l'Est, en Grèce, en Espagne, au Portugal, aux États-Unis, au Mexique, au Brésil, en Chine et au Vietnam.

Le résinier en France : les Landes de Gascogne Étymologie et terminologie Le terme gemme désigne la résine du pin maritime, et gemmage l'opération consistant à « blesser » l'arbre pour qu'il en sécrète. Le professionnel est appelé résinier ou gemmeur. Le résultat de la distillation de la résine donne deux produits principaux, la colophane (appelée arcanson en gascon, terme dérivé du nom de la ville d'Arcachon) et l'essence de térébenthineTourisme Landes (40), « Le Gemmage, qu'est-ce que c'est ? », tourismelandes.com ; Lumigemme, « Le gemmage et le pot "Hugues" », lumigemme.fr.. Le vocabulaire technique gascon est riche : crot (trou), care ou carre (entaille), hapchot (outil de saignée), pique (pica) (incision), amasse (récolte), escouarte (récipient de collecte de la résine), galipot (précipité de résine sur le tronc d'un pin), galip (copeau de l'aubier du pin maritime)Conservatoire des Landes de Gascogne, « Démonstration de récolte de résine de pin à l'ancienne », conservatoiredeslandesdegascogne.com..

Origines et histoire La récolte de résine de pin maritime (Pinus pinaster) dans le Sud-Ouest remonte à l'époque gallo-romaineVoir l'histoire des Landes.. Les Romains venaient déjà chercher de la résine dans la région pour le calfatage de leurs navires. Une des premières descriptions détaillées des résiniers date du début du , sous la plume du cartographe Claude Masse, qui les décrit comme des hommes vivant en permanence dans les bois, à l'écart de la société villageoise, reconnaissables à leur habillement rustique et à leur usage du gasconCommune d'Escource, « Cabanes de résiniers », escource.fr, citant le cartographe Claude Masse (début )..

L'activité prend une ampleur industrielle à partir du , mais c'est la loi du 19 juin 1857, obligeant les communes des Landes de Gascogne à boiser leurs terrains, qui marque le tournant décisif : elle transforme les terres sableuses et marécageuses en la plus grande forêt artificielle d'Europe Occidentale, couvrant un million d'hectares, et met fin au système agropastoral dans les Landes de Gascogne traditionnel en généralisant le gemmage à l'ensemble du massif forestier des Landes, faisant basculer une activité artisanale vers un procédé quasi industrielConservatoire Patrimonial du Bassin d'Arcachon, « Le système Hughes », conservatoirepatrimonialbassinarcachon.fr.. L'ancien berger landais devient résinier, le pin devient « l'arbre d'or » en raison de la valeur commerciale de la résine, et la forêt landaise (le pignada) devient au le second producteur mondial de gemme après les États-UnisBlog B.R.E.F., « Un métier, une histoire : le gemmage », leblogbref.wordpress.com.. La guerre de Sécession américaine (1861-1865), en interrompant le commerce des résines nord-américaines, contribue également à l'essor de la production européenne, notamment landaise. A apogée de leur activité, 15 000 gemmeurs landais récoltent 180 millions de litres de résine de pin par anConservatoire Patrimonial du Bassin d'Arcachon, art. cit..

Techniques de récolte Trois grandes techniques se sont succédé dans les Landes de Gascogne :

gemmage au « crot » (du gascon cròt, trou) : méthode la plus ancienne, pratiquée depuis l'Antiquité jusqu'au milieu du . Les résiniers creusaient un trou au pied de l'arbre, tapissé de mousse, après avoir pratiqué une incision dans l'écorce à l'aide d'une hache. La résine s'écoulait jusqu'au trou mais se chargeait en impuretés (brindilles, sable, insectes) et ne conservait qu'une faible proportion d'essence de térébenthineOndres-landes.net, « Gemmage »; Lumigemme, art. cit..

système Hugues : breveté en 1844-1845 par Pierre Hugues, avocat et distillateur bordelais né à Bazas en 1794, il introduit un pot de résine en terre cuite dit « ascensionnel » (car il suivait chaque année la montée de l'entaille), fixé au bas de la « care » entre une lamelle de zinc et un clouSaintsymphoriendelay.kazeo.com, « L'étonnant et méconnu "pot de Hugues" ».. Ce dispositif, mis au point après plusieurs années d'expérimentation à Pessac, améliore nettement la pureté de la résine récoltée. Sa généralisation, à partir des années 1860, coïncide avec le boisement massif consécutif à la loi de 1857. Les pots étaient notamment fabriqués dans une tuilerie de TarnosOndres-landes.net, art. cit. et en pays de Buch. Ce système reste le plus emblématique et le plus largement pratiqué dans les Landes jusqu'à la fin du . Le pot, d'une contenant d'un demi litre, se remplit en cinq semaines. Chaque propriétaire a des pots marqués à son poinçon afin de les distinguer dans l'immensité du massif forestier.

technique dite « à l'activée » : introduite en France dans les années 1950, elle consistait à pulvériser de l'acide sulfurique sur l'entaille pour stimuler la sécrétion et augmenter le rendement, au prix d'une agression plus profonde de l'arbreVoir Ina.fr, « Empreintes landaises - Au pays de la résine », fresques.ina.fr.. Enfin, au milieu des années 1980, le pot de terre cuite est remplacé par un sac en plastique agrafé au bas de l'entaille, ce qui réduit le nombre de levées nécessaires par saisonNotice biographique de Pierre Hugues, fr-academic.com, reproduction du Dictionnaire de la Lande française, éd. Loubatières..

La campagne de gemmage se déroulait de janvier ou mars à octobre ou novembre : préparation des pins jusqu'à la mi-mars (pose du crampon de zinc, pelage de l'écorce), puis piques répétées tout au long de la belle saison, tandis que l'hiver était consacré à l'entretien de la forêt (débroussaillage, paillage des chemins)Ina.fr, « Empreintes landaises - Au pays de la résine », fresques.ina.fr.. Un résinier expérimenté pouvait entretenir jusqu'à 7 000 pins sur une trentaine à une quarantaine d'hectaresTourisme Landes (40), art. cit.. L'apprentissage était long : il fallait généralement trois années à un jeune pour devenir un gemmeur accompli, le savoir se transmettant le plus souvent de père en filsCf. tradition orale rapportée par plusieurs sources locales sur la transmission du métier..

Statut et organisation du travail Le résinier landais occupait une position juridique ambiguë. Sur le littoral aquiatain, il cumulait le statut de métayer pour la partie agricole de son activité et celui de salarié pour le gemmage proprement dit, avec un salaire fixe indépendant de la quantité récoltée. Dans la Grande-Lande, en revanche, agriculture et gemmage relevaient d'un même statut de métayage, le produit de la récolte étant partagé pour moitié entre le propriétaire et le résinier. Le propriétaire fournissait le matériel (pots, crampons, pointes) ainsi qu'un logement forestier, tandis que le gemmeur devait se procurer et entretenir ses propres outilsSylviculture.wikibis.com, notice « Résinier » (texte informatif technique, non Wikipédia)..

Luttes sociales Le tournant du voit l'émergence d'un syndicalisme structuré chez les gemmeurs, travaillant de manière individuelle et vivant dispersés dans les forêts. L'augmentation du cours de la gemme au profit des propriétaires et sans retour significatif pour les résiniers est à l'origine de l'éclosion de troubles sociaux. Ceux-ci prennent des formes violentes dans les régions du littoral. A Lesperon comme dans le pays de Born et dans le Marensin, les résiniers sont toujours payés 25 francs par barrique alors que le cours de la gemme ne cesse de monter (jusqu'à 102 francs par barrique en 1905). Les gemmeurs se sentant lésés, les premiers syndicats se forment : fin 1905 à Lit-et-Mixe par Ernest Ducamin, à Lesperon. Plus de trente organisations syndicales sont créées dans le pays de Born et le Marensin au cours de la seule année 1906Cairn.info, « Les grèves de 1906 et 1907 et le syndicalisme gemmeur dans les Landes », Histoire et sociétés rurales, 2022/1.. De leur côté, les propriétaires se regroupent aussiLes luttes sociales des gemmeurs, exposition temporaire réalisée à Mimizan-Plage, consultée sur site le 11 juillet 2026.

Les premières grèves éclatent à Lesperon en mars 1906. Le mouvement s'étend l'année suivante à tout le littoral du département. Les brigades de gendarmerie envoyées pour contenir les mouvements sont rapidement dépassées et l'on fait appel au 34 régiment d'infanterie basé à la caserne Bosquet de Mont-de-Marsan pour rétablir l'ordre public dans les villages. Après d'âpres discussions, des compromis sont établis par le juge de paix entre les parties mais ils seront de courte durée. Des grèves plus importantes ont lieu dans le département (30 000 gemmeurs aux arènes du Plumaçon de Mont-de-Marsan en 1934) jusqu'à l'obtention d'une convention collective instituant le statut de salarié en 1968.

L'habitat : la cabane de résinier Le gemmeur ne vivait pas au bourg mais directement en forêt, dans une cabane forestière, dite cabane de résinier, mise à disposition par le propriétaire. On rencontre aussi bien des cabanes isolées que de petits groupements comprenant cabanons de rangement, four à pain et puits, organisés autour d'un airialEscource.fr et Budget participatif citoyen des Landes, « La cabane du gemmeur », budgetparticipatif.landes.fr.. Ces habitations, réparties selon le découpage des parcelles exploitées, étaient reliées par des chemins de sable parfois recouverts de garbayes ou de coquilles d'huîtres. Le résinier n'était pas propriétaire de sa cabane mais simple occupant, souvent contraint de déménager au gré de l'évolution de son contrat. La famille se rendait généralement au bourg voisin le dimanche pour l'office ou le marchéGeocaching.com, description du circuit « Les Cabanes des résiniers », GC622ED (reprenant des informations d'usage local, à recouper).. Avec la généralisation de l'automobile puis la disparition du gemmage, la plupart de ces cabanes ont été désertées et sont aujourd'hui à l'état de ruine, à l'exception de quelques exemples préservés ou habités par d'anciens gemmeurs, comme à La Teste-de-BuchDescription de l'état actuel des cabanes, sources locales convergentes (Escource, Budget participatif des Landes)..

Déclin et disparition La concurrence de la gemme étrangère, l'arrivée des dérivés pétroliers comme le white-spirit, concurrençant l'essence de térébenthine, et la valeur montante de la filière bois expliquent le déclin du gemmage dans les Landes de Gascogne dans les années 1980. La réorientation de la forêt landaise vers l'industrie papetière, portée par de grands groupes comme Saint-Gobain ou le Groupe Gascogne, entraîne un effondrement continu des effectifs de gemmeurs : 472 en 1977, 223 en 1983, 76 en 1989Cotesud-histoire.com, art. cit.. En 1990, gemmage et résiniers disparaissent totalement du massif landaisBiscagrandslacs.com, « Les résiniers et le gemmage dans la forêt des Landes »; Tourisme Landes (40), art. cit.. Depuis les années 2010, des initiatives associatives (comme « Gemme la forêt d'Aquitaine ») tentent de relancer la technique avec des procédés en vase clos, sur un mode patrimonial et de niche plutôt qu'industrielBlog B.R.E.F., art. cit. (association « Gemme la forêt d'Aquitaine »)..

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